Du café. Rien que du café. Pour Giuseppe Lavazza, président du torréfacteur italien, la spécialisation de la maison est « une force ». En 1895, son arrière-grand-père, Luigi, a l’idée de mélanger plusieurs variétés de grains pour obtenir un breuvage au goût constant qui fidélisera les consommateurs. Le blend est né, et avec lui le début d’une formidable aventure entrepreneuriale construite autour d’un seul et même produit.
Sur un marché mondial dominé aujourd’hui par des conglomérats de l’agro-alimentaire – Nestlé (Nespresso) et Keurig Dr Pepper, qui vient d’avaler JDE Peet’s (L’Or) -, le Turinois n’a jamais cherché à se diversifier sur d’autres segments. Pendant 120 ans, il n’a même aligné qu’une marque en rayons et sur les comptoirs, Lavazza. Il faudra attendre 2015 pour que le catalogue s’étoffe, avec le rachat coup sur coup du danois Merrild, du français Carte Noire puis du canadien Kicking Horse. Fort d’un chiffre d’affaires de 3,9 milliards d’euros l’an dernier – multiplié par trois en une décennie -, Giuseppe Lavazza savoure le chemin parcouru : « Dans notre univers concurrentiel, nous ne sommes plus au menu des fusions-acquisitions, mais à la table. »
Une spirale spéculative
Le fruit d’une internationalisation réussie orchestrée par Antonio Baravalle, l’actuel DG, un manager extérieur à la famille passé chez Diageo, Fiat puis Mondadori. Et d’une montée en gamme permanente, pour éviter « le risque mortel qui guette notre industrie : la banalisation du café », insiste Giuseppe Lavazza, dans un français parfait. La firme a déposé 170 brevets depuis sa naissance, dont près de la moitié sur les dix dernières années, essentiellement dans les machines à dosettes qui ont révolutionné la consommation à domicile d’expresso. Dernière innovation en date : le système Tabli, un appareil pilotable à la voix, via les enceintes connectées Amazon Alexa ou Google Home, qui accueille des palets constitués à 100 % de café moulu, sans enveloppe protectrice à recycler – le maillon faible du secteur.
Cette « agilité » que le groupe revendique ne se cantonne pas au marketing : depuis la sortie du Covid, l’extrême volatilité du marché l’oblige à des arbitrages incessants sur le plan comptable. La faute à de rares épisodes de gel au Brésil, premier producteur mondial de café, qui ont fait chuter l’offre et s’envoler les cours : entre 2021 et 2025, celui de l’arabica a bondi de 230 %, quand le robusta a pris 325 % ! « Du jamais vu, confesse Giuseppe Lavazza. Ces hausses sont liées à des aléas climatiques, mais pas uniquement : la spéculation est de plus en plus forte, les tensions mondiales sur la logistique et la réglementation aussi. Sans compter les droits de douane instaurés par l’administration américaine. De conjoncturelle, la crise est devenue structurelle. » Si les prix sont repartis à la baisse depuis six mois, le dirigeant piémontais estime qu’il faudra encore deux bonnes récoltes au Brésil et au Vietnam, l’autre fournisseur phare de la planète, pour reconstituer les stocks et enrayer la spirale spéculative.
Le temps long comme horizon
D’ici là , Lavazza a bien l’intention de continuer à investir pour renforcer sa compétitivité. En 2025, malgré un chiffre d’affaires en progression de près de 16 %, sa marge nette – 340 millions d’euros – a légèrement reculé en valeur relative : 8,8 %, contre 9,3 % l’année précédente. Un choix assumé. « C’est l’intérêt d’être une entreprise familiale, expose le patron de 61 ans, dont le clan contrôle la totalité du capital. Si le groupe avait été coté, l’action aurait décroché du fait de cette érosion des marges. Notre indépendance est décisive pour pouvoir nous projeter sur le temps long, et nous en sommes très fiers. »
Avec 600 millions d’euros de ventes aux Etats-Unis – un montant qu’il espère doubler – et des ambitions fortes en Chine, où il prévoit l’ouverture d’un 200e coffee-shop d’ici la fin de l’année, le représentant de la 4e génération Lavazza se refuse à choisir entre les deux superpuissances qui s’opposent frontalement aujourd’hui. Il s’emploie même à les rapprocher. Sa recette coule de source : « Le café n’est pas seulement un produit, c’est un art de vivre. Quand on vous en offre un, c’est le début d’une relation. Pour éviter les guerres, il faut boire plus de café ! »
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Author : Arnaud Bouillin
Publish date : 2026-06-14 14:30:00
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