Il est des tragédies devant lesquels les mots sont insuffisants. La mort de Lyhanna, 11 ans, victime d’un crime dont l’auteur présumé serait un prédateur sexuel multirécidiviste appartient à cette catégorie. Elle bouleverse par son horreur mais plus encore parce qu’elle laisse ce sentiment insupportable qu’un tel drame aurait pu être évité. La sidération a rapidement gagné tout le pays : plus de 60 000 manifestants se sont rassemblés devant les tribunaux dans près de 200 villes. Cette mobilisation nationale exprime une colère légitime. Elle peut aussi avoir un effet plus insidieux : brouiller notre conception même de la justice.
Pour éviter cette confusion, rappelons ce qu’est la justice dans un Etat de droit. Elle est d’abord une recherche de vérité, avec un temps qui ne se réduit pas au verdict : de la plainte à l’enquête, des auditions à l’instruction ou au renvoi devant une juridiction, jusqu’au jugement. Autant d’étapes indispensables pour établir les faits avant toute condamnation. La justice est ensuite un ensemble de garanties : les droits de la défense, le contradictoire, le procès équitable. Sans ces garde-fous, elle deviendrait une procédure uniquement à charge. Elle est enfin rendue non pas au nom des victimes mais « au nom du peuple français » et dans l’intérêt de la société tout entière. C’est parce que chacun accepte ce cadre que nul ne se fait justice lui-même. Cette acceptation repose sur une condition essentielle : la confiance.
Or l’affaire Lyhanna porte un nouveau coup à l’image d’une institution déjà ébranlée. Aujourd’hui, seuls 35 % des Français déclarent avoir confiance dans la justice. 56 % des Français estiment que les magistrats portent une part de responsabilité dans l’affaire Lyhanna. Il serait absurde d’ignorer un tel malaise. Mais il est encore plus dangereux d’y répondre par une condamnation globale de l’institution. Ne nous y trompons pas : l’action des magistrats n’échappe pas à tout contrôle. Depuis 2010, tout justiciable peut saisir directement le Conseil supérieur de la magistrature en cas de manquement. Dans l’affaire Lyhanna, deux enquêtes administratives sont en cours pour établir d’éventuelles défaillances. Il faudra en étudier les conclusions, en tirer toutes les conséquences et, si des fautes sont établies, les sanctionner. Encore faut-il les laisser aller à leur terme.
Voilà le piège dans lequel on ne doit pas tomber. Depuis ce drame, chacun avance sa mesure pour répondre à la colère des Français : perpétuité réelle, parquet spécialisé, castration chimique, cour disciplinaire de la magistrature. Comme si l’on pouvait déjà conclure alors même que l’enquête n’est pas achevée. Ce que l’on sait en revanche, c’est que la justice française souffre de dysfonctionnements inacceptables, notamment liés à une mauvaise utilisation des fichiers et une insuffisante coordination entre les différents ressorts judiciaires, mais aussi d’un déficit ancien de moyens, comme l’a rappelé le juge Bergeman dans son excellente tribune publiée dans Le Monde du 9 juin. En 2024 la France comptait 11,2 juges pour 100 000 habitants contre 19 en moyenne européenne, et ne consacrait que 72 euros par habitant à sa justice, soit près de deux fois moins que l’Allemagne. Les délais de jugement étaient, en 2019, trois fois plus longs qu’outre-Rhin.
Le rattrapage a indéniablement commencé. Le budget de la justice a augmenté de 20 % entre 2022 et 2025. Mais il reste tant à faire ! Dans un pays où l’argent public est rare, on ne renforcera pas durablement la chaîne police-justice sans réduire ailleurs les dépenses publiques par une réforme profonde du fonctionnement de l’Etat. Ce choix est budgétaire mais aussi et surtout politique : remettre la protection des Français au cœur de l’action publique. Car chaque nouveau drame accroît le risque de voir s’installer une idée redoutable : celle qu’une justice expéditive serait plus efficace et protégerait mieux qu’une justice fondée sur l’Etat de droit. Cela porte un nom : l’arbitraire. Et c’est exactement ce que les populistes proposent.
Jean-François Copé, ancien ministre, maire (LR) de Meaux
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Author : Jean-François Copé
Publish date : 2026-06-16 04:45:00
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