Alors que les affaires Bruel et Lyhanna font à juste titre couler beaucoup d’encre, il n’est pas inutile de redire que les garçons aussi peuvent être victimes de violences sexuelles. Deux livres abordant ce sujet encore tabou ont marqué le printemps, et continuent leur vie en librairie : Derrière les arbres de Frédéric Pommier et Clément de Romain Lemire. Le premier s’est vendu à plus de 10 000 exemplaires, le second à près de 15 000, remportant en prime le prix Goncourt du premier roman. C’est que ce livre poignant est plus qu’un témoignage : comme Kafka dans sa Lettre au père, Romain Lemire transforme sa douleur en littérature. « On va creuser pour prendre de la hauteur », écrit-il à un moment – et le lecteur sort groggy de ces 400 pages vertigineuses.
C’est en juillet 1983, lors de vacances à Belle-Île, que commencent les « cours de sexualité non sollicités ». Clément (le double littéraire de l’auteur) a 7 ans. Une nuit, son père s’invite dans son lit et lui impose de lui faire une fellation. Ce ne sera pas la dernière fois. Romain Lemire rapporte ses souvenirs d’enfance avec un ton presque candide qui évoque parfois Le Petit Nicolas. Clément ne comprend pas ce qui lui arrive. Son père, André, a une excellente réputation. Professeur de français estimé, il élève ses quatre enfants à Paris dans un milieu favorisé, bourgeoisie rive gauche catho. La mère ne se doute de rien. Les années passent ainsi entre la ville, la campagne et le bord de la mer, sur fond des deux septennats de François Mitterrand, dont Romain Lemire restitue parfaitement l’ambiance. En 1990, Clément lit un livre de François Dolto où il est question de l’inceste. L’adolescent ne voit pas le rapport avec ce qu’il connaît, son père n’étant pas méchant par ailleurs. Ce n’est que l’année suivante, en 1991, que la famille explose. Clément a fêté ses 14 ans quand l’aîné de ses deux frères révèle avoir été abusé par André. Les trois frangins comprennent enfin l’enfer qu’ils ont partagé sans jamais en parler ensemble. Leur sœur Estelle les soutient, mais leur mère se mure dans le silence. Avant d’avoir pu s’expliquer, André se donne la mort.
Dans la deuxième partie du livre, c’est un adulte qui parle. Clément revisite sa vingtaine, sa trentaine et sa quarantaine, passant sa tristesse au filtre d’une intelligence nourrie par la psychanalyse. Atteint d’un eczéma tenace et de problèmes de rétention urinaire chroniques, il se cherche professionnellement et sentimentalement. Sa vie amoureuse est longtemps un échec : il est incapable de construire quelque chose avec ses copines successives et, bien qu’il se définisse comme « hétéroromantique », il s’essaie de temps en temps à des passades avec des hommes, faisant alors penser à un héroïnomane en quête de l’ivresse du premier shoot, cherchant son plaisir dans ce qui l’a détruit. Si Romain Lemire cite Christine Angot ou Camille Kouchner comme références, son livre fait plus souvent penser à Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon. En parlant avec les uns et les autres, il comprend qu’il y a eu d’autres enfants violés, au sein de ses cousins comme chez les élèves d’André – voici pourquoi on le changeait régulièrement de collège, suite à des « problèmes ». Alcoolique et bipolaire, Estelle s’enfonce dans la dépression, puis dans la maladie. Elle meurt d’un cancer à 47 ans, âge auquel André s’était suicidé…
Vers la fin du livre, pardonnant à son père et à sa mère le mal qu’ils lui ont fait, Romain Lemire donne des chiffres glaçants (un enfant sur dix est victime d’inceste) et nous rappelle que les victimes ont tendance à se muer en agresseurs, pensant y trouver la délivrance à la dégradation qu’elles portent en elles. Avant de devenir un père incestueux, André avait plusieurs fois tenté de se tuer. Que cachait-il ? Il sera mort avec ses secrets.
Clément par Romain Lemire. Le Cherche Midi, 394 p., 22 €.
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld
Publish date : 2026-06-20 09:00:00
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