Maxime Raynaud est un phénomène. Et pas seulement parce qu’il mesure 2,16 m. Ancien élève du prestigieux lycée Henri-IV à Paris, détenteur d’un bac scientifique avec mention très bien, il est admis à l’université de Stanford en 2021, où il concilie championnat de basketball universitaire et études en mathématiques et informatique, l’une des filières les plus exigeantes. Drafté en NBA par les Kings de Sacramento en juin 2025, le pivot français a terminé sa saison en fanfare – il a été désigné « rookie » du mois de la conférence Ouest en mars. Lui qui rêvait à son arrivée aux Etats-Unis autant d’entrer à la Nasa que de jouer en NBA est l’un des rares sportifs de ce niveau à avoir poussé les études si loin. Passionné d’échecs, il se targue de battre au moins sur ce terrain son compatriote et ami de longue date Victor Wembanyama, qui va démarrer dans la nuit du mercredi 3 au jeudi 4 juin ses matchs de finale des play-off avec les San Antonio Spurs.
A 23 ans, Maxime Raynaud, champion d’Europe U20 (20 ans ou moins en 2023), ne regrette pas de ne pas avoir choisi plus jeune entre le basket et les maths. Sa formation intellectuelle l’aide aujourd’hui à se repérer et à trouver un équilibre personnel dans le monde impitoyable de la NBA. Au cours d’une conversation passionnante, le joueur partage avec L’Express ses réflexions sur son parcours, l’utilité des chiffres dans le sport, le système éducatif américain et l’IA. Et prouve qu’il peut être utile de ne pas mettre tous ses Å“ufs dans le même panier (de basket).
L’Express : La légende dit que, quand vous étiez plus jeune, votre mère répétait que vous seriez le premier polytechnicien à jouer en NBA, vous confirmez ?
Maxime Raynaud : Je m’en souviens parfaitement. Je devais avoir 13 ou 14 ans quand elle a commencé à le dire. Finalement, j’ai fait Stanford et la NBA : je pense qu’elle va m’en vouloir toute sa vie (rires). En réalité, mon parcours sportif n’était pas très compatible avec le fait de faire une prépa scientifique. Mais je me suis pas mal rapproché de l’objectif (sourire)…
Il y avait donc une forte pression pour faire des études poussées, dans votre famille, en plus de votre carrière sportive…
Ma famille a toujours été axée sur les études. Il n’y avait jamais eu d’athlète professionnel, même si mon père avait atteint un très bon niveau en judo. Je n’ai pas vécu cela comme une pression. D’une part parce que les études m’intéressaient, et parce que tout le monde en faisait autour de moi. C’était un peu un chemin tout tracé, mais je l’ai pris positivement. Et j’ai bien fait, car rester dans un cursus scolaire classique (sans partir en sport études) m’a permis d’être pris à l’université de Stanford aussi grâce à mon dossier scolaire. Donc finalement, tout s’est bien goupillé.
Pour rentrer à Stanford, un bon niveau scolaire était exigé même pour un basketteur avec du potentiel ?
Il est vrai que beaucoup d’universités américaines accordent des passe-droits aux étudiants recrutés pour la section sportive. Mais pour Stanford, il faut quand même avoir des notes suffisantes. Même après avoir intégré l’université. Pour l’anecdote, la NCAA, l’organisation qui régit le sport universitaire, fixe une moyenne en dessous de laquelle les sportifs ne peuvent pas jouer. Eh, bien, à Stanford, j’avais un coéquipier dont la moyenne était le double de ce seuil d’éligibilité et qui n’a pas été autorisé à jouer pendant six mois jusqu’à ce que ses notes progressent. On pousse les étudiants à être à la fois très performants sur les terrains et dans les bancs de l’université, c’est plutôt bien, non ?
Stanford, c’était l’équation parfaite entre haut niveau de basket et d’études ?
A mon sens, oui. Sur le plan sportif, Stanford fait partie des « power four », les quatre meilleures conférences en basket. Sur le plan académique, c’était aussi ce dont je rêvais. Cerise sur le gâteau, contrairement à d’autres établissements de ce niveau, Stanford accorde des bourses aux athlètes, ce qui est appréciable, étant donné le coût des études aux Etats-Unis.
Comment avez-vous réussi à concilier votre carrière sportive avec des études en mathématiques et informatique, parmi les filières les plus exigeantes ?
En fait, les horaires d’études et d’entraînement se complètent assez bien. Généralement, on commence notre journée avec un entraînement musculaire ; après, on va en cours, puis on s’entraîne nouveau, on revient en cours et ensuite on s’organise un peu comme on veut.
Cela dit, si on veut être vraiment performant dans les deux domaines, c’est vrai qu’il faut quand même faire pas mal de sacrifices, un peu moins sortir avec ses copains. Il y a des moments où il faut être particulièrement concentré, dans la saison sportive ou en période d’exams.
Je vois cela comme du développement personnel : on s’investit plus dans ce qui est important pour soi. Ce serait mentir que de dire que c’était hyper facile, mais d’un autre côté, des infrastructures extraordinaires sont mises à notre disposition, ce qui simplifie les choses. Donc oui, c’est dur, mais tout est fait pour vous aider à réussir à partir du moment où vous vous en donnez les moyens.
Avec le recul, pensez-vous que vos études scientifiques vous ont plutôt freiné ou aidé dans votre carrière sportive ?
Elles m’ont beaucoup aidé, sur le plan social, humain, et je dirais même psychologique. Avoir un parcours intellectuel m’a permis de rencontrer des gens, d’échanger avec eux, de me développer en tant que jeune adulte, et d’utiliser mon temps libre d’une manière qui m’apporte un équilibre personnel. En NBA, on a beau enchaîner les entraînements et les matchs, on a énormément de temps libre. Lorsque je rentre à la maison, mon « travail » est terminé : je suis en phase de récupération et je n’ai rien d’autre à faire. Si je n’avais pas cette ouverture humaine, culturelle, je ne saurais pas quoi faire de ces cinq, six heures par jour où je suis à la maison. Je regarderais un mur blanc, je jouerais à des jeux vidéo : bref, je me sentirais extrêmement seul. C’est quelque chose de classique en NBA. Beaucoup de joueurs font des dépressions parce qu’ils se sentent esseulés pendant la saison.
Comment utilisez-vous votre temps libre, par exemple ?
Je lis pas mal [NDLR : il montre un exemplaire de L’Idiot, de Dostoïevski]. Et puis, le week-end, je retourne souvent à Stanford, à deux heures de route de Sacramento. J’aime y passer du temps. J’apprécie aussi les dîners avec mes voisins, plus ou moins investis en politique : je les mets à profit pour essayer de comprendre comment le système américain fonctionne. Il y a aussi un aspect business en NBA (contrats publicitaires, etc.). Et de ce point de vue-là , échanger avec des anciens élèves de Stanford qui ont « réussi » m’est utile, et m’ouvre de nouvelles perspectives, en plus de mon métier de basketteur professionnel.
En France, c’est très compliqué d’allier sciences et sport
Le sport américain est connu pour être le premier à avoir professionnalisé l’usage des statistiques. Elles sont omniprésentes aujourd’hui dans le basket. Ça aide, quand on est bon en maths ?
Les stats restent un instrument très objectif et simple pour mesurer la performance d’un joueur et son évolution au cours de la saison. Donc oui, bien manier les chiffres, ça aide, même si tout ne peut pas être quantifié.
Les stats sont aussi particulièrement utiles pour les renégociations de contrats, dans le sens où c’est une manière assez facile et directe de se comparer avec d’autres joueurs de la ligue. Après, en plein match, on ne va pas forcément beaucoup les utiliser.
Vos coéquipiers disent que vous avez un bon QI basket, que vous comprenez bien les systèmes de jeu, les consignes compliquées. Quand on est sur un terrain de NBA, quel est le bon équilibre entre réfléchir et laisser parler son instinct ?
Il faut un peu des deux. Généralement, je réfléchis plus avant le match. A l’entraînement, on peut prendre le temps de décortiquer chaque mouvement, les systèmes de jeu, les « écrans » à poser sur des défenseurs de l’équipe adverse [NDLR : un geste défensif]. Dans ces moments-là , je vais vraiment prendre le temps de parler avec mes coéquipiers, essayer de bien comprendre la finalité du système qu’on veut mettre en place, et de l’optimiser au maximum. Ensuite, une fois qu’on arrive au match, on n’a vraiment pas le temps de se parler : on agit par réflexe, des réflexes acquis à l’entraînement, et en regardant des vidéos sur les joueurs contre lesquels on va jouer.
Vous étudiez longuement les stratégies des équipes adverses ?
Oui, mais on n’a pas tellement le choix. On affronte des joueurs d’un tel niveau, sur le plan technique et athlétique, que si l’on n’essaye pas de se préparer au mieux, en se renseignant sur leur style de jeu, les systèmes mis en place, on est complètement perdu sur le terrain.
Vous jouez aussi aux échecs, qu’est-ce que cela vous apporte ?
J’ai commencé à jouer jeune, parce que mon grand-père était un passionné, puis j’ai arrêté. Quand je suis arrivé au lycée Henri-IV, certains de mes amis étaient très forts, alors je m’y suis remis un peu. Aujourd’hui, j’y joue par phases, je peux être à fond pendant un mois puis faire une pause de quelques semaines. Il y a des points communs avec le basket : une partie fait l’objet d’une compétition acharnée, avec à la fin un gagnant et un perdant, et beaucoup de « trash talk » pendant (rires). Mais les échecs ont une connotation intellectuelle que n’a pas forcément le basket.
Aujourd’hui, aux Etats-Unis, beaucoup de jeunes pratiquent les échecs. La série Netflix The Queen’s Gambit a mis cette activité sur le devant de la scène… Il y a aussi ces photos et vidéos montrant Victor Wembanyama en train de jouer aux échecs, à New York ou ailleurs, et la passion qu’il exprime pour cette discipline. Je ne sais pas si ça a joué, mais comme il est suivi sur les réseaux par des millions de personnes…
Les Français Victor Wembanyama et Maxime Raynaud lors d’un match entre les San Antonio Spurs et les Sacramento Kings le 17 mars.
Personnellement, en tant que basketteur, je suis content qu’il suscite aussi l’enthousiasme de cette manière. Il y a encore beaucoup cette image – même si c’est moins vrai aux Etats-Unis – de l’athlète un peu demeuré, juste très fort physiquement. Donc les échecs montrent que l’on sait faire autre chose.
C’est vous qui avez initié Victor Wembanyama aux échecs ?
Non, je pense qu’il jouait déjà . Quand la photo où l’on me voit jouer avec lui est sortie, j’étais allé lui rendre visite dans son hôtel. Pendant un stage avec l’équipe de France, j’ai vu un échiquier et je lui ai proposé de jouer.
Qui gagne ?
Moi. Je vais vous dire qu’il est très fort, comme ça, ça rend ma performance encore plus incroyable. (Rires)
Admirez-vous des sportifs pour leur intelligence ?
Oui, mais je me méfie un peu de ce mot. Je joue tous les jours avec et contre des génies absolus. Et cela n’a rien à voir avec leur niveau d’études. Luka Doncic [NDLR : international slovène évoluant dans l’équipe de Lakers de Los Angeles], par exemple, il joue pro depuis qu’il a 16 ans, mais c’est l’une des personnes les plus intelligentes que j’ai rencontrées sur un terrain de basket. C’est juste une manière différente d’utiliser son intelligence. Evidemment, quelqu’un de très bon en classe ne sera pas forcément brillant sur un terrain de basket. Mais vous avez aussi des joueurs comme Jaylen Brown, des Boston Celtics, élu MVP [NDLR : meilleur joueur] des finales de 2024, qui a donné des conférences à Harvard, collaboré avec le MIT Media Lab et suivi un cours de niveau master à Berkeley. Donc il y a aussi des gens qui sont des monstres absolus des deux mondes et c’est génial.
Vous auriez longtemps hésité entre la NBA et la Nasa. Quand avez-vous fait votre choix ?
C’est une question qui se pose dans le système académique français, moins aux Etats-Unis. En France, on nous demande très rapidement de nous spécialiser. C’est très compliqué d’allier sciences et sport. Quand, à l’âge de 18 ans, on opte pour des études d’ingénieurs très spécifiques avec une prépa, on n’a pas vraiment le temps de faire autre chose à côté. A l’inverse, comme on nous demande de passer professionnel à 16 ou 17 ans en France, en tant que sportif, on n’a pas forcément le temps pour continuer les études à côté. Ce qui est formidable aux Etats-Unis, c’est qu’au lycée comme à l’université, on peut continuer les deux, et on y est même encouragé. J’ai vraiment aimé pouvoir garder les deux options ouvertes. Après, il y a une réalité, c’est que le basket ne se pratique pas jusqu’à 55 ans. Il y a une temporalité à part dans le sport du fait du côté éphémère d’une carrière professionnelle. Je savais que si je voulais aller en NBA, c’était maintenant, et pas plus tard.
Et la suite, ce sera quoi ?
J’ai des idées. Mais je n’ai pas de plan post-basket complètement défini. Une chose est sûre : je ne serai pas capable de rester assis chez moi à profiter de ma retraite sportive. Il faudra que je reste actif. Mais quoi exactement ? Dans dix ou quinze ans, mes intérêts comme ma situation familiale auront sans doute évolué. Je sais en tout cas que les opportunités offertes par Stanford ou la France me seront bénéfiques, soit pour explorer différents choix de carrière, soit pour revenir aux passions que j’avais avant la NBA. Grâce à mon passage à l’université, je peux aussi échanger avec tous mes amis qui évoluent dans des milieux différents, et me font profiter de leurs expériences respectives.
Quelles grandes différences voyez-vous entre les systèmes éducatifs français et américain ?
J’ai l’expérience de l’enseignement français au lycée et de l’enseignement américain à l’université. Je ne peux donc pas faire de comparaisons directes, à niveau similaire. Mais ce qui est certain, c’est qu’aux Etats-Unis, on pousse les jeunes à faire tôt des stages et des jobs d’été, afin de se constituer un CV. Les projets personnels y sont importants. En France, il y a le stage de troisième par lequel chacun passe. Mais tout le monde n’est pas encouragé à faire un stage l’été en milieu professionnel pour préparer le futur. Or cela permet aux jeunes d’avoir des points de vue différents sur le monde du travail, et de l’expérience.
Aux Etats-Unis, il n’y a pas non plus de tronc commun dans les études. C’est beaucoup plus à la carte, avec un système de crédits pour être diplômé. Pour ceux qui ont une bonne idée de ce qu’ils veulent faire après, cela permet de se concentrer sur leurs zones d’intérêt, et pour les autres d’explorer des choses différentes.
Par ailleurs, il y a une culture de l’entrepreneuriat très différente entre les deux pays. Il y a énormément de chercheurs chinois, français ou autres qui viennent travailler pour les entreprises américaines. Une partie de leur main-d’œuvre est internationale. A Stanford, j’ai été frappé par le nombre de personnes qui prenaient des congés sabbatiques pendant un ou deux ans pour essayer de monter une start-up ou des projets parallèles. Il me semble que c’est bien moins en France.
Après, en France, une grande partie de l’enseignement est publique. Tout le monde y a accès et ça coûte moins cher. Aux Etats-Unis, c’est privé, et c’est cher. Mais à l’université, ce à quoi on a accès est incommensurable. A Stanford, on avait tout ce dont on pouvait rêver, de midi à minuit. Mais cela s’accompagne d’une accessibilité financière bien plus restreinte, avec beaucoup d’étudiants qui doivent faire des prêts étudiants conséquents.
Vous avez étudié l’informatique à Stanford. On a l’impression que la jeunesse est de plus en plus inquiète par rapport à l’IA. Eric Schmidt, l’ancien patron de Google, s’est par exemple fait huer lors d’un discours de remise de diplômes à l’université de l’Arizona…
L’IA permet sur certains points de travailler beaucoup plus rapidement et d’avoir accès à des connaissances plus poussées. Là où avant, il aurait fallu faire appel à un ingénieur ou à une personne très compétente sur un sujet précis. Ce qui signifie qu’avec l’IA, on aura peut-être besoin de moins de personnes très spécialisées, et de plus de gens avec une compréhension globale du problème qu’on essaie de résoudre ou du domaine dans lequel on travaille.
Après, en ce qui concerne Eric Schmidt, expliquer à des étudiants qui viennent de finir un cursus leur ayant coûté un prêt étudiant de plusieurs centaines de milliers de dollars que l’IA va prendre leur boulot pendant leur remise de diplômes, ce n’est peut-être pas le meilleur timing (rires). Mais c’est un sujet passionnant. Il va falloir attendre un petit peu avant de voir tous les effets concrets de cette révolution technologique. N’oublions pas que les IA performantes et entraînées sont coûteuses. Des études ont montré que l’utilisation d’une IA à plein temps pour remplacer le travail d’un ingénieur coûterait presque plus cher. Il y a aussi des questions plus déontologiques et philosophiques qui vont entrer en compte. Que l’IA reconnaisse une tumeur sur un scanner, c’est une chose. Mais sommes-nous prêts à suivre son jugement pour appliquer un traitement ? Et qui est responsable en cas d’erreur médicale ? Il y a le domaine de la santé, mais aussi celui de la guerre qui pose plein de questions. Il y aura beaucoup de débats dans les années à venir. Mais moi je n’en sais rien, je joue au basket (rires).
Quels conseils donneriez-vous à des jeunes désireux de partir étudier aux Etats-Unis ?
Etre curieux et profiter à plein de l’expérience. On arrive dans un pays avec des personnes qui viennent de cultures très différentes. Plus que l’aspect scolaire, l’expérience universitaire a pour moi été axée sur l’humain et les échanges que j’ai eus avec des amis et les personnes que j’ai pu rencontrer à Stanford. D’une université à l’autre, la qualité des cours va sans doute varier légèrement. Mais ce qui va surtout changer, ce sont les personnes qu’on va rencontrer et les projets qu’elles ont. Echanger avec elles, c’est de mon point de vue la manière la plus rapide et la plus intéressante de se développer en tant que jeune adulte. Soyez curieux ! Après, en ce qui concerne les résultats scolaires, il n’y a pas vraiment de secret : il faut bosser.
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Author : Thomas Mahler, Cyrille Pluyette
Publish date : 2026-06-03 18:15:00
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