Le rapport annuel du Conseil d’orientation des retraites (COR) qui vient d’être publié ne peut pas être tout à fait lu comme ses prédécesseurs. Non pas parce qu’il produirait des analyses radicalement nouvelles ou bouleversantes, mais parce qu’il rappelle fermement des réalités auxquelles le président élu en 2027 et la nouvelle majorité parlementaire – car c’est le Parlement qui vote sur les retraites… – seront confrontés, quelle que soit leur couleur politique. Bref, avec cette étude solidement documentée, personne ne parviendra au pouvoir en prétendant qu’il ne savait pas…
Au menu des nouveautés figure une révision sensible de certaines hypothèses économiques et démographiques qui sous-tendent les projections financières. La première est la baisse du taux de fécondité retenu dans le scénario central, qui passe de 1,8 à 1,45 enfant par femme. Depuis sa création il y a vingt-cinq ans, le COR avait toujours fait l’hypothèse optimiste selon laquelle la natalité allait finir par rebondir. Cette correction était donc nécessaire, même si elle contribue naturellement à dégrader les perspectives financières des retraites.
Le nouveau scénario central sur l’immigration est la deuxième nouveauté du rapport. Constatant que le solde migratoire (écart entre les nouvelles arrivées et les départs) retenu jusque-là dans son scénario central (70 000 par an) était inférieur à celui observé ces dix dernières années, le COR a décidé de le recaler à la hausse pour le porter à 150 000, en ligne avec les dernières projections de l’Insee. Cette hypothèse implique un accroissement de l’activité économique et du nombre de cotisants. Elle permettrait, selon le COR, de diminuer d’environ un tiers le déficit des retraites à l’horizon 2070.
Toutefois, le COR n’expose pas sous quelles conditions cette hausse de l’immigration aurait l’impact espéré. A tout le moins, il faudrait qu’elle concerne surtout des travailleurs qualifiés, qui s’intègrent bien sur le marché du travail et correspondent aux besoins d’une économie qui doit monter en gamme et gagner en productivité. On sait que ces conditions ne sont pas vraiment remplies aujourd’hui. En outre, il n’évalue pas – il est vrai que ce n’est pas son rôle – la crédibilité politique d’un tel scénario : 150 000 immigrants, nets des flux de retour, jusqu’en 2070, cela reviendrait à accueillir près de 7 millions de personnes supplémentaires, soit un doublement de la population étrangère en une génération et demie. Dans un pays chauffé à blanc sur la question migratoire et qui peine déjà à assimiler une partie des populations immigrées déjà présentes sur son territoire, l’acceptabilité politique d’une telle évolution est pour le moins fragile…
Au total, et malgré son scénario très volontariste sur l’immigration, le COR aboutit à un déficit des retraites sensiblement plus élevé que lors de ses travaux précédents. Exprimés en part de PIB, les chiffres ne semblent pas très spectaculaires : un déficit de 2,4 % du PIB à l’horizon 2070, contre 1,4 % dans le rapport 2025. Mais exprimée en milliards d’euros constants, donc hors inflation, la facture donne le vertige : 10 milliards d’euros en 2032, 23 milliards par an en 2040 et 110 milliards d’euros par an en 2070. En outre, ces chiffres ne tiennent pas compte de l’accumulation des charges d’intérêt liée à la dette publique supplémentaire ainsi créée : avec un taux d’intérêt réel de 1,5 %, le surcroît d’endettement se monterait à environ 60 points de PIB supplémentaire en 2070 !
Certes, cet horizon paraît lointain, mais gare à l’illusion d’optique : les réformes des retraites touchant les actifs mettent de nombreuses années à produire leurs effets puisqu’il faut attendre le remplacement total des générations. Dès lors, tout retard dans le redressement financier se paiera au prix d’une dégradation considérable de la situation des générations futures. Le fait que celles-ci votent peu (les jeunes de moins de 25 ans) ou pas encore (les enfants actuels et à naître) ne saurait moralement justifier l’inaction.
Bien sûr, on pourra contester certaines hypothèses retenues par le COR, voire rester dans le déni : certains envisageront un baby-boom à brève échéance ou tableront sur les gains de productivité quasi infinis que nous promettent certains gourous de l’IA. D’autres plaideront pour un recours à une immigration illimitée. D’autres, enfin, resteront convaincus que la volonté politique peut tout, y compris nous laisser encore longtemps dans cet état d’apesanteur économique qui permet de financer à crédit une part croissante de nos dépenses sociales. En réalité, la prudence du COR est bienvenue car, en la matière, les erreurs ont des effets très asymétriques : les mauvaises surprises par rapport à un scénario prudent sont des bombes à retardement à très long terme – songeons à la retraite à 60 ans dont nous payons toujours le prix 45 ans plus tard -, du fait de l’accumulation d’endettement et des impasses politiques qui en résultent ; à l’inverse, les bonnes surprises peuvent être facilement « recyclées » via une revalorisation des pensions ou une baisse des cotisations.
Une autre nouveauté du rapport est la réflexion engagée par le COR sur la mesure comptable du déficit des retraites. Elle semble assez technique, mais elle mérite qu’on s’y arrête. En effet, bien que respectant la présentation comptable habituelle, le rapport note, par exemple, que ce cadre « tend à masquer la fragilité persistante du régime des fonctionnaires de l’Etat, caractérisé par une démographie particulièrement dégradée ». On ne saurait mieux dire… !
Le document laisse donc présager à l’avenir une évolution de la présentation comptable du système de retraite, réclamée par la grande majorité des experts des finances publiques. Cette clarification aboutirait à afficher une situation financière des retraites plus dégradée de plusieurs dizaines de milliards d’euros que celle présentée dans le rapport, qui sont déjà très sombres, comme on l’a vu. Cette prise de position nouvelle est à rapprocher de celles, récentes, du ministre des Comptes publics et de la Cour des comptes. On peut donc espérer que nous allons d’ici quelques mois sortir de cette fable comptable selon laquelle notre système de retraite, soit un quart des dépenses publiques, serait aujourd’hui proche de l’équilibre – un déficit de 6 milliards d’euros en 2025 – et ne contribuerait que de manière infinitésimale à la formation des déficits publics dans leur ensemble – 153 milliards d’euros en 2025.
A partir de ses travaux, le COR ne se prononce pas en revanche sur les mesures de redressement à prendre. Ce n’est pas son rôle et il n’y a pas, en son sein, le minimum de consensus nécessaire pour tracer des pistes de réforme un tant soit peu énergiques. Celles-ci sont pourtant connues : relèvement progressif et sur le long terme de l’âge légal, introduction d’un âge pivot en dessous duquel il serait possible de partir moyennant une décote, sous-indexation temporaire des pensions actuelles, introduction d’un pilier de capitalisation au bénéfice de tous, traitement par les partenaires sociaux des branches professionnelles de la question des départs précoces et des aménagements de fin de carrière… On peut refaire les calculs autant qu’on voudra, il n’y a pas de solution crédible sans travailler davantage et épargner davantage à long terme, sauf à accroître les prélèvements obligatoires jusqu’à des niveaux quasiment confiscatoires pour les entreprises et leurs salariés.
Avec la question des retraites, ce n’est pas que le déficit public à trois ou cinq ans qui se joue, c’est tout simplement notre capacité collective à nous projeter dans l’avenir. Finalement, nous n’avons le choix qu’entre une cure de rigueur de longue durée touchant à la fois les actifs et les retraités et un laisser-faire qui se terminera par une crise financière aux conséquences politiques et sociales dévastatrices. Rendez-vous dans moins d’un an pour connaître le choix des Français.
*Bertrand Martinot est expert associé à l’institut Montaigne et auteur de J’ai cotisé, j’y ai droit ! – Mensonges et vérités sur les retraites (Hermann, mai 2026)
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Author : Béatrice Mathieu
Publish date : 2026-06-11 11:02:00
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