C’est le genre de questions stupides que je me posais depuis un bon moment. Combien de mots existe-t-il dans la langue française ? Et sur ce total, combien de mots connaît un francophone ? Et comme je suis d’un tempérament opiniâtre (« Pas opiniâtre. Têtu ! », corrigent généralement mes amis, qui sont d’une mauvaise foi sans nom), j’ai fini par me pencher sur le sujet.
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Concernant les éditions Le Robert, voici les chiffres que m’a confiés Géraldine Moinard, sa directrice de la rédaction, concernant les noms communs. Ils permettent de fixer des ordres de grandeur. « Le Robert Benjamin, destiné aux enfants de 5-6 ans, compte 7 000 entrées ; Le Robert Junior, 18 000 ; Le Petit Robert, 65 000 et Le Grand Robert environ 100 000. » Du côté de Larousse, les données sont à peu près les mêmes. Quant au Wiktionnaire, il en affiche bien plus (environ 450 000), mais cela tient à deux raisons particulières. D’une part, il s’agit d’un outil numérique, qui n’est donc pas confronté à un problème de place. D’autre part, il intègre aussi bien les mots disparus que les mots rarissimes. Il n’a donc pas la même fonction qu’un dictionnaire usuel.
Première conclusion ? Il est impossible de donner un chiffre et un seul pour indiquer « le » nombre de mots total de la langue française, d’autant que celui-ci dépend encore d’autres variables :
Les vocabulaires techniques. Prenons l’exemple de la botanique et de la zoologie. Le référentiel Taxref du muséum d’histoire naturelle recense 160 612 espèces présentes sur le territoire français, lesquels sont désignées par… 485 189 noms scientifiques et synonymes ! Sachant qu’il en va de même pour la médecine, la chimie, le nucléaire, l’informatique ou le droit (liste non exhaustive), on mesure l’ampleur du problème.Les mots disparus. Au cours de l’Histoire, d’innombrables vocables sont tombés au champ d’honneur de la langue française. Ils n’en ont pas moins existé. Faut-il pour cette raison comptabiliser par exemple ceux qui figurent dans l’incroyable Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXᵉ au XVᵉ siècle, auquel le lexicographe Frédéric Godefroy a consacré pas moins de… 10 volumes ? Dans ce cas, on adjoindra à notre lexique « entalentif », « , « entregrogner » et « vastité »…Les régionalismes. Selon les lieux, le français se colore de termes issus des langues historiques qui y étaient en usage avant son arrivée. C’est le cas en Alsace pour « ratsch » (bavard) ; en Bretagne pour « bléjer » (hurler) ; en Picardie pour « viéserie » (fripes) ; en Provence pour « esquicher » (écraser). Et tant d’autres… Les francophonismes. Le même phénomène joue au sein de la vaste francophonie. « Taxieur » (Maghreb), « préjudicier » (Sénégal), « adodoler » (Suisse) et « tataouiner » (Québec) forment quelques-unes des 440 000 entrées du jubilatoire Dictionnaire des francophones. Il est logique qu’ils ne soient pas tous retenus par le Robert ou le Larousse, qui se fixent pour objectif de refléter avant tout la langue pratiquée en France.
La même prudence s’impose pour ce qui concerne « le » nombre de mots maîtrisé par un locuteur du français, lequel dépend d’autres paramètres :
L’âge. Un nourrisson comprend ses tout-premiers mots – son prénom, « papa », « maman »… – dès 4 ou 6 mois. Il lui faudra attendre 18 mois à 2 ans pour maîtriser 50 termes supplémentaires. C’est ensuite seulement que l’on assiste à une véritable « explosion lexicale ». L’enfant acquiert dans les années qui suivent environ 10 à 20 mots par… jour ! Sachant, précision importante, qu’il commence par les comprendre et les enregistrer avant de les employer (1). Cet apprentissage se poursuit tout au long de la scolarité, mais aussi pendant la vie adulte. En effet, la taille du vocabulaire n’est jamais une donnée fixe, a fortiori pour ceux qui lisent régulièrement livres et journaux. Selon un sondage très rigoureux réalisé auprès de trois collègues du service Abonnement croisés à la machine à café, la progression serait même maximale si l’on est un lecteur régulier de L’Express.Les mots et leurs sens. Une chose est de connaître un terme. Une autre est d’être capable d’en maîtriser les différentes acceptions. « Le Petit Robert compte ainsi 65 000 mots mais… 300 000 sens », indique encore Géraldine Moinard. Ce qui amène la linguiste britannique Jean Atchinson à insister sur cette donnée majeure : l’enrichissement du vocabulaire ne consiste pas seulement à apprendre de nouveaux mots, mais aussi à approfondir les nuances, les emplois spécialisés et les connotations culturelles de ceux que l’on connaît déjà . Et au fait, qu’est-ce qu’un mot ? La réponse n’est pas si simple qu’il y paraît. Les linguistes regroupent en effet les différentes formes d’un même mot en un seul « lemme ». « Porter », « porteront » et « portais », par exemple, correspondent certes à trois mots, mais à un seul lemme (2).
Bref, vous l’aurez compris (ou alors il faut que je change de métier) : il est également impossible de répondre avec simplicité à la question « Combien de mots connaît un francophone ? ».
Ce qui est certain, c’est que certaines infox circulent sur le sujet, laissant entendre que certains « jeunes » (sous-entendu : des « cités ») n’en connaîtraient que 500 ou 600. « Cela est rigoureusement impossible, tranche la linguiste Maria Candea dans un article consacré à cette thématique. La langue française comprend en effet pas moins de 300 ‘mots-outils’ que tout francophone utilise : ‘par’, ‘que’, ‘le’, ‘ces’, etc. Il faut aussi prendre en compte tous les mots courants (‘manger’, ‘maison’, ‘chien’) sans oublier les noms propres, sans lesquels il est impossible de citer une personne, un lieu ou une marque. » Sa conclusion ? « Nous n’avons pas trouvé d’adulte capable de tenir des conversations orales dans ses situations les plus courantes, banales et quotidiennes avec moins de 10 000 mots. »
La prudence sur ce chapitre est d’autant plus de mise que ce corpus évolue sans arrêt. Et pour cause : les francophones ont tout loisir d’inventer chaque jour de nouveaux termes. Et ils ne s’en privent pas, d’ailleurs, comme en témoignent les récents « Macronie », « Mbappémania » et autres « covidéologues ».
Youpifiant, non ?
(1) Comment faciliter l’acquisition du vocabulaire à l’école maternelle ?
(2) Vous pouvez tester l’étendue de votre vocabulaire en entrant vos textes dans ce « lemmatiseur » (note : les mots-outils y sont qualifiés de « stop words »).
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Du côté de la langue française
La publicité pour « Ekosport votre shop running » condamnée
A l’initiative de l’association Défense de la langue française, le jury de la déontologie publicitaire vient de condamner la publicité « Ekosport votre shop running » en raison de la disproportion des caractères utilisés pour le slogan, d’une part, et pour sa traduction française d’autre part. La loi Toubon prévoit en effet que « la présentation en français doit être aussi lisible, audible ou intelligible que la présentation en langues étrangères ».
C’est du pipeau !
« Ouvrir le bal », « battre en retraite », « avoir le blues »… On n’en a pas toujours conscience, mais les expressions tirées de la musique foisonnent dans la langue française. Cet ouvrage original le démontre avec de multiples exemples.
C’est du pipeau ! Le jargon de la musique et des musiciens, par Stéphane Gendron. Editions Actes Sud,
La foisonnante histoire du nom des molécules
Le nom de l’ylang-ylang est un emprunt au tamalog, la principale langue des Philippines, dans laquelle le redoublement marque l’abondance ou l’excellence. Il s’agit ici d’une référence au parfum de cette fleur qui entre dans la composition du célèbre parfum n° 5 de Chanel. Le taxotère, un anticancéreux, est obtenu grâce à des composés de l’if, un arbre dénommé taxus en latin. L’adrénaline tire son nom de l’adjectif rénal car elle est sécrétée par les glandes surrénales, situées juste au-dessus de chaque rein… Telles sont quelques-unes des informations que l’on trouve dans cette foisonnante histoire du nom des molécules, un ouvrage aussi sérieux sur le fond que richement illustré sur la forme.
La foisonnante histoire du nom des molécules, par Pierre Avenas. Avec la collaboration de Séverine Bléneau-Serdel. Editions EdpSciences
Du côté des autres langues de France
Oui, il est possible de rédiger des chèques en langue régionale
Rédiger un chèque de plusieurs milliers d’euros pour l’achat d’un escalier n’a rien d’original. Sauf quand celui-ci est écrit en breton. Ce qui ne l’a pas empêché d’être accepté par la banque qui l’a reçu. Après enquête, celle-ci a en effet constaté qu’il était parfaitement conforme à l’article L131-2 du Code monétaire et financier, lequel définit les mentions obligatoires (parmi lesquelles ne figure pas la langue). L’émetteur de ce chèque pas comme les autres est un professeur de breton, William Landin, par ailleurs chanteur-conteur en breton, en gallo et en français.
Quel avenir pour les langues minoritaires à l’heure de l’IA ?
Quelle place l’intelligence artificielle réserve-t-elle au basque, à l’occitan, au catalan ou à l’aragonais ? C’est à cette question que sera consacrée la journée du 1er juillet à la cité des Arts de Bayonne. Des réponses qui, au-delà du cas des langues pratiquées de part et d’autre des Pyrénées, valent pour toutes les langues minorisées.
Mémoires de l’occitanisme
Les années 1960-1980 ont constitué un moment important pour le mouvement occitaniste. Dans la foulée de mai 68, les défenseurs de l’occitan multiplient les revendications dans les domaines de l’enseignement, de la création culturelle et des droits politiques, tout en jouant un rôle précurseur en matière de féminisme et d’écologie. Mais l’occitanisme connaît également des divisions internes et se fait manipuler par François Mitterrand, qui ne tiendra pas ses promesses concernant les langues régionales après son entrée à l’Elysée. Cet ouvrage revient sur ces années décisives en donnant la parole à nombre de ses acteurs.
Mémoire de l’occitanisme, 1960-1980, dirigé par Christian Lagarde. Editions Trabucaire.
Participez aux rencontres occitanes d’Auvergne-Rhône-Alpes le 7 juillet
La Région Auvergne-Rhône-Alpes organise le 7 juillet à Clermont-Ferrand une journée d’études visant à examiner le dernier plan d’action en faveur de l’occitan et à envisager les mesures que peuvent prendre dans ce domaine les élus locaux.
Du côté des langues du monde
Pourquoi les enfants tibétains « pensent qu’ils sont chinois »
Selon leurs parents, la prééminence du mandarin dans les écoles érode la langue et la culture tibétaines de leurs enfants dès leur plus jeune âge, rapporte cet article du Guardian.
A regarder
Tomba l’oliva, par Lambrusquera
Ce chant traditionnel venu des Abruzzes, en Italie, établit un parallèle entre la cueillette des olives et l’émigration. La cueillette des olives correspondait en effet au départ des maris pour la ville, où ils allaient louer leurs bras. Il est ici interprété par le groupe polyphonique béarnais Lambrusquera. Et cela magnifiquement, selon moi.
Traduction
Neige dans la vallée et neige sur la montagne
Dans la campagne il n’y a personne
Adieu, adieu, mon amour
Elles tombent et se cueillent, les olives qui tombent de l’arbre avec leurs feuilles
Tombe l’olive et le genièvre
Tombe l’olive et les feuilles de genièvre
Adieu, adieu, mon amour
Elles tombent et se cueillent, les olives qui tombent de l’arbre avec leurs feuilles.
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Author : Michel Feltin-Palas
Publish date : 2026-06-23 04:15:00
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