Bernard Arnault est arrivé un peu en retard à la Fondation Louis-Vuitton. Le temps pour sa femme, Hélène, de déambuler avec le couple Macron parmi les trois cents œuvres de l’artiste Calder, le virtuose américain de l’équilibre, puis ils sont passés à table, et combien la capitale, écrasée de touffeur ce 29 mai, leur a paru alors lointaine. Le président de la République se montre disert, le PDG de LVMH attentif, quand leurs femmes, ayant déjeuné avec Seryl Kushner, l’épouse de l’ambassadeur des Etats-Unis, bavardent, se vouvoyant nonobstant leur flot de confidences. C’est Emmanuel Macron qui ose le sujet. Il pointe, taquin, la récente campagne de presse de l’épouse du milliardaire, lui lançant ce drôle d’éloge : « Hélène, vous êtes Calamity Jane. » Ils ont ri – même Bernard Arnault, qui semble avoir pardonné au chef de l’Etat la dissolution, lui si viscéralement hostile aux coups de volant comme aux paris hasardeux.
Calamity Jane ? A l’occasion de la sortie de son vingtième disque, les Français ont, ces derniers mois, fait la connaissance de l’épouse du patron le plus indéchiffrable du pays, ils ont découvert son accent chantant, ses yeux de chat soulignés d’un long trait de khôl, ses mains déliées de pianiste et entendu son mantra : tout va bien chez les Arnault, une grande famille, unie. Antienne égrenée avec charme lors de ses dix, onze, douze invitations à la radio, à la télévision, où sa parole fit un carton. Mariée depuis trente-cinq ans à la 7e fortune mondiale employant près de 200 000 salariés, la Canadienne a balayé de ses trilles les rumeurs autour de la succession, écarté l’idée d’une rivalité entre les aînés, Delphine et Antoine, nés du premier lit de son mari, et leurs trois fils, Alexandre, Frédéric et Jean.
Ses passages n’ont toutefois pas enchanté les siens, à l’exception de Frédéric, ils ont déplu aux managers du groupe ayant fait vœu de silence et mis à cran la direction de la communication, d’autant que le patron du premier groupe de luxe mondial n’a découvert que tard l’imposant programme de sa femme, diablement indépendante. L’insondable PDG, spectateur de l’exposition inédite, n’a pour autant rien empêché, plus que jamais concentré sur les difficultés de sa maison – ralentissement mondial du luxe, tensions géopolitiques, chiffre d’affaires en recul et cours de Bourse en baisse. Ciel de plomb, qu’alourdit le calendrier judiciaire, un héritier Hermès, Nicolas Puech, ayant en effet assigné LVMH au civil, plainte enchâssée dans l’instruction tentaculaire menée par deux juges parisiens tentant de comprendre où seraient passés, dans les années 2000, ses titres Hermès.
La discrétion, règle cardinale
Le soir du 22 février, diffusion sur TF1 de la première émission d’Hélène Arnault, 66 ans. Sur l’écran plat devant lequel il dîne en dévorant les informations, Bernard Arnault, 77 ans, l’a regardée en compagnie de Frédéric et n’a pas dit grand-chose. Pour la Fête des mères, il lui a offert un sac Dior incrusté de pierres, le couple s’entend sans s’encombrer de mots. Quand, à la table de Noël, elle annonce, bravache, voter Mélenchon si le second tour le place à côté du RN, il s’en amuse : « Si tu continues, je te mets sous une tente. » Avec ses enfants en revanche, comme il est prolixe, coups de fil quotidiens, rendez-vous assidus, ces derniers ont compris devoir serrer les rangs et faire silence, tant pis pour ceux qui piaffent d’en découdre.
Les SDF, j’y pense pas tous les jours. […] C’est aussi, j’ai l’impression, un choix de vie
Hélène Arnault au micro de RTL, dans des propos coupés au montage
Recevant dans les salons tapissés de toile de Jouy du restaurant Chez Laurent, ancien pavillon de chasse rose dragée caché dans les jardins des Champs-Elysées, la musicienne n’en démord pas, la presse se ferait des films sur les rivalités de la fratrie. Croit-on qu’elle n’aurait pas à cœur l’unité dynastique, l’obsession de son époux ? Balivernes. Depuis son téléphone, elle montre des photos, un dîner à Modène au restaurant Osteria Francescana, élu deux fois meilleure table du monde, où la famille se rendit en 2022 pour un soir à bord de deux jets privés, une autre photo prise à Cannes en 2009 de Delphine et Alexandre lors d’un concert de David Guetta, une encore d’Antoine adolescent avec Alexandre sur ses genoux, des vidéos également, et même le DVD – livré au journal par porteur – du mariage en 2005 de Delphine, aujourd’hui patronne de Dior. Autant de souvenirs présentés en guise de preuves colorées : les enfants forment une tribu. Au passage, régalade que cette immersion, dûment sélectionnée, dans l’intimité d’une famille, ayant jusque lors érigé la discrétion en règle cardinale.
Xaviel Niel surnommé « les Ténèbres »
Elle sait que ses prises de parole, ouvrant grand la porte sur les secrets d’un clan cryptique, sont diversement appréciées. Elle ne regrette rien, sa marque de fabrique. Ses propos maladroits au micro de RTL sur les SDF, coupés au montage puis fuitant opportunément dans Le Canard enchaîné, dans lesquels l’épouse de la première fortune de France confesse : « Les SDF, j’y pense pas tous les jours. […] C’est aussi, j’ai l’impression, un choix de vie. » « Un accident de parcours », assume-t-elle. Soupçonnant à voix haute le gendre de son mari d’être derrière la fuite, elle poursuit : « D’ailleurs, Xavier Niel pourrait loger tous les sans-abri avec tous les immeubles qu’il possède dans Paris. » Elle éclate de rire, dévoilant son idée fixe, la cible subliminale de toute sa campagne : le compagnon de Delphine depuis quinze ans, le père de ses deux enfants, le multimilliardaire patron d’Iliad, roi de l’immobilier et investisseur dans la tech, qui serait à l’en croire, jaloux de son beau-père et souhaiterait freiner l’ascension de ses fils, Alexandre, 34 ans, Frédéric, 31 ans, et Jean, 28 ans, pour soutenir sa compagne Delphine, 51 ans et son frère Antoine, 48 ans.
[Xavier Niel diffuse] des bruits médiatiques toxiques qui viennent de l’intérieur du groupe
Hélène Arnault
Bien que le gendre, actionnaire majoritaire du journal Le Monde, ait cédé en 2024 la quasi-totalité de ses parts à une fondation, elle voit la main de celui qu’elle surnomme « les Ténèbres », ou « Niel » – sans prénom – derrière tous les articles pointant leurs désaccords. Elle en est convaincue, il diffuse « des bruits médiatiques toxiques qui viennent de l’intérieur du groupe ». Diantre.
Quand une journaliste d’une lettre confidentielle joint, fin mai, son fils Alexandre, directeur général adjoint de Moët Hennessy, pour lui demander s’il est vrai qu’il aurait voici quinze ans renversé en voiturette de golf la fille de Thierry Breton, au retour d’une soirée animée sur leur île Indigo, dans les Bahamas, elle analyse sur-le-champ qu’exhumer l’incident, soldé par une fracture du talon pour l’enfant Breton, ne vise qu’à nuire à Alexandre.
Artiste talentueuse, ayant donné plus de mille concerts, elle ne s’est pas aventurée seule dans les médias, s’y laissant guider par le vibrionnant Louis Jublin, ex-janissaire de Gabriel Attal, qu’il accompagna de ses fulgurances jusqu’à Matignon. Entre la pianiste et le communicant, six mois de complicité, riant ensemble d’hérisser la pudeur du groupe coté, s’amusant de secouer sa communication maîtrisée. Ils disent l’avoir « rafraîchie », « humanisée ». Louis Jublin a d’abord fait la connaissance de Frédéric Arnault, PDG de Loro Piana, via l’inspecteur des finances Louis Bédier, connu au lycée Louis-le-Grand. Le conseiller n’a pas eu de peine à le convaincre que la communication du groupe pécherait, puis rencontre avec Alexandre, son épouse, Géraldine, et Hélène. Il est un temps considéré de lui confier leurs trois stratégies de communication pour que le politique y mette du pep’s, et qu’ils échappent à la tutelle d’Antoine, le directeur Image et Environnement, à la tête de l’urticant pôle médias, avec l’aide de Jean-Charles Tréhan, le taiseux directeur, questionnant plus souvent qu’il ne répond. L’idée fit long feu.
En janvier, Louis Jublin se lance avec la seule Hélène. Leur contrat, jamais signé, touche à sa fin. Le professionnel n’en est pas mécontent, il est temps de se rabibocher avec LVMH, quand son ami Gabriel Attal part à la conquête de l’Elysée. Et puis, comment contourner les journaux Arnault quand il a pour business de doper l’image publique, dont celle de Laurence Ferrari, la journaliste de CNews ? Aussi, après avoir écrit quelques SMS pas piqués des hannetons à Jean-Charles Tréhan, après avoir critiqué le travail d’Antoine, virage pacifiant et l’armistice accordé par le fils aîné. Hélène Arnault l’a bien compris, songeant que si besoin advenait, elle pourrait toujours embaucher, tiens par exemple, Anne Méaux, la patronne d’Image 7, fidèle du clan Pinault, ennemi historique de son époux.
« J’adore les embêter », éclate de rire la sexagénaire rock en Dior, que rien n’effraie. D’ailleurs, elle n’a pas aimé les Jeux olympiques de Paris, la démonstration de puissance de LVMH et ses 150 millions d’euros de parrainage. Hormis la cérémonie d’ouverture, elle n’a regardé aucune épreuve, s’amusant que le président de la République ait voulu convaincre Aya Nakamura de chanter du Piaf, s’étonnant de la piètre qualité du piano et des bateaux défilant, d’après elle, dans le désordre. « J’ai trouvé pour ma part LVMH surexposé », claque-t-elle, crâne. Ses trois fils n’ont pris quant à eux que le temps de s’asseoir, devant la télévision paternelle, pour suivre les épreuves de natation de Léon Marchand, sauf Alexandre qui a couru le marathon, en 3 h 50, moins bien que ses 2 h 59 à New York.
A la faveur de cet été olympique, les deux aînés d’Hélène considèrent qu’Antoine, en charge du dossier JO, a pris beaucoup la lumière, or la lumière, ça compte. Surtout quand le temps file et que leur père réfléchit à l’avenir de son empire.
Depuis 2021, les cinq travaillent à ses côtés, Delphine et Antoine siègent au comité exécutif, le saint des saints, Alexandre et Frédéric au conseil d’administration. S’ils ne s’entendent pas toujours, ils vouent, légitimistes, une admiration totale à leur père, élevés selon une dirimante volonté dynastique. Le fondateur et PDG a non seulement créé le premier groupe de luxe du monde, il l’a rendu inattaquable, détenant avec ses héritiers, depuis février, la majorité absolue avec 50,01 des parts, et 65,94 % des droits de vote. Souhaiterait-il que parmi les cinq l’un se détache, se déploie ? Sûrement un jour, un jour lointain. En 2022, les statuts du groupe ont été modifiés pour porter la limite d’âge du directeur général de 75 à 80 ans. Trois ans plus tard, en 2025, rebelote. Limite d’âge portée à ses 85 ans.
Le 23 avril, nouvelle assemblée générale au Carrousel du Louvre. Le rituel a été préparé dans les moindres détails, des dizaines de réunions verrouillant chaque seconde. Or, une heure avant l’ouverture, Bernard Arnault prévient ses enfants qu’ils prendront la parole face aux actionnaires. Une première. Assis aux premiers rangs du public, ils se sont donc levés, micro en main. Jean, le plus jeune, commence, Delphine, la plus âgée, conclut. Seul Antoine, occupant un poste transverse, s’exprime depuis la scène centrale, derrière un pupitre. Puis, le patriarche lance à l’assemblée, coquin : « Vous les trouvez ambitieux, vous ? », la salle pouffe. Ce même jour, il annonce qu’il dirigera le groupe aux 76 marques encore « sept ou huit ans ». Le soir, la fratrie dîne chez Jean, sans conjoint ni parents, du jamais vu. Ils ont mis trois mois à caler la date, mais soirée agréable, conversations prudentes et, en cuisine, un chef mitonnant les plats, légers forcément.
Pas de guerre de succession, mais, selon l’un des fils d’Hélène, de « l’émulation », « un débat sain et constructif ». Et pimenté parfois. Autour du journal Le Parisien à l’automne dernier, cette émulation fut paroxystique. Frédéric estime que le quotidien devrait être géré comme une entreprise ordinaire, comprendre avec un bilan positif ; Alexandre pousse à vendre, il assure que l’homme d’affaires tchèque Daniel Kretinsky serait intéressé ; Antoine souhaite le conserver ; Delphine réfléchit et Jean ne se prononce pas. Hélène Arnault, assimilant la presse à un « cancer », milite pour la vente. Lors d’un dîner au restaurant Le Duc, elle s’est d’ailleurs emportée contre Thierry Breton, un ami de son époux, lui reprochant de mettre en garde ce dernier contre une cession à l’avant-veille d’une campagne présidentielle électrique. Le ton est monté, elle ne fait jamais mystère de ses désaccords.
Numéro de portable bloqué
Paris Match l’exaspère pareillement. La Une du magazine mettant en scène l’idylle de Jordan Bardella, le président du RN, ou sa recension d’un livre tournicotant autour d’un supposé coup de lune platonique du président de la République envers une actrice, l’ont fait bondir. Comment faire souffrir à ce point son amie Brigitte Macron ? Dans l’avion volant mi-mai vers Los Angeles, elle s’en ouvre à son mari, qui, le nez dans ses dossiers, lève à peine un sourcil gris argent. Elle gronde d’autant plus, que la presse, « pas tenue » selon elle, relève de la houlette d’Antoine, avec lequel la communication est coupée, celui-ci ayant bloqué son numéro de portable depuis deux ans.
Apprenant que le chef du parti d’extrême droite a rencontré Antoine et Alexandre, ce dernier plusieurs fois, elle s’indigne : « Je veux me tenir éloignée du RN. » Quand, le 7 avril, son mari lui annonce déjeuner avec Marine Le Pen, entouré de 14 patrons du CAC40, elle le lui déconseille. Il la rassure, les agapes ne se sauront pas. Raté, l’hebdomadaire Le Nouvel Obs, propriété du groupe Le Monde, le publie. En revanche, quand Alexandre reçoit à dîner chez lui, le 11 mai, François Hollande, pas un écho. N’est-ce pas le signe que les journaux roulent contre ses garçons ? Son mari, confie-t-elle, ne veut rien savoir de ces labyrinthiques jeux d’influence, « l’analyse psychologique ne l’intéresse pas », d’ailleurs il ne l’écoute même plus rouspéter contre l’ombre portée de Xavier Niel ni contre les prudences d’Antoine, se bornant à exiger d’elle les « preuves » des coups tordus qu’elle dénonce.
Ainsi va la vie entre les héritiers et leur intrépide mère et belle-mère ; alignement dans le travail, voltage de haute intensité en coulisse. Dans leur boucle WhatsApp « Arnaults », groupe dédié aux seuls enfants, une vidéo les a récemment fait sourire. Un extrait des Jeux olympiques de Salt Lake City en 2002, finale du patinage de vitesse. On y voit un Australien en dernière position loin derrière les quatre autres. Dernier virage, les quatre se percutent, tombent, l’Australien franchit la ligne et le voici médaillé d’or. Ils ont encore sept ou huit ans pour savoir qui trébuchera, et qui, impérial, finira sur le podium. Le podium à une seule place. Dans la tribune de Salt Lake City, à quoi pensaient les mères des patineurs ?
Source link : https://www.lexpress.fr/economie/entreprises/lvmh-la-delicate-succession-de-bernard-arnault-rivalites-secrets-de-famille-et-boucle-whatsapp-RKXN3JF4CRAORPP4STQDZZRBUM/
Author : Emilie Lanez
Publish date : 2026-06-17 16:00:00
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