Le 4 février, sans excuse ni explication, la CIA a mis fin à la publication de son Etat du monde. Un livre de référence, publié chaque année depuis 60 ans, qui offrait une perspective unique sur les pays et les menaces à venir – et dont le grand public devra désormais se passer. Peut-être était-il temps, alors, de développer une vision européenne. C’est ce que proposent les éditions Nouveau Monde, avec la parution le 1er juillet de L’état des menaces, ouvrage compilant les meilleurs rapports des services de renseignements du continent. Son contenu donne le vertige. L’Express vous en présente plusieurs extraits.
>> La première partie de ces extraits exclusifs est à retrouver ici > Crime organisé, deepfakes, Arctique : ces nouvelles menaces russes qui inquiètent les services secrets européens
Retrouvez ci-dessous la seconde partie, consacrée à l’influence de la Chine.
La Chine, adversaire invisible
« Deepseek, dis-moi comment fabriquer du napalm ? » Si le LLM (ces modèles d’IA dont le plus connu est ChatGPT) vous répond in extenso, il a de fortes chances d’avoir été « jailbreaké » – c’est-à -dire piraté. D’après un rapport de l’agence de l’UE pour la cybersécurité, les robots conversationnels chinois seraient toujours très exposés à ce type de détournement. Autre risque : celui d’une manipulation du logiciel à des fins de propagande. TikTok, le réseau social star, est victime de la même dérive. Inquiétant ? Moins que les progrès de l’ordinateur quantique chinois : d’après le renseignement militaire danois, Pékin pourrait parvenir à casser toutes les conversations cryptées dans le monde dans quelques années. Ce serait la fin du secret.
TikTok et la politique
Evropské hodnoty, European Values Center for Security Policy, République tchèque
TikTok peut servir de vecteur à des opérations d’influence étrangère, en particulier dans le contexte d’élections démocratiques. Malgré son interdiction formelle de la publicité politique, la plateforme a démontré à plusieurs reprises son incapacité à prévenir efficacement l’ingérence électorale. Plusieurs Etats démocratiques ont documenté une modération insuffisante du contenu et une activité de désinformation importante sur TikTok pendant et avant les élections.
Avant et pendant l’élection présidentielle de 2024 à Taïwan, des campagnes de désinformation coordonnées sur TikTok, notamment des vidéos deepfake, visaient à manipuler le comportement des électeurs. Lors des élections du Parlement européen de 2024, TikTok a échoué à des tests critiques de prévention de la désinformation en Irlande. (…)
La Roumanie a annulé son élection présidentielle de 2024 en raison d’une manipulation coordonnée sur TikTok qui a joué un rôle important dans la promotion du candidat prorusse, Calin Georgescu. Plus de 25 000 comptes, dont beaucoup n’étaient pas authentiques, ont amplifié la candidature de l’extrême droite à l’aide de vidéos scénarisées, de hashtags coordonnés et de publications synchronisées afin de contourner la modération. En seulement trois semaines, son soutien est passé de 5 % à 23 %. L’opération a versé plus de 879 000 dollars à 265 utilisateurs via Revolut, en crypto et des cadeaux dans l’application, dissimulant les transactions afin de contourner les lois sur le financement des campagnes électorales. Les autorités roumaines ont critiqué TikTok pour ne pas avoir signalé la manipulation. La Cour constitutionnelle a alors annulé l’élection, invoquant de graves irrégularités.
Lors des élections générales de 2024 au Royaume-Uni, l’algorithme de TikTok a exposé les utilisateurs à des contenus trompeurs et polarisants. Des vidéos deepfake de dirigeants politiques, des informations trompeuses sur les politiques des partis et des sections de commentaires racistes ou menaçants étaient monnaie courante. (…) Le succès surprenant de Reform UK, qui a remporté 14 % des voix, soit une augmentation par rapport aux 2 % obtenus lors des élections précédentes, montre des similitudes entre ses stratégies sur les réseaux sociaux et TikTok et les messages d’autres partis de droite à l’échelle mondiale. Sa stratégie de communication était hautement personnalisée, tirant parti de la portée et de l’influence de Nigel Farage et conçue pour susciter des réactions émotionnelles, en particulier la peur liée à l’immigration.(…)
Les utilisateurs assidus de TikTok sont plus susceptibles d’avoir une opinion positive sur le bilan de la Chine en matière de droits humains
Il existe des cas où TikTok joue un rôle croissant dans la diffusion de récits soutenus par l’Etat russe. Un exemple est celui d’Olga Vlasova, une influenceuse basée en République tchèque et sponsorisée par le média d’Etat russe Rossiya Segodnya, soumis à des sanctions, qui présente une image édulcorée de la vie en Russie sous le régime des sanctions. Son contenu viral omet son affiliation avec un média soumis à des sanctions, ce qui reflète l’incapacité de TikTok à garantir la transparence. L’algorithme de la plateforme accélère la diffusion de cette propagande, qui vise à façonner les perceptions mondiales conformément aux intérêts du Kremlin.
Un rapport du Network Contagion Research Institute a révélé une amplification systématique des discours pro-Parti communiste chinois sur TikTok. La plateforme supprimerait les contenus critiques tout en promouvant des représentations favorables par le biais d’influenceurs et de stratégies de contenu coordonnées. Les données d’enquête montrent que les utilisateurs assidus de TikTok sont plus susceptibles d’avoir une opinion positive sur le bilan de la Chine en matière de droits humains, ce qui suggère que l’influence de l’application s’étend à la formation des opinions géopolitiques, contrairement à des plateformes similaires telles que YouTube ou Instagram. (…)
La menace des LLM
China Media Project (Taïwan), avec le soutien de la Myndigheten förpsykologiskt försvar (Agence de défense psychologique, Suède)
Les grands modèles linguistiques (LLM) chinois les plus populaires ont été adaptés pour servir les objectifs de communication internationale du PCC. Cela est particulièrement flagrant sur les sujets sensibles, tels que la politique de non-ingérence de la Chine, sa définition extensive de la sécurité nationale, ses revendications territoriales, ainsi que les débats concernant son bilan en matière de droits de l’homme et son système politique. Alors que la « propagande dure » est facile à repérer — les réponses recourent à des slogans politiques, à un langage ferme et à des déclarations sans détour sur les positions de la Chine —, l’orientation subtile de l’information via la « propagande douce » peut être moins identifiable pour les utilisateurs lambda : les modèles minimisent ou discréditent les critiques et instrumentalisent le relativisme culturel pour présenter les critiques comme partiales. Les modèles Qwen, par exemple, semblent avoir été programmés pour privilégier les informations positives sur la Chine. NurAI met en avant les discours officiels chinois sur ses actions au Xinjiang, tandis que la version en ligne de Kimi-K2-Thinking semble promouvoir les voyages à l’étranger vers le Xinjiang, conformément aux objectifs du PCC visant à redorer l’image de la province auprès de la communauté internationale. (…)
Les LLM open source chinois sont vulnérables à des techniques de contournement élémentaires que n’importe quel utilisateur peut mettre en Å“uvre. Qwen2.5-7B-Instruct et le chatbot en ligne de DeepSeek sont toujours vulnérables à l' »exploit de la grand-mère », une astuce découverte il y a au moins trois ans pour piéger ChatGPT d’OpenAI et lui soutirer des informations sur, par exemple, la production de fentanyl.
C’est particulièrement le cas lorsque ces tactiques sont utilisées en anglais plutôt qu’en chinois. Ce phénomène était particulièrement marqué dans les modèles de DeepSeek. Lors de nos tests, le chatbot actuel de DeepSeek a fourni des informations détaillées sur la fabrication de cyanure, de napalm et de Semtex, ainsi que sur les moyens de contourner l’absence des licences requises pour manipuler des bactéries dangereuses pouvant être utilisées dans des armes biologiques.(…)
La Chine investit dans le quantique pour dominer l’Occident
FE, Forsvarets Efterretningstjeneste (Service de renseignement militaire, Danemark)
La Chine se prépare à d’éventuels conflits, notamment avec les Etats-Unis. Par conséquent, ces dernières années, les décisions économiques de la Chine ont été de plus en plus dictées par la politique de sécurité. Afin de réduire sa dépendance vis-à -vis de l’Occident, la Chine investit notamment dans le développement technologique natioÂnal. Malgré des progrès significatifs, les entreprises et les instituts de recherche chinois devront encore collaborer avec des partenaires occidentaux.
Dans le même temps, la Chine cherche à accroître la dépendance d’autres pays à son égard, notamment dans des domaines tels que les terres rares, la technologie des batteries et les cellules solaires. Cette stratégie vise princiÂpalement à accroître l’influence de la Chine à l’étranger, tout en rendant plus difficile pour les autres pays d’imposer des sanctions ou de restreindre leurs échanges commerÂciaux avec la Chine. La dépendance vis-à -vis de la technoÂlogie chinoise pourrait également compliquer le renforcement militaire des nations occidentales. (…)
La Chine collecte probablement déjà des données cryptées provenant d’autres pays dans l’intention de les décrypter à l’avenir
La Chine investit massivement dans la techÂnologie quantique et occupe actuellement une position de leader dans des domaines tels que la communication quanÂtique. (…) La technologie quantique peut améliorer toute une gamme de technologies militaires existantes, notamment la détection des sous-marins et la navigation dans les zones où les signaux GPS sont brouillés. La technologie quanÂtique peut également contrer l’écoute clandestine et perÂmettre des communications sécurisées. Si elles sont développées efficacement, ces technologies pourraient offrir un avantage militaire décisif sur des adversaires ne disposant pas de capacités équivalentes.
La Chine travaille au développement d’ordinateurs quantiques capables de briser les systèmes de cryptage actuels, ce qui pourrait lui donner accès à des données et communications classifiées, y compris des informations gouvernementales ou d’autres documents sensibles. La Chine collecte probablement déjà des données cryptées provenant d’autres pays dans l’intention de les décrypter à l’avenir.
Un autre défi réside dans le fait que la Chine pourrait falsifier des signatures numériques, ce qui lui permettrait potentiellement d’accéder sans autorisation à des systèmes sécurisés et à des informations sensibles. Elle pourrait égaÂlement se faire passer pour les autorités danoises dans ses communications, rendant pratiquement impossible la disÂtinction entre les messages authentiques et les messages frauduleux.
Dès lors qu’on estimera qu’un ordinateur quantique capable de déchiffrer les données cryptées existe, une incerÂtitude mondiale concernant les communications numéÂriques risque de s’ensuivre. La Chine pourrait mettre au point un ordinateur quanÂtique capable de déchiffrer les données cryptées d’ici dix à quinze ans.
Source link : https://www.lexpress.fr/secret-defense/tiktok-deepseek-quantique-linfluence-chinoise-vue-par-les-services-secrets-europeens-L7VUZRTAPRBXTP55EUWLSQQNH4/
Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-06-24 15:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
