Depuis dix ans, le grand manitou de la pub et co-actionnaire de VivaTech Maurice Lévy est aux premières loges des révolutions technologiques. Il a reçu Mark Zuckerberg, Elon Musk, Demis Hassabis et Jensen Huang. Cette année encore, il accueillait Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, Joe Tsai, le cofondateur d‘Alibaba, le premier ministre indien Narendra Modi ainsi que le gratin de la tech européenne (ASML, AMI Labs, etc.). De quoi varier les points de vue sur la révolution IA et la souveraineté technologique.
L’Express : VivaTech attire les plus grands noms de la tech américaine. Mais la récente coupure des modèles d’Anthropic rappelle que l’Europe doit s’autonomiser davantage de la Silicon Valley. A quoi ressemblerait une relation plus équilibrée avec les Américains dans le domaine numérique ?
Maurice Lévy : Beaucoup d’innovations viennent des Etats-Unis, de la Chine, de l’Inde et d’Israël. Il faut apprendre à les utiliser au mieux mais aussi développer nos propres technologies. On a la possibilité de concourir. La source d’espoir vient du niveau de nos normaliens et de nos polytechniciens qui est fabuleux. Nous sommes en avance dans la recherche. Mais nous devons développer une meilleure culture de l’exécution pour transformer cette recherche en objet commercial. La question des financements importe également. Nos entrepreneurs sont prêts à prendre les défis à bras-le-corps. Mais les VC (capital-risque, NDLR) français et européens manquent de culture du risque. C’est pour cela que j’appelle à la création d’un fonds de 100 milliards d’euros garantis par les États européens. S’il est porté par le couple franco-allemand avec la bénédiction et la garantie de la Commission, les autres États participeront. Et nous pourrons véritablement revenir dans la course.
L’IA englobe des domaines variés : puces, serveurs, modèles, applications… Que doivent financer ces 100 milliards en priorité ?
L’Europe ne peut pas se contenter d’occuper une niche. Il faut être présent à différents niveaux : la robotique, les services IA, la prochaine génération que sont les world models, le quantique… Des investissements colossaux ont été annoncés lors de Choose France pour construire des data centers IA en France, notamment un de SoftBank.
Pour le moment, ces data centers utilisent majoritairement des puces américaines Nvidia et servent surtout à faire tourner des modèles américains, ceux-ci étant les plus populaires. Qu’en retire exactement la France ?
Pour commencer, cela permet à nos datas de rester en France. C’est précieux car on sait qu’elles sont l’or blanc de demain. Le fait qu’il y ait des composants internationaux est indispensable, et peut-être même bénéfique. Cela pourrait rétablir une forme de globalisation. L’enjeu est de créer des solutions européennes sur ces composants. Rappelons au passage que l’Europe a des acteurs clefs dans l’industrie des puces, notamment ASML (NDLR qui conçoit et fabrique les machines de lithographie permettant de fabriquer des puces). Nous avons un certain nombre de pièces, il faut assembler le puzzle.
Le secteur de la publicité a traversé toutes les révolutions des technologies d’information et de communication : la TV, Internet et, aujourd’hui, l’IA. Quelles pratiques ont le plus changé et quels fondamentaux demeurent dans ce secteur ?
Trois choses sont et resteront constantes. La première, c’est l’idée. Cet accident de la pensée n’est pas réplicable par l’IA. La deuxième, sous-estimée, est la dimension émotionnelle. La troisième est le hasard, la sérendipité. La technologie a cependant apporté au secteur publicitaire des données rationnelles et des capacités de calcul permettant de personnaliser des campagnes de manière très précise. Savoir qui toucher, à quel moment, à quel endroit, avec quel message. Par le passé, la publicité transformait les individus en masse, aujourd’hui, la technologie permet l’inverse : transformer les masses en individus.
Avec l’IA, les géants du numérique américain pourront proposer aux entreprises de toutes tailles des solutions « clés en main » pour créer leurs publicités. Comment les acteurs historiques du secteur peuvent-ils lutter ?
Les grandes entreprises américaines de tech ont très vite compris le parti qu’elles pouvaient tirer de la publicité. Et elles ont fait entrer la discipline dans une autre dimension car elles sont mondiales et avaient une capacité technique inédite : celle d’avoir immédiatement la réaction des gens. Personne ne l’avait jusqu’ici. Mais les géants du numérique sont publivores, dans le sens où ils dévorent tous les budgets publicitaires et assèchent les recettes des médias, ce qui pose un problème de survie des médias et un problème démocratique.
VivaTech conclut ce samedi sa dixième édition. Quel impact ce salon a eu sur la tech française et européenne au fil des années ?
Quand j’ai lancé VivaTech, mon obsession était de créer un événement qui attirerait l’attention sur Paris et la place française. Je dois dire que c’est allé au-delà de mes espérances. Pas moins de 60 pays avaient un pavillon à VivaTech cette année. L’Allemagne est présente à travers 200 start-up qui innovent dans la santé, la défense, l’industrie, la transition climatique. L’Inde a le plus grand pavillon, pas moins de 1 000 mètres carrés, avec beaucoup d’innovations, y compris dans le domaine spatial. L’espace joue un rôle très important dans cette édition. L’attraction de VivaTech est indéniablement mondiale. La venue de personnalités telles que Jeff Bezos, le premier ministre indien Narendra Modi ou encore Joe Tsai, le cofondateur d’Alibaba, le prouve.
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Author : Anne Cagan
Publish date : 2026-06-20 11:00:00
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