Saviez-vous qu’il était possible de « guérir » les maladies au contact des cristaux de roche ? Qu’on pouvait « retracer notre passé et envisager notre avenir » grâce à la lecture des ridules de la main ? Que le pendule ou les baguettes mettent « en évidence les énergies (…) invisibles » de la nature ? Que le nombre 12 « régit l’espace, le temps et le fonctionnement du cosmos » grâce au « pouvoir créateur » et à la « Mère divine » (sic) ? Attendez, vous doutez des fondements de ce type d’assertions ? Vous trouvez ces manifestations un peu trop surnaturelles pour être vraisemblables ? Dans ce cas, n’allez surtout pas au bureau de poste le plus proche ! A Mouffetard, à Jussieu, au Trocadéro et un peu partout dans l’Hexagone, les agents au célèbre sigle jaune et noir ont étonnamment cru bon de mettre à la vente d’étranges petits fascicules, bourrés d’affirmations de la sorte.
Arborés sur de petits tourniquets aux côtés de cartes postales ou d’artefacts du Seigneur des anneaux, ces livrets sont présentés comme « éducatifs » par l’entreprise à capitaux publics. Ils tiennent pourtant plus du grimoire que de l’encyclopédie. Au côté de fiches sur la Seconde Guerre mondiale, l’art culinaire français, la guerre de Cent Ans ou les ponts de France, une cinquantaine de mémos plastifiés font ainsi la promotion des rites et sciences occultes, louant les effets de pratiques pourtant dans le viseur de la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). En récupérant leurs colis, les clients du service public peuvent ainsi lire que les cristaux de roche « absorbent et mémorisent » les émotions, que « chaque lieu conserve les mémoires émotionnelles » et que la médiumnité relève de « capacités » « approchées, testées et exposées » depuis des millénaires – une affirmation quelque peu surprenante quand on sait que de nombreuses études scientifiques ont tenté de documenter l’existence des pouvoirs surnaturels, sans jamais y parvenir.
Produites par la maison d’édition Aedis, ces fiches pédagogiques constituent de véritables formations aux pratiques ésotériques et pseudoscientifiques. En dépliant ces livrets, les clients peuvent ainsi s’entraîner à « purifier » leur « chakra racine » – il faudrait pour cela porter des « bas » et des « chaussures » de couleur « rouge » – ou encore interpréter leurs rêves – un chapeau trop grand indiquerait par exemple que vous êtes trop souvent malhonnête. Une fiche prise au hasard suggère de consommer de la spiruline pour « combattre l’acné » et l’inflammation précancéreuse des lèvres appelée « leucoplasie ». Une autre, tout aussi inquiétante, recommande d’utiliser des fleurs de Bach dans les protocoles de premiers secours – « Il n’y a pas d’inconvénient à s’en servir pour humecter les lèvres d’une personne dans le coma », peut-on y lire (sic). Des affirmations de toute évidence infondées, et particulièrement à risque : en l’absence de suivi médical, les patients les plus crédules pourraient être tentés de se détourner des traitements éprouvés en médecine conventionnelle, face à de telles promesses.
Une cinquantaine de thématiques ésotériques
Loin d’être des accidents éditoriaux, ces fascicules trouvés dans la collection « Petit Guide » de la maison d’édition Aedis couvrent en réalité l’essentiel des croyances ésotériques existantes : l’ennéagramme, la roue médecine, la géobiologie, la voie du tao, le thème astral, la chiromancie, ou encore le magnétisme. Au total, une cinquantaine de fiches de ce type sont proposées, soit un peu plus de 10 % des thématiques disponibles, une fréquence étonnante pour une entreprise qui se veut « faire le choix du savoir » – mais à l’évidence sans grande sélection éditoriale.
Contacté par L’Express, un ancien responsable commercial d’Aedis a accepté de nous livrer les coulisses de la fabrication de ces produits. Pour écrire les petits guides, les éditeurs ont eu la bonne idée de se passer de conseils scientifiques ou de relecteurs spécialisés, pourtant la norme dans le secteur éducatif. Un auteur unique se charge de raconter les joyaux du royaume de France, puis de poser les bases de la langue espagnole, avant de résumer les principes premiers de la chimie. Un mode de fonctionnement qui expose à des erreurs : notre source est tombée sur des dates erronées ou des explications incohérentes à plusieurs reprises. Des errances parfois ignorées par les cadres d’Aedis, qui, toujours selon notre source, rechignent à jeter les textes vérolés.
Cet ancien salarié, fâché avec l’entreprise pour des histoires de rupture conventionnelle abusive selon lui, a pendant quelques mois parcouru les routes pour ramener de nouveaux clients à Aedis, en 2020. Commercialisés en librairie et dans les stations-service des aires d’autoroutes, les livrets de la collection Petits guides se vendent selon lui comme des petits pains : plus de 1 500 exemplaires par mois dans les plus gros points de vente – les parents d’enfants en bas âge y voyant un moyen intelligent de distraire leurs enfants dans les files d’attente. A l’entendre, ce sont précisément les volumes ayant trait à l’ésotérisme et aux sciences occultes qui portent les ventes, ce qui a encouragé l’entreprise à développer la thématique. Une simple recherche en ligne permet de vérifier ses dires : sur le site Internet d’Aedis, les exemplaires ésotériques sont très souvent déclarés en rupture de stock.
Des fascicules de désinformation relayés par le service public
Comment expliquer que des fascicules dangereux, pouvant tomber sous le coup de poursuites, soient commercialisés à destination des plus jeunes par l’un des principaux relais du service public ? Contactée, La Poste s’est d’abord étonnée que ces petits guides puissent comporter des éléments pouvant susciter la critique, jugeant que les thèmes abordés relevaient de sujets tous très grand public et consensuels. Face aux détails des trouvailles de L’Express, le service communication de l’entreprise nous a ensuite renvoyés vers la maison d’édition à l’origine de ces fascicules, arguant qu’elle ne participait pas elle-même à la sélection des thématiques et qu’elle n’était pas au courant de la présence des contenus ésotériques.
L’ancien salarié avec qui nous avons pu échanger confirme ce fonctionnement : « Les commerciaux d’Aedis proposent une sélection en fonction de ce qui se vend le plus dans la région. Les clients reçoivent un ensemble et bien souvent, ils ne regardent pas précisément quelles thématiques ils récupèrent », détaille-t-il. Grâce à ce type de contrat, les magasins qui accueillent les présentoirs Aedis s’épargnent d’épineux efforts éditoriaux, et la maison d’édition, elle, s’assure d’avoir les mains libres pour écouler ses contenus. Une pratique loin d’être nouvelle : « Dans les années soixante, il y a eu une vague du même tonneau avec la revue Planète et des publications comme Le matin des magiciens. Les choses s’étaient diluées mais reviennent en force, notamment relayées par les réseaux sociaux », regrette maître Jean-Pierre Jouglas, spécialisé dans la défense des victimes de sectes. Contactée, la maison d’édition Aedis n’a pas donné suite à notre courriel.
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Author : Antoine Beau
Publish date : 2026-06-17 15:30:00
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