L’Ecole normale supérieure (ENS) de Paris doit aujourd’hui faire face à un phénomène inédit : l’étonnante hausse des demandes d’aménagement pour les épreuves du concours d’entrée de la part de candidats ayant des besoins particuliers. Parmi eux, des élèves souffrant par exemple de dyslexie ou de dysorthographie obtiennent ainsi des dérogations leur permettant de composer sur ordinateur. « Autoriser l’usage d’un correcteur orthographique classique est un aménagement fondamental puisqu’il leur permet de composer dans les meilleures conditions, souligne Valérie Theis, directrice adjointe lettres et sciences sociales de l’ENS. Le problème est que certains demandent désormais à avoir accès à des logiciels qui utilisent l’IA pour réécrire leur texte, ce qui nous oblige à redoubler de vigilance ». En Belgique, l’examen d’entrée en médecine organisé en Flandre en juillet 2025 a enregistré un taux de réussite deux fois plus élevé que celui de la session précédente. Sur les réseaux sociaux, plusieurs candidats se sont vantés d’avoir soumis des questions à l’IA sans être détectés. D’autres, repérés, ont été exclus.
Confrontées à ce phénomène de triche à grande échelle, les grandes universités et écoles européennes sont obligées de revoir en urgence leurs méthodes d’évaluation. Selon une étude Ipsos réalisée en avril 2026 pour Theia, 54 % des jeunes Français de 18 à 25 ans interrogés reconnaissent avoir déjà eu recours à l’IA « pour utiliser des ressources non autorisées lors d’une épreuve ou d’un devoir noté ». Le pourcentage grimpe à 63 % pour la frange des 18-19 ans. La question vire souvent au casse-tête pour les professeurs. « Tout le monde travaille aujourd’hui à l’élaboration de chartes et s’interroge sur les bonnes pratiques à adopter. Mais la technologie évolue si rapidement que nous devons sans cesse nous adapter », reconnaît Dorothée Butigieg, directrice du collège sciences, humanités et société de l’université PSL. De nombreux établissements font le choix de revenir à des formats traditionnels, privilégiant les devoirs sur table avec feuilles et stylos pour tout équipement. Les oraux, plus longs et compliqués à organiser, regagnent aussi du terrain.
Mais dans certaines disciplines, notamment scientifiques, il est parfois difficile de se passer du numérique pour évaluer les connaissances. « Les contrôles de programmation, par exemple, ne peuvent se dérouler que derrière un écran. Il faut davantage de surveillants, mais aussi des salles sécurisées. Tout cela a un coût », souligne Patrick Jermann, directeur exécutif du Centre de l’éducation à l’ère digitale de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Lorsque l’usage de l’ordinateur est autorisé en salle d’examen, certains établissements ont recours à des logiciels capables de bloquer l’accès aux sites d’intelligence artificielle. « Le navigateur Safe Exam Browser, que nous utilisons depuis trois ans, nous permet de restreindre les fonctionnalités de l’ordinateur personnel des étudiants », confirme Estafania Santacreu-Vasut, professeure d’économie à l’Essec.
Les solutions numériques censées repérer, dans les travaux écrits réalisés à domicile, les passages générés par l’IA, ont en revanche montré leurs limites. « Ces outils, peu fiables, pourraient conduire à des accusations injustifiées de fraude », met en garde Claire Gordon, directrice du Centre Eden pour le renforcement de l’apprentissage de la London School of Economics. D’autant que les spécialistes s’accordent désormais sur un point : vouloir bannir systématiquement l’IA de tous les travaux écrits n’aurait guère de sens. L’enjeu consiste plutôt à adapter son usage aux objectifs pédagogiques poursuivis. « Lorsqu’il s’agit d’évaluer l’acquisition de certains automatismes, il est bien sûr nécessaire de l’interdire. Exactement comme lorsqu’on demande aux enfants d’apprendre leurs tables de multiplication alors qu’ils pourraient utiliser la calculatrice », avance Estafania Santacreu-Vasut.
Tandis que pour d’autres travaux, l’usage de l’IA est pleinement assumé, voire encouragé. « Dans leur futur environnement de travail, nos diplômés seront amenés à s’appuyer sur ces ressources numériques. A nous de nous assurer qu’ils les utilisent de manière professionnelle, éthique et responsable », estime Anne Michaut, professeur de marketing à HEC Paris. A l’université de Sherbrooke, au Québec, des équipes composées d’enseignants chargés de cours, d’ingénieurs pédagogiques et de représentants étudiants ont ainsi pris l’habitude de se réunir au début de chaque semestre afin de définir le niveau d’utilisation attendu de l’IA.
Les commissions d’examen s’interrogent aussi sur la pertinence de conserver le traditionnel mémoire de fin d’études, inévitablement rédigé en partie par ChatGPT ou Claude. Les établissements qui choisissent de le maintenir insistent sur le devoir de transparence. La prochaine promotion du Global BBA de l’Essec devra ainsi se plier à de nouvelles consignes. « Lors de la remise des mémoires, nous prendrons en compte le résultat mais aussi la manière dont les étudiants l’ont obtenu. A eux de nous expliquer leur usage de l’IA et les différentes étapes par lesquelles ils sont passés », détaille Estafania Santacreu-Vasut. Pour les universités, la soutenance orale apparaît plus que jamais centrale puisqu’elle permet de challenger le candidat et de vérifier sa maîtrise réelle du sujet.
Dans les départements de lettres et de sciences humaines de l’ENS, les notes de synthèse réalisées à domicile sont désormais jugées obsolètes. D’autres exercices, comme les versions grecques ou latines, permettent en revanche de continuer à évaluer le niveau réel des étudiants. « Dans ce cas précis, on voit très vite s’ils ont eu recours à ChatGPT : un mot latin n’a pas la même signification selon l’époque et le contexte dans lesquels il est employé, or l’IA n’est pas encore capable d’appréhender ces subtilités », prévient Valérie Theis. Autre indice permettant aux enseignants de détecter un éventuel recours à cette nouvelle technologie dans le cadre d’un rapport ou d’un mémoire : la bibliographie mentionnée à la fin. « Il n’est pas rare que l’IA ‘hallucine’ et propose des ouvrages ou articles qui n’existent pas. Preuve que l’étudiant ne s’est pas appuyé sur les sources indiquées », poursuit Valérie Theis.
Certaines écoles d’ingénieurs considèrent toutefois l’arrivée de l’intelligence artificielle comme un atout potentiel. « En France, on a tendance à se focaliser sur les notes et on parle très peu des bienfaits de l’évaluation formative », observe Frédéric Pascal, coordinateur IA de CentraleSupélec. « L’IA est un outil précieux dans la mesure où elle permet de créer des tuteurs personnalisés, capables de générer des quiz et des questions ciblées sur les chapitres où l’étudiant rencontre le plus de difficultés », précise le spécialiste qui s’inspire également d’initiatives internationales. Comme celle de l’université d’Helsinki, en Finlande, où les élèves ont accès à une plateforme d’IA dédiée. Chacun dispose d’un quota de « tokens » [NDLR : des crédits] à utiliser librement sur l’année. Toujours dans l’optique d’apprendre aux étudiants à faire un usage raisonné de cette technologie désormais incontournable… Pour le meilleur et pour le pire.
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Author : Amandine Hirou
Publish date : 2026-06-22 04:00:00
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