C’est la mesure la plus radicale jamais envisagée par un pays européen pour enrayer l’immigration : le dimanche 14 juin, les citoyens helvétiques sont invités à voter sur l’initiative populaire « Pas de Suisse à 10 millions ». Le référendum, inspiré par le premier parti du pays, l’Union démocratique du centre (UDC, populiste de droite), vise à inscrire dans le marbre constitutionnel un plafond de 10 millions d’habitants, ce qui impliquerait d’interdire toute immigration dès qu’il serait atteint. La Suisse n’en est plus très loin : elle compte 9,1 millions de résidents permanents.
Les sondages donnent les deux camps au coude-à -coude, laissant prévoir un résultat serré. Comme lors du référendum britannique sur le Brexit, il y a 10 ans, les migrants venus du reste de l’Europe sont les premiers ciblés par les partisans du plafonnement. « Protégeons la Suisse » proclame une affiche de l’UDC placardée dans les rues de Genève, qui montre l’image idyllique d’un paysage alpin, lequel serait menacé par les centaines de milliers d’Européens employés dans le pays. « On est trop serré », affirme une autre pancarte. Le message est sans ambiguïté : au fond de leurs vallées, une grande partie des Suisses ont l’impression que leur espace vital se contracte façon peau de chagrin.
La confédération est victime de son succès : économie performante, salaires élevés, qualité de vie enviée, chômage quasi inexistant… Les travailleurs et leurs familles affluent, surtout depuis que le pays est entré, en 2008, dans l’espace européen de libre circulation Schengen. En conséquence, les prix du logement s’envolent et les infrastructures sont mises à rude épreuve. La population totale a augmenté de 26 % depuis le début du siècle. C’est le bond le plus vigoureux de tous les pays du continent sur la période, à l’exception du Luxembourg.
Quelques effets bénéfiques, mais un coût colossal
L’immigration nette s’élève en moyenne à 70 000 personnes chaque année. Il s’agit pour l’essentiel d’Européens âgés d’entre 20 et 39 ans, les non-Européens étant soumis à un système strict de quotas en fonction des besoins des entreprises. « Cette véritable explosion démographique surcharge nos infrastructures, détruit notre nature et fait encore augmenter les loyers » pestent les auteurs de l’initiative populaire, qui ont recueilli les 100 000 signatures requises pour déclencher une votation (référendum).
En face, pratiquement toute la Suisse institutionnelle fait campagne pour un rejet de l’initiative : le gouvernement, le Parlement, les grandes entreprises mais aussi les syndicats. Tous craignent de lourds dommages qui grèveraient la santé économique du pays.
Une étude publiée le 28 mai par l’organisation entrepreneuriale Économiesuisse reconnaît pourtant qu’un plafonnement de la population aurait quelques effets bénéfiques sur « le marché immobilier, les infrastructures, l’environnement, ainsi que sur certaines prestations sociales ». Cependant, ces gains espérés sont « nettement inférieurs aux coûts estimés » qui pèseront sur les finances publiques (diminution des recettes), sur l’assurance vieillesse (insuffisance de cotisations), sur la santé publique (pénuries de personnel soignant et hausse des coûts) et sur le marché du travail (notamment dans le tourisme et l’industrie), explique Économiesuisse. Au total, une limitation durable de l’immigration « ne ferait qu’aggraver » les problèmes de la Suisse : vieillissement démographique, pénurie de main-d’œuvre et hausse des coûts. Elle risquerait de conduire le pays au « chaos » ; les régions rurales seraient les plus durement impactées.
La crainte de surpopulation
Un vote positif n’affecterait pas seulement le fonctionnement de l’économie ; il contreviendrait aussi aux accords conclus par la confédération avec l’Union européenne, qui stipulent la libre circulation. Après plusieurs années de discorde, Berne et Bruxelles viennent de s’entendre, au mois de mars, sur une intégration accrue de la Suisse dans le marché unique européen, dont les entreprises helvétiques ont grand besoin. En principe, un référendum sur ce vaste ensemble d’accords bilatéraux doit être organisé l’an prochain en Suisse.
La votation du 12 juin a le mérite de donner la parole au peuple souverain sur un sujet explosif que beaucoup de responsables politiques aimeraient escamoter. Les citoyens suisses ont prouvé dans le passé qu’ils savaient user avec sagesse de leur droit constitutionnel, par exemple lorsqu’ils ont rejeté en 2012 l’initiative « Six semaines de vacances pour tous » qui aurait augmenté de 50 % le nombre de congés payés. L’an dernier, ils se sont opposés à l’idée du Parti socialiste de taxer à 50 % l’héritage des plus fortunés. Depuis 1980, plus de 200 initiatives populaires ont été soumises à référendum au niveau fédéral ; à peine une sur neuf fut validée.
Parmi celles qui furent couronnées de succès figure la proposition de 2014, portée déjà par l’UDC, « contre l’immigration massive ». Elle n’avait pas eu de conséquence concrète car elle ne fixait aucun plafond chiffré. Mais le vote positif avait suffi à perturber pendant des années les relations entre la Suisse et ses voisins européens.
La crainte de surpopulation est ancrée de longue date dans le pays alpin. Elle est liée à des émotions profondes qui touchent à la qualité de vie et au sentiment d’appartenance communautaire, au « nous » contre « les autres ». Dès le début du XXe siècle, des hommes politiques suisses s’alarmaient de la croissance démographique et agitaient des prévisions apocalyptiques. En 1961, un premier référendum avait visé l’immigration (à l’époque, elle était surtout italienne). La proposition avait été rejetée de justesse.
La tactique populiste consiste à surfer sur ces émotions populaires en faisant croire qu’il existerait des solutions simples, chiffrées, qui seraient aisées à mettre en œuvre ; qu’il serait ainsi possible de « reprendre le contrôle » en plafonnant la population, tout en continuant à jouir sans entrave de tous les avantages d’une économie performante, dynamique et innovante. L’histoire du Brexit depuis dix ans tend à prouver le contraire. On saura le 14 juin si les Suisses vont, à leur tour, tenter l’expérience.
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Author : Luc de Barochez
Publish date : 2026-06-08 04:30:00
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