Cet article a été publié pour la première fois le 6 mai 1994 dans L’Express
Quand une île est rattachée à un continent, le bon sens voudrait que les insulaires s’en réjouissent plus que les continentaux – à moins d’être rétifs aux échanges, au commerce et au monde extérieur en général. Dans le cas particulier des Anglais, les hommes d’affaires et les diplomates comprennent l’intérêt d’une voie souterraine, plus rapide et plus sûre, en principe, que les traditionnels ferries. « Le tunnel sous la Manche est une prouesse technologique, une sorte de trait d’union qui contribuera à rapprocher nos deux peuples ! » s’exclame sir Christopher Mallaby, ambassadeur de Sa Majesté en France. Unissant le geste à la parole, il fut parmi les tout premiers à l’emprunter quand il rejoignit son poste, il y a près d’un an. Malgré cet acte de foi, il apparaît que l’ouvrage suscite un certain malaise au sein d’une partie de l’opinion britannique. Car la Grande-Bretagne, techniquement, cessera d’être une île. Dire qu’une page d’histoire est tournée ne suffit pas… C’est l’identité même du pays, telle qu’elle est mythifiée par ses habitants, qui est en jeu.
A l’université d’Oxford, Ralf Dahrendorf, brillant analyste de la société britannique, s’amuse des réactions de ses concitoyens : « Personnellement, je suis de ceux qui peuvent observer la lune pendant de longues minutes sans penser nécessairement aux astronautes qui ont posé le pied dessus. De la même manière, l’innovation et la prouesse technologiques que constitue le tunnel ne modifient pas l’idée que je me fais de ce pays. Mais ce n’est pas le cas de ceux qui m’entourent – disons neuf personnes sur dix. A l’égard du tunnel, ils affichent souvent une indifférence de bon ton. Ils prétendent que cela ne changera rien, mais en réalité leur imaginaire s’en trouve bouleversé. » L’ouverture de la voie souterraine aura vraisemblablement plus d’impact, pour l’Anglais moyen, que l’adhésion du Royaume-Uni à la Communauté européenne, voilà vingt-deux ans. On comprend mal en France l’ampleur de ce traumatisme. Ainsi, il suffirait de construire un passage de quelques dizaines de kilomètres sous la mer pour que surgissent outre-Manche divers sujets d’angoisse, de rancoeur et d’amertume.
Ces sentiments ambivalents atteignent leur paroxysme dans la région du Kent, la plus proche géographiquement des côtes françaises et – peut-être pour cette raison – la plus méfiante. Ce coin du Sud-Est – que l’on s’obstine à appeler « le jardin de l’Angleterre », alors qu’il s’en trouve de plus beaux ailleurs – est l’un des plus hostiles à une possible influence française… Or c’est précisément là que se trouvent le port de Folkestone et l’entrée « anglaise » de la voie souterraine. L’émotion est telle, dans le comté, qu’une anthropologue d’origine australienne, Eve Darian-Smith, s’est installée à Canterbury pour y préparer une thèse sur l’impact du tunnel dans la population. Au cours de ses recherches, une vieille dame d’un village voisin lui expliqua que les Français étaient impolis et qu’ils ne se lavaient pas assez (« Ils sentent l’ail »). Mme Darian-Smith est surprise par l’importance qu’occupe la Seconde Guerre mondiale dans les conversations : « Même quand elles ne l’évoquent pas directement, les personnes âgées me disent, par exemple, que le tunnel pourrait servir d’abri antiatomique… » Ce point est capital. Aux yeux des Anglais, et pas seulement les vétérans, les Français sont d’anciens alliés qui ont perdu la guerre et qui ont ensuite accepté, bon an mal an, de collaborer avec l’ennemi (comme les Britanniques le firent, soit dit en passant, sur les îles Anglo-Normandes, elles aussi occupées par les nazis… mais cela est un sujet tabou). Il leur est pénible de constater que l’Union européenne est dirigée, pour l’essentiel, par l’Allemagne et la France – l’envahisseur et la puissance envahie – dont les économies respectives ont connu une forte croissance…
Une boule de feu
Le tunnel, parce qu’il faciliterait à leur avis une invasion étrangère, provoque une sourde anxiété. On en parle souvent comme d’un élément étranger greffé aux côtes anglaises (Eurotunnel aurait du reste pu s’appeler « Tunnel étranger », tant l’Europe demeure synonyme, ici, de l’ailleurs). C’est à croire que la façon anglaise de traverser le Channel consistera toujours à prendre le ferry : c’est en réalité ce que feront, selon les sondages, une majorité de transporteurs d’outre-Manche. Et les compagnies maritimes, qui n’en espéraient pas tant, insistent volontiers, dans leurs publicités, sur le caractère proprement « british » de leur flotte !
Les Britanniques rechignent à évoquer tout cela en présence des Français. Ils gardent pour eux « the little England mentality », cette xénophobie latente dont ils ont vaguement honte. Mais les journaux populaires n’ont pas ces pudeurs, et exploitent la peur irrationnelle générée par le tunnel : « Les journalistes britanniques courent après les mauvaises nouvelles », constate une employée d’Eurotunnel. Dans le Kent, la presse locale a déjà titré sur la « défense de notre territoire ». Un simple court-circuit dans un caténaire, peu avant Noël, devint une immense « boule de feu » dans les colonnes d’un journal dominical. Cette presse-là est machiavélique, c’est entendu, mais elle traduit le malaise ambiant. Voyez Jeremy Irons, un acteur brillant et cosmopolite. Interrogé par Elle sur ce qui l' »énerve en ce moment », il répond spontanément : « Le tunnel sous la Manche. » Pourquoi ? « Etre une île est la plus grande chose qui ait marqué l’histoire britannique. C’est ce qui nous a faits ce que nous sommes. Je sais qu’il n’y a pas une grande différence entre un tunnel et un ferry, mais c’est émotionnel. »
Compliqués, ces Anglais, qui nous trouvent par ailleurs si « cérébraux »… « A l’origine, se souvient Neal Ascherson, éditorialiste de l’Independent on Sunday, ce tunnel était souvent vu comme un long tuyau par lequel des tas de choses effrayantes allaient nous envahir : des armées ennemies, des animaux enragés, des trains bruyants et des camions polluants… Maintenant, à écouter certaines conversations, le tuyau fonctionnera en sens inverse, à la manière d’un égout : c’est par là que les Anglais perdront un certain nombre de traits qui leur sont propres et qui les différencient de leurs voisins du continent. Croyance absurde, bien sûr, mais largement répandue. »
Comme le miroir d’Alice dans le conte de Lewis Carroll, le tunnel est révélateur à plus d’un titre : il renvoie aux Britanniques leur propre image, mais il bouscule aussi la vision qu’ils ont des autres. Ainsi, l’orgueil national a été blessé par la rapidité avec laquelle a été construite la ligne du TGV français vers Calais. Au Royaume-Uni, le retard est tel que des pétitions circulaient encore voilà peu, dans certains quartiers de Londres, afin d’empêcher les rames d’emprunter l’itinéraire prévu. On ignore toujours quand la voie rapide sera terminée et, en attendant, les passagers rejoindront à vitesse normale la gare londonienne de Waterloo (les Français apprécieront). Ce contretemps a des raisons multiples : puissance des autorités locales, préoccupations liées à l’environnement, puissant lobby routier, respect quasi sacré du droit de propriété… Peu importe. Pour les Britanniques, par ailleurs inventeurs du chemin de fer, il est désagréable de constater l’efficacité de la République française. La méthode anglaise, plus respectueuse sans doute du citoyen et des intérêts locaux, perd en productivité ce qu’elle gagne en civilité.
La guerre des prix
« Le pays manque de confiance en lui, dit Dahrendorf. Les Anglais semblent se demander à quoi bon gagner un peu de temps sur la durée d’un trajet… » Ce tunnel les ennuie. Il entraîne une introspection qui, soyons francs, ne peut être que pénible par les temps qui courent. Car le pays est en pleine période de transition, et le mouvement heurte les valeurs cardinales de la société anglaise, dont la constance est l’une des toutes premières. Chaque année, les étrangers se rendent par millions en Grande-Bretagne pour assister aux manifestations d’une tradition ancienne, souvent sans équivalent dans leur pays d’origine : la relève de la garde devant le palais de Buckingham, les sacro-saintes pauses pour le thé qui interrompent les parties de cricket, la ponctualité de Big Ben, les curieux chapeaux que les députés de Westminster doivent porter durant certains débats… Ces infinis détails, qui participent du mode de vie anglais, ne représentent pas une vénération artificielle de l’Histoire ; ils sont autant de preuves de la vitalité de l’Histoire au temps présent. Dans un pays tel que celui-là, répétons-le, les mutations sont douloureuses. Et voilà que demain le Royaume ne serait même plus une île ?
La différence ne serait pas purement symbolique. Au siècle dernier, Alphonse Allais l’écrivait déjà dans l’un de ses contes, Pont de bateaux : « Pour tout vrai Anglais, l’insularisme est mieux qu’une idée, plus qu’une doctrine, c’est un fétiche… Si la Grande-Bretagne cessait d’être baignée d’eau de toutes parts, c’en serait fait de sa puissance… » C’est la nature géographique du Royaume-Uni qui a préservé, depuis si longtemps, son identité. C’est l’île qui a permis aux Anglais de repousser toutes les tentatives d’invasion depuis la conquête de Guillaume le Conquérant, en 1066. C’est l’île qui a éloigné la rage du territoire – un sujet de fierté, là-bas, dont les Français, inventeurs du vaccin ad hoc, ne comprennent pas toujours l’importance. C’est l’île, même, qui permet aux Britanniques de conduire à gauche : reliés au continent, ils pourraient être contraints, comme les Suédois autrefois, de changer aussi leurs habitudes sur les routes… La nature insulaire de la Grande-Bretagne rassure ses habitants, qui l’associent aux temps de sa splendeur passée. Pas la modernité d’un tunnel, qui les relierait au continent.
Car les répercussions seront nombreuses et iront bien au-delà des symboles. Qu’Eurotunnel soit ou non une réussite commerciale, sa simple existence déclenchera une guerre des prix avec les compagnies maritimes et aériennes, qui rendra plus accessible que jamais un week-end à Paris. De nouveaux touristes britanniques se rendront en France ; ils rejoindront la gare du Nord à bord de trains ultramodernes, à technologie française. Ils songeront au chemin de fer britannique, resté à l’écart du réseau TGV, qui relie Francfort et Barcelone, Rome et Paris. Parce qu’il provoquera un accroissement des échanges, le tunnel amènera aussi les dirigeants politiques de Grande-Bretagne à inscrire davantage leur action dans le contexte européen. Le « modèle européen » sera plus proche.
Du sel sur la plaie
C’est cette évolution annoncée qui effraie tant. Le succès de l’émission Eurotrash auprès des jeunes téléspectateurs de Channel 4 en est un signe parmi d’autres. Antoine de Caunes et Jean-Paul Gaultier s’y adressent, sur un mode vachard, aux adolescents anglais, leur assurant notamment que l’île ne représente pour eux qu’un « petit pays ennuyeux où l’on fait étape en avion quand on se rend aux Etats-Unis ». L’émission séduit, selon Peter Stuart, son producteur, « parce qu’elle confirme les pires angoisses des Anglais : non seulement les Français sont plus sexy, mais ils peuvent aussi être drôles »… La catastrophe, on le voit, est totale.
Dans cette période d’interrogation, un débat apparaît en Grande-Bretagne, il fait écho à un autre, qui traversa le pays à la fin du XIXe siècle. A l’époque, des discussions enflammées opposèrent Gladstone et Disraeli sur la nécessité, pour Londres, d’intervenir militairement en Europe et au Proche-Orient. Malgré les réserves de Disraeli, les troupes britanniques participèrent à la guerre de Crimée, où les intérêts du Royaume-Uni n’étaient, à son avis, qu’indirectement menacés. Ce débat refait surface aujourd’hui : il concerne la place de la Grande-Bretagne sur la scène internationale et l’importance de sa contribution. Un débat qui conduisit un ancien ministre de la Défense à s’interroger sur le prix à payer pour que son pays conserve un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies… Pour une nation qui fut au centre d’un empire colonial immense, et autrefois si sûr de sa mission civilisatrice, de telles interrogations font des ravages. Le tunnel sous la Manche, parce qu’il concrétise le monde extérieur, vient durement mettre du sel sur la plaie.
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Publish date : 2026-06-20 12:00:00
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