Les bons élèves ont quelques raisons d’être agacés. Non seulement, les IA génératives rendent incertains leurs débouchés. Mais l’école n’a pas encore adapté ses cursus et ses méthodes d’évaluations, au grand bonheur des tricheurs. Dans un rapport intitulé « Sortir de la clandestinité. Mettre l’IA au service d’une nouvelle ambition pour le système éducatif », que L’Express dévoile en exclusivité, le Conseil de l’IA et du numérique (CIAnum) propose un état des lieux assorti de onze recommandations. Le fruit d’une patiente revue de la littérature scientifique et d’une cinquantaine d’entretiens menés avec des experts.
Pour le groupe de travail qui a analysé le sujet – notamment composé de Yann Algan, économiste et professeur à HEC et de Luis Vassy, directeur de Sciences Po – la place des modèles de langage est rarement assumée dans les salles de classe. Une spécificité bien française selon l’enquête Talis 2024 de l’OCDE : seuls 14 % des enseignants français interrogés dans le cadre de cette étude internationale déclaraient avoir utilisé l’IA dans leur travail… Soit trois fois moins que la moyenne des pays de l’OCDE (41 %).
Or l’IA est déjà présente partout. « Face aux risques avérés liés à une utilisation non encadrée de l’IA par les élèves, une erreur majeure serait de ne pas agir ou de persister dans le déni concernant l’usage désormais courant des IA génératives par les élèves », insiste le rapport. Par ailleurs, le recours à cette nouvelle technologie, si elle est bien encadrée et utilisée à bon escient, peut se révéler extrêmement utile aux professeurs.
Oral obligatoire dans chaque matière
D’où cette première recommandation : établir un programme national de formation des enseignants en introduisant un module obligatoire dans la formation initiale et en dégageant un nombre annuel d’heures dédiées à la formation continue. Et pourquoi pas créer « une certification IA » graduée pour tout enseignant qui offrirait des points supplémentaires pour la mobilité professionnelle.
La seconde recommandation concerne plus spécifiquement les élèves. Alors que le Premier ministre Sébastien Lecornu a récemment promis une heure par semaine d’enseignement à l’intelligence artificielle en seconde à partir de 2027, le CIAnum préconise d’aller plus loin et de faire démarrer l’éducation à l’IA dès le primaire. Des cours à confier à des enseignants volontaires, « certains pouvant ne pas se sentir légitimes ou compétents sur ces sujets », pointe les auteurs.
Alors qu’une majorité d’élèves fait appel à ChatGPT pour réaliser ses devoirs à la maison, impossible de faire l’impasse sur la refonte des modes d’évaluation. « Introduire dès la rentrée 2026 au moins une épreuve orale obligatoire dans chaque matière de la 4e au lycée (hors baccalauréat) » fait partie des pistes concrètes avancées. Tout comme le renforcement des évaluations axées sur le processus (brouillons, étapes de raisonnement, argumentation orale) plutôt que sur le seul résultat.
Les auteurs appellent également à l’organisation d’une conférence de consensus, avant la fin de l’année 2026, qui permettrait de définir un niveau acceptable d’exposition à l’IA selon l’âge de l’enfant. Et pourquoi ne pas publier, dans la foulée, des recommandations d’âge minimal par type d’outil (chatbot, assistant vocal, tuteur IA, outil de correction).
Déléguer l’effort cognitif à l’IA
Se pose également la question de la qualité et de la fiabilité des outils utilisés. La balance « bénéfice-risque » de l’IA pour les élèves reste incertaine, rappellent les auteurs. Du paramétrage d’un outil dépend beaucoup son impact. Le principal risque est celui d’une démission cognitive, scénario où les apprenants délèguent « l’effort cognitif à l’IA » plutôt que de s’engager dans un « raisonnement autonome ». Les IA dites socratiques – qui ne donnent pas la réponse à l’élève, mais le questionnent et le guident, jusqu’à ce qu’il trouve la solution – sont de loin préférables. Mais, même elles, peuvent être de qualité variable. Certains outils se contentent de poser des questions bateau. D’autres prennent finement en compte le niveau de l’élève dans chaque domaine, adaptent leurs questions aux lacunes à combler et veillent à « consolider » les savoirs à intervalles choisis.
Les auteurs préconisent donc de créer un comité de labellisation des applications socratiques. Et de lancer un appel d’offres visant à en sélectionner deux – une pour le collège, l’autre pour le lycée – d’ici la fin d’année, avec des critères interdisant explicitement les « mécanismes de flatterie » dont les IA grand public sont si coutumières. L’impact des IA scolaires devra, par la suite, être rigoureusement et régulièrement évalué.
Le rapport encourage enfin la France, et plus largement l’Europe, à soutenir le développement de start-up et d’acteurs spécialisés dans les technologies éducatives (Edtech). La pandémie de Covid n’a hélas pas provoqué le choc de financement espéré. Malgré un appétissant marché adressable (estimé à 7 300 milliards de dollars), le secteur lève bien moins de fonds que d’autres filières, notamment la santé. La commande publique sera un levier clé pour faire émerger un écosystème souverain. Faute de quoi, l’éducation des Européens dépendra fortement des humeurs des géants américains.
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Author : Amandine Hirou, Anne Cagan
Publish date : 2026-06-23 10:00:00
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