Lors des précédentes campagnes présidentielles, le débat avait été escamoté. L’affaire Fillon en 2017 puis l’invasion de l’Ukraine en 2022 avaient tout éclipsé. Cette fois, débattra-t-on enfin du fond, avec des propositions concrètes ? C’est ce que souhaitent beaucoup de Français, et parmi eux, un trio d’économistes composé du prix Nobel 2025 Philippe Aghion (Collège de France, Insead), du président délégué du Conseil d’analyse économique Xavier Jaravel, et de la professeure à l’Insead, Alexandra Roulet. Dans L’Express, ils détaillent les sujets prioritaires à prendre à bras-le-corps. Avec des propositions précises et tranchantes.
L’Express : Nous sommes à un peu moins d’un an de l’élection présidentielle, quelles sont, selon vous, les trois priorités économiques desquelles tout candidat devrait se saisir ?
Philippe Aghion : L’économie française traverse une période de défis multiples d’une intensité inédite depuis plusieurs décennies. Le décrochage de productivité – elle ne progresse que de 0,8 % par an depuis 1995, contre 1,7 % aux États-Unis – prive le pays de la croissance qui lui permettrait de financer ses ambitions. La dette publique a presque doublé depuis 2000, passant de 60 % à 116 % du PIB, et nous possédons le deuxième déficit le plus élevé de la zone euro (en 2025), ce qui réduit nos marges de manÅ“uvre. Ces fragilités intérieures interviennent au moment où le pays doit absorber des chocs externes de grande ampleur : fragmentation géopolitique, choc chinois 2.0 (NDLR : c’est-à -dire déferlement des exportations chinoises sur des produits de haute technologie), urgence climatique, pauvreté en hausse chez les enfants et les jeunes depuis 2017, révolution de l’IA générative… La conjonction de ces évolutions menace désormais la capacité du pays à offrir aux générations à venir un niveau de vie supérieur à celui de leurs parents.
Xavier Jaravel : Dans ce contexte, nous identifions trois priorités, trois axes sur lesquels nous appelons les candidats à l’élection de 2027 à se positionner pour que la France puisse « changer de logiciel » : l’éducation, le soutien à la recherche et à l’innovation, et l’emploi.
Alexandra Roulet : Il y a bien sûr d’autres enjeux importants comme l’environnement et le climat mais pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique et peser dans les discussions internationales sur ces sujets il est indispensable d’être fort économiquement.
Pas de souveraineté sans innovation, répétez-vous. Et pourtant, face à la Chine ou aux Etats-Unis, la France et l’Europe semblent reléguées en deuxième division… Quels sont les outils de politique publique à développer ? Et ceux qu’il faudrait revoir ?
P. A. : Il nous faut mettre en place un écosystème qui autorise davantage l’échec et la prise de risque. Tout d’abord un financement de la recherche fondamentale à plus long terme et sanctuarisé. Ensuite une incitation très forte à ce que notre épargne si abondante vienne principalement financer les projets « high-tech » français et européens. Nous proposons de conditionner la fiscalité sur l’assurance-vie et autres instruments d’épargne ainsi que les droits de succession afférant à ces instruments, à leur investissement dans le high-tech français et européen. Enfin une refonte complète de notre dispositif d’aide aux entreprises. Nous devons en particulier basculer le centre de gravité du soutien à l’innovation depuis les dispositifs horizontaux peu ciblés, notamment le crédit d’impôt recherche (7 Md€/an), dont l’effet incitatif est faible pour les grands groupes, vers des dispositifs ciblés de soutien à l’innovation technologique sur le modèle de la DARPA américaine (agences qui financent de la recherche industrielle de rupture sur des secteurs stratégiques NDLR). C’est assez proche du modèle de France 2030 (le plan d’investissement lancé en 2021, qui est en train de s’éteindre). Nous devrions créer un dispositif « France 2040 », centré sur les priorités stratégiques de l’IA, de la défense et de la transition écologique.
L’innovation est la mère des batailles pour l’Europe.
X. J. : Par ailleurs, la France fait très peu pour la diffusion technologique dans l’économie par rapport aux pays leaders en la matière, comme Singapour ou la Corée du Sud, qui combinent de nombreux leviers dans un cercle vertueux : diffusion des nouvelles technologies dans le service public (éducation, administration fiscale, etc.) ; crédits d’impôts pour la formation à l’IA ou l’achat de solutions innovantes ; évolution de la régulation avec un système de « bac à sable » pour expérimenter de nouvelles technologies dans un cadre réglementaire simplifié… Cet agenda est aujourd’hui largement négligé, alors que c’est bien la moindre diffusion des technologies du numérique qui explique l’essentiel du décrochage de la productivité par rapport aux Etats-Unis. Ne répéterons pas cette erreur avec la nouvelle révolution technologique devant nous, celle de l’IA. Il nous faut une politique de diffusion massive de la technologie dans l’économie, pilotée par un chef de file et distincte du soutien à la production d’innovation.
Comment faire davantage alors que nos finances publiques sont extrêmement contraintes ?
P. A. : Il est indispensable d’adopter une culture de l’efficience de la dépense publique. D’une part, il faut faire en sorte que notre dépense publique croisse moins vite que notre PIB. Cela nous redonnera la crédibilité nécessaire pour pousser à l’émission de nouveaux emprunts européens ou tout au moins à pleinement utiliser l’émission de dette contractée pendant le Covid.
A. R. : D’autre part, il nous faut instaurer une véritable culture de l’évaluation de l’efficacité la dépense publique. Par exemple, avec plusieurs collègues du CAE, nous avons récemment évalué plusieurs politiques publiques – éducation, assurance chômage, politiques d’innovation – à l’aune d’un indicateur d’efficience, qui prend en compte au-delà du coût direct de telle ou telle politique les gains que cela peut apporter aux bénéficiaires mais aussi les rendements en termes de surcroît potentiel d’activité, et donc de recettes fiscales. Cela nous permet d’avoir des bases empiriques pour mieux orienter l’argent public. Il en ressort notamment que certaines politiques d’innovation sont très rentables. En particulier, les appels à projet gérés par la Bpifrance dans le cadre des Programmes d’Investissement d’Avenir et de France 2030 et nous trouvons, sous des hypothèses très conservatrices, que ces programmes sont autofinancés au bout d’à peine quelques années… Les politiques éducatives le sont également, mais à beaucoup plus long terme. Il serait très mal avisé de sacrifier ces politiques sur l’autel du rétablissement des finances publiques !
Justement. Le niveau scolaire s’est effondré en France ces dernières décennies et, parallèlement, le poids de la prédestination sociale pèse de plus en plus sur les résultats. Un redressement est-il à notre portée ?
X. J. : C’est un enjeu central, à tous points de vue et notamment pour notre économie. Le capital humain est le premier moteur de la prospérité, expliquant près des trois quarts de la croissance de la productivité française entre 1975 et 2020. La France décroche depuis trois décennies, singulièrement en mathématiques : le niveau moyen en calcul des élèves de cm2 a fortement baissé entre 1987 et 2017, au point que seuls 1 % des élèves atteignent désormais le niveau des 10 % les meilleurs de 1987. L’enjeu macroéconomique est considérable : combler un cinquième de l’écart avec les systèmes scolaires les plus performants augmenterait la croissance de long terme de 0,4 point par an, tandis qu’une meilleure mobilisation des talents vers les carrières scientifiques et d’innovation ajouterait 0,2 point de croissance annuelle.
La baisse de la démographie scolaire dans la prochaine décennie ouvre une fenêtre historique pour réallouer les dépenses vers les leviers les plus efficaces : dans des travaux en cours du Conseil d’analyse économique, nous montrons que les marges budgétaires ouvertes par la baisse démographique représentent environ 7 milliards à horizon 2035. Elles permettraient de financer un ensemble de dispositifs à l’efficacité documentée pour faire remonter le niveau moyen à celui constaté dans les années 1990, tout en réduisant fortement les inégalités sociales.
1/ Concentrer l’enseignement primaire sur l’apprentissage des savoirs de base – lecture, écriture, orthographe, arithmétique.
2/ Mettre la priorité sur les devoirs faits à l’école.
3/ Accentuer la formation continue des enseignants, portée de 18 à 80 heures annuelles, complétée par un réseau d’accompagnateurs pédagogiques.
4/ Mettre en place un système de tutorat en petits groupes pour les 10 à 15 % d’élèves les plus fragiles.
5/ Réduire la taille des classes au primaire, pour passer sous la moyenne de l’UE.
6/ Faire évoluer les méthodes pédagogiques, en suivant les enseignements de la recherche et sans porter atteinte à la liberté pédagogique des enseignants.
En France, les taux d’emploi des jeunes et des seniors sont plus bas que chez nos voisins. Comment faire pour remédier à ce qui pèse lourd sur notre économie, et sur le moral du pays ?
A. R. : En effet, le différentiel d’heures travaillées entre la France et ses voisins s’explique essentiellement par une moins bonne insertion sur le marché du travail des moins de 28 ans et par un taux d’emploi plus faible pour les plus de 60 ans. En ce qui concerne les jeunes, le redressement de notre système éducatif sera clef. Par ailleurs, toutes les mesures décidées par le gouvernement pour améliorer l’information donnée aux jeunes sur les taux d’insertion des différentes filières d’enseignement supérieur (projet InserSup et InserJeunes) et pour davantage accompagner les lycéens professionnels (projet Avenir Pro) vont dans le bon sens. Il y a maintenant un sujet de mise en œuvre efficace de ces orientations. Il faut nous inspirer davantage du système suisse qui met en valeur les métiers techniques et manuels tout en favorisant les passerelles entre formations spécialisées et formations générales. Quant à l’emploi des seniors, l’augmenter nécessitera de décaler l’âge de départ effectif à la retraite.
P. A. : Cet objectif peut être atteint de différentes façons. Soit la retraite à points à laquelle nous étions pratiquement parvenus avant que soit introduite l’idée de l’âge pivot. Mais on peut imaginer d’autres dispositifs qui laissent également davantage de flexibilité pour qui souhaiterait partir à la retraite plus tôt avec une retraite moindre. Une idée serait de remplacer l’âge obligatoire par une durée de cotisation combinée à un âge de référence non obligatoire associé à une décote si on part plus tôt. Tout cela devra être négocié de façon tripartite : employeurs, Etat, et partenaires sociaux.
La politique des allègements de charges a enfermé des millions de salariés dans des trappes à pauvreté avec une « smicardisation » croissante de la société. Comment en sortir ?
X. J. : Exactement : les allègements engendrent un phénomène de « trappe à bas salaires. » La réduction des allègements à mesure que les salaires augmentent induit de forts « taux marginaux effectifs d’imposition », c’est-à -dire une hausse du coût employeur très élevée pour une hausse modeste du salaire brut du salarié. Les travaux d’Antoine Bozio et d’Etienne Wasmer, qui viennent de signer une note pour la Conseil d’analyse économique sur ce sujet, le montrent bien. Par exemple, pour augmenter de 100 € le revenu disponible d’un travailleur sous le salaire médian, l’employeur doit supporter un coût salarial supplémentaire de 400 €. C’est là que se trouve aujourd’hui le cÅ“ur du problème du « travail qui ne paie plus », et non la distinction entre activité et inactivité. En termes budgétaires, les allègements de charge ont constitué la priorité de la stratégie française de soutien à l’emploi depuis trois décennies, mais cela ne vise plus juste. Cette politique n’est plus ciblée sur nos vrais problèmes : le taux d’emploi des jeunes et des seniors. Le moment est donc venu de changer de stratégie. Désindexons les allègements de cotisations pour progressivement réduire la voilure du dispositif ; et surtout changeons certains paramètres du dispositif pour éviter les « trappes à bas salaires », par exemple avec une désindexation complète au niveau du SMIC et partielle pour des salaires plus élevés. Cela permettra de recentrer la politique de l’emploi sur des dispositifs visant principalement les jeunes et les seniors, notamment via la formation.
Partagez-vous le diagnostic très sombre de certains économistes sur les conséquences de l’IA sur l’emploi et notamment celui des jeunes ? Comment faire pour que certains diplômés ne soient pas les sacrifiés de cette révolution ?
A. R. : L’IA pose un certain nombre de questions éthiques, politiques qu’il faut prendre très au sérieux. Mais en ce qui concerne son impact sur l’emploi, nous ne sommes pas totalement convaincus par les études les plus alarmistes. Souvent celles-ci raisonnent au niveau des tâches puis extrapolent à tort au niveau de l’emploi. Si 25 % des tâches de votre métier peuvent être faites par une IA, cela ne signifie pas que 25% des personnes exerçant ce métier sont amenées à disparaître : le temps ainsi libéré peut être consacré à d’autres tâches ! Les cols blancs passeront moins de temps à préparer des présentations ou à rédiger des documents mais plus de temps à trouver de nouveaux clients. La technologie vient se substituer à du travail humain mais derrière cet effet direct il ne faut pas oublier les effets indirects qui poussent en sens inverse : l’IA permet de réaliser des gains de productivité, ce qui favorise la croissance de ces entreprises et incite ces dernières à embaucher davantage ; par ailleurs l’IA va nous permettre de générer beaucoup de nouvelles idées qui aboutiront à de nouveaux emplois.
Au total, l’IA va certes détruire certains métiers existants, mais surtout en reconfigurer de nombreux et également créer de nouveaux jobs. Donc plus que jamais, il nous faudra une organisation du marché du travail qui sécurise les parcours professionnels et facilite les transitions. En cela nous pouvons nous inspirer de la flexisécurité danoise. Par ailleurs, plus la technologie impacte des personnes ayant une bonne formation, plus ces derniers pourront s’adapter : même si leurs perspectives antérieures seront peut-être dépassées, ils pourront tirer profit des nouvelles opportunités, s’ils ont un bagage de formation initiale suffisant. On en revient donc toujours à l’école !
L’IA va probablement générer rapidement de fortes concentrations de richesses. Faut-il s’en soucier et reposer la question de la contribution des super riches ? Qu’en pensez-vous ?
P. A. : De fait la révolution de l’IA est en train d’accentuer la concentration des richesses et du pouvoir économique. Faut-il s’en soucier ? Notre réponse est oui, on en voit déjà les effets aux Etats-Unis. Pour limiter cette concentration ainsi que ses effets indésirables, il existe plusieurs pistes. La première est celle d’un renforcement de la politique de concurrence : un accès facilité aux données, un Digital Market Act qui oblige au partage de données, qui soit étendu à toute la chaîne de valeur de l’IA, moins de bureaucratie et de réglementation qui découragent l’entrée de nouvelles entreprises innovantes en IA. Il y a par ailleurs l’idée d’encourager la création de fondations publiques, dans l’éducation, la recherche, la défense, le climat, dans lesquelles, les individus les plus fortunés seraient fortement incités, au moment de leur succession, à allouer une partie substantielle de leurs richesses accumulées.
D’ailleurs, l’élection présidentielle devrait être l’occasion d’un débat sur la taxation des héritages, et notamment des « super successions ». Enfin, le modèle du « dividende sociétal », déjà adopté par plusieurs entreprises en France, gagnerait à être adopté par les entreprises de l’IA : dans ce modèle, une partie du résultat net est systématiquement allouée au financement de causes d’intérêt général (transformation écologique, actions de solidarité, éducation, etc.). Ces pistes nous apparaissent complémentaires pour assurer un meilleur partage des richesses générées par l’IA.
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Author : Béatrice Mathieu, Anne Rosencher
Publish date : 2026-06-24 16:00:00
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