Il est de retour dans une ville qu’il connaît bien, pour y avoir été en poste au début de sa carrière, dans les années 1980. A l’époque, Yossi Cohen était un katsa en mission à Paris – un des officiers de renseignement du Mossad. Dans les années à venir, il allait grimper peu à peu les échelons, jusqu’à finir à la tête de l’organisation pendant cinq ans, de 2016 à 2021. Une carrière hors-norme, que Cohen raconte dans un livre Combattre pour la liberté, paru aux éditions Michel Lafon en juin.
De passage à Paris à l’occasion de la promotion de son ouvrage, il nous a accordé un entretien, quelques jours après l’annonce de l’accord passé entre les Etats-Unis et l’Iran. Le texte à peine signé, les négociations, qui devaient avoir lieu à Genève ce 19 juin, ont déjà été reportées. Ce mercredi 17 juin, Yossi Cohen affichait son scepticisme face à un texte qu’il désapprouve. Entretien.
L’Express : Quel regard portez-vous sur le deal qui a été signé à Versailles par Trump et qui devrait être ratifié vendredi en Suisse ?
Yossi Cohen : Si je m’exprime du point de vue israélien – en tant qu’ex-directeur du Mossad, quelqu’un qui a travaillé pour la sécurité et la défense de l’État d’Israël – je pense que la guerre entre l’Iran et Israël n’est pas encore terminée. Avec ou sans accord. J’ai été le négociateur pour l’État d’Israël concernant le JCPoA, l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, en 2015. Un accord que nous n’avons pas signé – les négociations ont eu lieu entre l’Iran et le P5+1 : les membres du conseil de sécurité, avec la Chine. Dans ce cadre, j’ai malgré tout discuté avec la France, les Etats-Unis, l’Angleterre, la Russie et la Chine à Vienne. Je n’ai jamais pensé qu’un accord signé avec Téhéran, même avec les Etats-Unis dans la balance, mettrait fin à la guerre entre nos deux pays.
Téhéran a décidé depuis des décennies d’essayer d’effacer l’État d’Israël complètement de la carte. Le pouvoir iranien essaiera toujours d’obtenir la bombe, quel que soit l’accord signé. C’est leur attitude, leur culture, leur but national. Nous respectons nos amis américains, mais nous ne sommes pas dupes des objectifs iraniens. Pour Israël, l’Iran restera l’ennemi n°1.
Dans votre livre, vous décrivez cette opération datant de 2018. La Mossad a volé des documents d’archives nucléaires. Combien de temps la préparation a-t-elle demandé ?
J’ai été nommé directeur du Mossad en janvier 2016. Nous avons immédiatement commencé à voir des renseignements très préoccupants : le Dr Mohsen Fakhrizadeh (NDLR : le père du nucléaire iranien) était en train de collecter des matériels et des documents partout dans le pays et les déplaçait dans une zone éloignée. Au début de 2016, nous ne savions pas exactement pourquoi ni ce qu’il faisait. Mon instinct me disait qu’il fallait s’y intéresser : il était celui qui, depuis de nombreuses années, dirigeait la voie militaire vers la bombe.
J’ai alors donné deux ordres à mes équipes en janvier 2016. Premièrement : continuer à collecter du renseignement sur tout ce qu’il fait, en priorité. Deuxièmement : au moment où les matériaux atterriraient quelque part en Iran, je voulais savoir où, et je voulais les ramener à la maison. Nous avons appris que Fakhrizadeh était en train de regrouper toutes les informations liées aux capacités nucléaires, discrètement et secrètement, de partout — sans même en rendre compte à son ministre de la Défense. Quand il a décidé de cacher tout ça dans une zone industrielle de Téhéran, il n’a pas signalé où elle était — parce que si le site était découvert par les instances internationales comme l’AIEA à Vienne, elles pourraient demander à visiter un endroit dont elles n’avaient aucune connaissance. Après un an environ, nous avons identifié l’entrepôt dans une zone industrielle de Téhéran.
Nous étions prêts à nous lancer dans une opération. Mais à ce moment-là , son ministre de la Défense lui a demandé à visiter l’endroit, et Fakhrizadeh le lui a montré. Mais dès le lendemain, il a tout déplacé ailleurs — de telle manière que son ministre même ignore où se trouvait l’installation. Il nous a donc fallu une autre année de préparation.
Pendant deux ans, nous avons collecté, préparé l’équipe opérationnelle, placé des agents sur le terrain devant les entrepôts. Nous avons tout filmé, acheté le matériel nécessaire. Nous avons dû dupliquer ce petit entrepôt et ses alentours pour nous entraîner à y pénétrer. Nous avons construit quelque part en Afrique une sorte de ville similaire — un petit Téhéran. Pourquoi en Afrique et pas en Israël ? Car tout le monde surveille Israël. Nous devions le cacher ailleurs. C’était une zone éloignée, même en Afrique, éloigné d’une ville importante. J’y étais plusieurs fois pour observer l’entraînement.
Nous avons dû acheter le même équipement — notamment les grands coffres-forts utilisés par les Iraniens. Vous avez vu la taille de ces coffres ? Immenses. Nous devions acheter les originaux iraniens. Chacun d’eux représentait une opération en soi pour savoir comment les pénétrer.
Cette opération rappelle ce que la CIA a fait, en janvier, en amont de l’opération de menée contre le président vénézuélien Maduro – les Américains avaient reconstitué sa villa pour s’entraîner ?
Exactement le même principe. C’est normal : si vous voulez savoir exactement comment ça se passe, vous pouvez le faire en réalité augmentée ou vous pouvez le construire physiquement. Nous l’avons fait physiquement. Nous avons même acheté des chiens, car nous savions que le lieu était gardé par des chiens. Il fallait les neutraliser pour qu’ils n’aboient pas, ne nous dérangent pas.
Le président américain Donald Trump pointe du doigt le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lors d’une poignée de main à l’occasion d’une conférence de presse après leur rencontre au club Mar-a-Lago de Trump à Palm Beach, en Floride, le 29 décembre 2025.
Combien de personnes cette opération a-t-elle mobilisées ?
Tout compris — logistique, achats, sociétés-écrans, documents, entraînement, installations — 800 personnes. À la cérémonie de clôture, quand tout a été terminé et que nous avions enfin les documents en main, j’ai insisté pour que nous ayons les originaux avec nous, pas seulement les copies. Il aurait été tellement plus facile de les copier sur place. Non — j’ai insisté pour qu’une demi-tonne de matériaux soit rapatriée en Israël. Ainsi, ni le monde — ni les Iraniens — ne pourrait prétendre que nous les avions falsifiés. J’ai l’écriture d’Ali Shamkhani, j’ai celle de Mohsen Fakhrizadeh — les deux disparus depuis — et des autres. Les originaux sont encore aujourd’hui au siège du Mossad. Cette opération a changé la compréhension du monde vis-à -vis de l’Iran de manière stratégique. Quand nous avons apporté les matériaux aux membres du P5+1 et à l’AIEA, le président américain est sorti de l’accord. L’accord n’a pas été reconduit depuis – du moins jusqu’à l’accord entre les Etats-Unis et l’Iran de cette semaine.
La guerre lancée par les Etats-Unis et Israël en février n’est-elle donc pas un retour en arrière ?
L’accord n’est pas une bonne chose, c’est sûr. L’Iran ne mérite pas un accord qu’ils ne le respecteront pas. Mais là où je vois du positif, c’est que pour la première fois dans notre relation, l’Iran a été attaqué simultanément par Israël et les États-Unis. Tout ce que je pouvais rêver dans mon passé est arrivé. Je voulais qu’ils subissent une destruction massive de leurs propres installations, de leur régime. Nous avons tué une grande partie de leurs cadres. Beaucoup de scientifiques, de chefs militaires, de cadres des Gardiens de la révolution, de chefs du renseignement. Nous en avons éliminé beaucoup en une seule nuit. Nous avons considérablement détruit leurs capacités balistiques et nucléaires.
Dans votre livre, vous employez des mots très forts contre la hiérarchie militaire israélienne, que vous estimez en partie responsable du massacre du 7-Octobre. Quelles ont été les erreurs commises ?
Pour apprendre de nos erreurs, nous devons nous dire la vérité. Si nous faisons quelque chose de mal dans notre vie personnelle et que nous ne réalisons pas que c’était une erreur, nous ne pourrons jamais nous corriger. A l’échelle du pays, c’est la même chose. Si nous ne reconnaissons pas que nous avons échoué — et nous avons totalement échoué — nous ne pourrons jamais apprendre. Oui, j’ai secoué mes collègues et nos certitudes. Par le passé, j’ai travaillé en étroite collaboration avec le chef d’état-major, avec le chef du renseignement intérieur — ce qu’on appelle le Shin Bet, le Shabak en hébreu correct. Nous nous sommes battus ensemble. Mais ils ont échoué, et il faut le dire.
Quand j’étais Conseiller à la sécurité nationale, j’ai conçu le plan de défense du pays. Il y a deux lignes. La première, c’est le renseignement. Vous devez savoir ce que l’ennemi planifie contre vous. Comment ? Vous collectez, vous recrutez, vous faites de l’interception de signaux, des satellites — tout ce qui est en votre pouvoir pour savoir. Mon travail est de savoir et de dire aux dirigeants : voici les plans de l’ennemi.
La deuxième ligne est soit perturber ce qu’ils font, soit d’admettre que vous ne savez pas tout dans le renseignement. L’ennemi ne vous donne pas ses plans volontairement. Alors il faut tout mettre en Å“uvre pour se protéger contre quelque chose que l’on ignore. Un pays est comme un appartement. La police française sait peut-être s’il y a un voleur dans le quartier, mais peut-être pas. A ce compte-là , que dois-je faire pour me protéger ? Je ferme la porte à clé, j’achète un grand chien, j’apprends le krav maga, je m’assure que la maison est en sécurité. Ce travail est celui de l’armée. Avant le 7-Octobre, nous pensions savoir ce que l’ennemi allait faire – à tort. Et ils nous ont surpris avec une porte grande ouverte. Le pays n’était pas correctement fermé. Ce n’est pas un échec que je peux respecter.
Les personnes occupant – ou ayant occupé – des postes à responsabilité le reconnaissent-ils ?
Pour améliorer quelque chose, il faut avoir la capacité d’être humble et modeste. Je n’aime pas ces formules selon lesquelles « Israël est un empire régional » ou « une superpuissance ». Nous sommes un petit pays avec beaucoup d’ennemis et beaucoup de menaces autour de nous. Certains nous aiment, d’autres non. Nous devons être bien plus humbles dans ce que nous disons. J’espère qu’ils se disent à eux-mêmes que c’était un échec dont il faut tirer les leçons. Tout le monde doit se soumettre à une enquête approfondie.
Israël et les Etats-Unis ont employé des technologies de ciblage au Moyen-Orient, faisant notamment la part belle à l’intelligence artificielle. Israël est reconnue pour les compétences techniques de son unité 8200. Pourtant, dans votre ouvrage, vous indiquez que l’humain reste le roi du renseignement. Pourquoi ?
Ces dernières années, il y a eu un long débat à ce sujet entre le Mossad et d’autres agences de renseignement dans le monde, comme la DGSE, ou la CIA — un débat discret car personne ne se querelle ouvertement. Le renseignement actuel mobilise le SIGINT – les interceptions – le VISINT – la surveillance et la détection -, le cyber, les téléphones portables, les satellites, les avions et l’humain, qui est une pièce du puzzle. Il n’en demeure pas moins qu’au Mossad, nous avons toujours valorisé le renseignement humain.
Avant le 7 octobre, Israël avait récolté énormément d’interceptions sur Gaza. Pourtant, nous n’avons pas vu une seule personne arriver. Pourtant, c’était une énorme opération de leur côté : 1 500 terroristes traversant simultanément. Combien de gens les ont coordonnés ? Ce type d’opération demande de la logistique, de la communication, de l’entraînement, du commandement… Pour autant de personnes sur le terrain, il en faut 2 000 ou 3 000 supplémentaires dans l’ombre. Je suis convaincu que si nous avions eu une seule source humaine à l’intérieur de leur groupe, nous aurions eu le renseignement dont nous avions besoin pour avoir reconnaissance de leur projet. Une grande partie de ce que nous avons fait en Iran, contre le Hezbollah au Liban, est fondée sur le renseignement humain. Une source ne sert pas seulement au renseignement — elle sert aussi aux opérations. Des Iraniens locaux peuvent opérer en Iran. Des membres locaux du Hezbollah peuvent opérer au sein de leur organisation. Ils ne savent peut-être pas tout — mais ils peuvent nous être utiles.
Vous faites référence à l’opération du 17 et 18 septembre 2024, où le Mossad a fait exploser à distance les bipeurs et les talkies-walkies du Hezbollah. Combien de temps a-t-il fallu pour monter cette opération ?
Quand j’étais plus jeune, j’ai créé une sous-division que j’appelle la division des opérations spéciales. Dans cette dernière, j’ai créé un concept : nous devons faire partie de la chaîne d’approvisionnement. Imaginez que vous vouliez acheter une belle montre. Je l’apprends, et je me débrouille pour la copier, et je mets tout en Å“uvre pour vous vendre cette copie – sans savoir que vous l’achetez à une société du Mossad. C’est la base de mon plan.
Les premières opérations actives contre le Hezbollah – leur vendre des équipements manipulés – ont commencé en 2006. Vingt ans avant l’opération des bipeurs, je me souviens d’avoir approuvé personnellement dans mon bureau la production du premier bipeur. La division technologique est venue me voir en expliquant avoir reçu une demande d’achat du Hebzollah. Ils voulaient des bipeurs d’une marque spécifique. Nous avons donc dû les dupliquer, un par un, en y ajoutant nos éléments – les explosifs, le lien avec nos appareils, un logiciel de localisation. C’était un défi considérable : comment produire des objets identiques, du même poids, qui se comportent de la même façon – et qui, passés aux rayons X, paraissent identiques ? L’unité technique du Mossad l’a fait.
Là était le concept entier : s’insérer dans la chaîne d’approvisionnement des pays ou des organisations terroristes. La plupart des choses que l’Iran ou le Hezbollah commandaient dans le monde, ils les commandaient sans le savoir à des sociétés-écrans du Mossad. N’est-ce pas incroyable ?
Vous évoquez la précision israélienne dans ses opérations. Pourtant, les pertes humaines à Gaza sont massives. D’après une enquête des médias israéliens publiée en 2025, au moins 83 % des Palestiniens tués sont des civils.
Nous n’avons ciblé intentionnellement aucun civil. Mais le Hamas se cache dans des maisons de particuliers – et malheureusement, je le dis sincèrement, des civils ont été tués. Non parce que nous le voulions, non parce que c’était dans le plan, mais parce que nous pourchassions des terroristes qui se cachaient ou qui les utilisaient comme bouclier physique.
Je suis désolé pour tous les Gazaouis qui n’étaient pas impliqués dans ce conflit et qui ont été blessés ou tués. Dans mon pays, on me reproche d’avoir essayé d’aider les Gazaouis, quand j’étais directeur du Mossad, en acheminant de l’aide humanitaire venue d’Arabie saoudite ou encore du Qatar. Des gens ont prétendu que l’argent qatari profitait au Hamas et non aux habitants de Gaza. J’ai apporté cet argent pour les habitants de Gaza, et je le récuse.
J’ai toujours pensé que deux choses devaient être séparées. D’un côté, aider les habitants de Gaza à survivre à leurs propres terroristes — parce qu’ils sont pris en otage par une organisation terroriste. Gaza est contrôlée par le Hamas. De l’autre côté, tuer tous les terroristes avec brutalité, aussi vite et aussi efficacement que possible. Nous ne commettons pas de génocide. Nous sommes très fermes sur notre moralité et nos valeurs. Israël n’a jamais commis de génocide, et ne le fera jamais.
Dans votre livre, vous parlez de votre relation avec Donald Trump et vous dites qu’à un moment, il vous a reçu seul et vous a confié une mission. C’est un comportement très inhabituel.
C’est exact. Il m’a reçu seul, sans mon Premier ministre plusieurs fois, parfois avec le directeur de la CIA. Il voulait que je fasse quelque chose pour lui. Je l’ai fait. Je ne vous dirais pas quoi. Il en a ensuite pris le crédit.
Dans votre livre, vous parlez d’Obama, de Biden, de Trump. Vous ne considérez manifestement pas ce dernier comme un grand président, du moins pour Israël.
Pour la relation avec Israël, il était le meilleur. Il l’est encore.
Même après son deal avec l’Iran ?
Même après.
Les relations ne semblent pourtant pas être au beau fixe. La semaine dernière, une enquête du New York Times a révélé que la Defense intelligence agency – le renseignement militaire – craint que le Mossad n’espionne le Pentagone.
C’est stupide. Nous ne le faisons pas. Il n’y a rien. Aucune chance. Je pense que nous sommes confrontés à des effluves d’antisémitisme ou d’anti-israélisme. C’est absurde. Nous ne travaillons pas en Amérique, nous ne travaillons pas contre les Américains.
Vous avez déclaré sur RTL qu’il fallait qu’Israël « améliore beaucoup ses relations internationales après Netanyahou ». Souhaitez-vous donc la fin du mandat du Premier ministre ?
On ne sait pas encore s’il va partir. Mais je pense que l’on a vraiment besoin d’un changement. Il est Premier ministre depuis dix-huit ans. Ça suffit.
Avez-vous quelqu’un en tête pour sa succession ?
Pas complètement. Mais je peux soutenir le changement.
Source link : https://www.lexpress.fr/secret-defense/yossi-cohen-ex-directeur-du-mossad-nous-avons-construit-en-afrique-un-petit-teheran-pour-nous-RBHHYW3JP5DPFP5SM73BTBAXI4/
Author :
Publish date : 2026-06-21 15:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.