213 443 cas de chlamydia, 106 331 de gonorrhée, 45 577 pour la syphilis… En 2024, les infections sexuellement transmissibles (IST) ont explosé sur le Vieux Continent, révèle le centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), dans un rapport paru le 21 mai.
Pour Jade Ghosn, professeur en maladie infectieuse et chef du service Groupe Infectiologie Digitale (GID) de l’hôpital Bichat, ces chiffres représentent seulement « le sommet de l’iceberg. » Entre nouvelles pratiques de dépistage et désintérêt pour le préservatif, l’infectiologue décrypte les causes de ce phénomène. Entretien.
L’Express : Les chiffres rapportés par l’ECDC dans son dernier rapport sont vertigineux. Depuis 2015, les cas de gonorrhée ont augmenté de 303 % et ceux de syphilis ont plus que doublé. Comment expliquer qu’on en soit arrivés là en seulement dix ans ?
Jade Ghosn : Il y a plusieurs explications. La première, c’est que depuis le début des années 2010 et notamment depuis 2015, on a des nouveaux outils de dépistage qui sont plus performants et plus sensibles. C’est ce qu’on appelle les tests d’amplification d’acides nucléiques, ou PCR – que les gens connaissent mieux depuis le Covid. Avant, on n’avait pas les bonnes techniques. Dans 70 % des cas, les IST sont asymptomatiques. Les gens allaient consulter quand ils avaient des symptômes, et on traitait ces symptômes mais pas une infection documentée.
La deuxième chose, c’est qu’avec ces tests plus sensibles, les recommandations ont changé. Depuis 2015-2016, on fait aussi la PCR dans les sites extra-génitaux, c’est-à -dire la gorge et dans l’anus, ce qu’on ne pouvait absolument pas faire avant. Ensuite, on demande aux personnes qui sont à risque d’IST – les personnes multipartenaires, par exemple – de faire des dépistages tous les trois mois, soit quatre fois par an, dans trois sites différents, plus la syphilis par prise de sang. Donc plus vous cherchez, plus vous avez des chances de trouver des infections sexuellement transmissibles.
Pourtant, les données de 2024 montrent une légère baisse de la chlamydia et de la gonorrhée chez les jeunes hétérosexuels après des pics en 2022-2023. Comment l’interpréter ?
Cela peut être un phénomène transitoire qui ne va pas se confirmer, donc en général, on ne regarde jamais une année. Ça peut également être un effet post-Covid suite au confinement et à la limitation des contacts. Une réaction à « j’ai été frustré, j’ai limité mes rapports, en 2020-2021. En 2022-2023, je compense. Mais je ne vais pas compenser toute ma vie ». Maintenant, on arrive un peu à la fin de ce phénomène de relâchement.
La deuxième explication, c’est que l’on parle de plus en plus des IST et qu’il y a des campagnes pour leurs dépistages. Il y a des modèles mathématiques qui ont montré que lorsque l’on introduit une nouvelle méthode qui est plus sensible et qu’on augmente le rythme de dépistage, il va y avoir une augmentation des IST, parce qu’on cherche mieux et plus. C’est normal. Mais après, comme on diagnostique et qu’on traite : on casse les dynamiques de transmission. A un moment, la courbe va s’infléchir mais on ne peut pas se baser uniquement sur 2024, il faut attendre que ça soit confirmé sur une autre année.
Une autre chose peut expliquer le début de ce fléchissement : plusieurs études ont montré qu’on peut prendre un antibiotique au coup par coup quand on avait un rapport non protégé pour prévenir les IST : c’est la DoxyPEP.
Justement, la résistance aux antibiotiques est-elle en train de devenir la prochaine grande question dans la lutte contre les IST ? Et la DoxyPEP ne risque-t-elle pas d’aggraver la situation ?
Oui, il y a une crainte. C’est pour cette raison que, pour l’instant, les recommandations sont très frileuses et limitent vraiment la DoxyPEP à quelques personnes qui ont des infections sexuellement transmissibles à répétition. L’idée n’est pas de la donner à tout le monde. Les études continuent d’essayer d’évaluer l’impact de cette stratégie DoxyPEP sur le microbiote intestinal et sur la résistance des IST. Pour l’instant, avec des reculs qui varient entre six mois, un an et un an et demi, on n’a pas de signal inquiétant sur la résistance des IST. Mais on est sur du court terme.
Et le fait que les IST soient désormais curables ou plus facilement traitables a-t-il fait reculer la crainte d’une éventuelle contamination ?
Effectivement, comme les IST sont curables, les personnes ont peut-être moins tendance à utiliser le préservatif. Le VIH aussi fait moins peur, parce que depuis 2010-2011, on n’a pas arrêté de marteler qu’une personne qui est séropositive, qui prend son traitement correctement, ne transmet pas l’infection. Cela contribue probablement à un désintérêt pour le préservatif.
Ensuite, il y a aussi la question de la multiplication du nombre de partenaires avec l’avènement des applications de rencontre.
13 pays de l’Union européenne font encore payer le dépistage de base. A quel point les inégalités d’accès aux soins alimentent-elles ces clusters ?
Ça les alimente évidemment. La plupart des gens qui doivent payer de leur poche ne vont pas se faire dépister. Ils continuent donc à transmettre ces IST. Il ne faut pas se leurrer, les chiffres de l’ECDC représentent le sommet de l’iceberg. Il y en a beaucoup plus.
La France, qui propose des tests gratuits, est deuxième dans le classement des pays européens qui recensent le plus d’IST. Comment l’interpréter ?
Je ne pense pas que les Français ont plus d’IST. Je pense que c’est dû au fait que l’on a plein de possibilités de se faire dépister sans avoir à avancer d’argent. Il y a les centres gratuits de dépistage et de diagnostic des IST, la possibilité de se faire prescrire un test par son médecin généraliste, ce qui est remboursé par la Sécu. Les moins de 26 ans peuvent le faire gratuitement sans ordonnance dans n’importe quel laboratoire de ville. Et pour les moins de 25 ans, il est possible de commander un kit d’auto-prélevement à domicile sur le site de l’assurance maladie.
Quelles sont vos recommandations pour protéger les Européens des IST ?
La bonne habitude à prendre c’est le préservatif. Aujourd’hui, c’est la seule méthode qui protège des IST, bactériennes en tout cas. Il faut qu’on lève le tabou qui pèse dessus, en parler aux jeunes et leur expliquer que c’est gratuit pour les moins de 26 ans. Il faudrait aussi parler un peu plus du préservatif féminin qui permet de contourner les problèmes que la version masculine peut causer aux hommes.
C’est également très important de se faire dépister quand on change de partenaire, de le faire régulièrement lorsqu’on en a plusieurs, et de prévenir les partenaires récents en cas de résultat positif. Et pas seulement les jeunes : y compris quand on a 50 ans.
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Author : Asia Dayan
Publish date : 2026-06-13 11:00:00
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