Démarrons notre itinéraire dans une capitale où le président du RN ne se rendra pas : Budapest. Le 12 avril, Viktor Orban était largement battu lors des élections législatives hongroises, défaite si massive qu’elle ne pouvait souffrir d’aucune contestation. Au-delà des répercussions nationales de cette déroute électorale, nous phosphorions alors sur l’avenir du mouvement qu’incarnait Orban au niveau européen : le national-populisme. Il en était à la fois le bâtisseur et la figure de proue, poussant à son paroxysme un style qui était aussi devenu une pratique du pouvoir.
Le 12 avril au soir, on déclarait la mouvance nationale-populiste orpheline ; privée de son chef tout-puissant, qu’allait-elle devenir ? L’homme le plus ouvertement hostile à Bruxelles et ses politiques migratoires et environnementales, l’homme qui affichait une volonté farouche de réformer l’Europe de l’intérieur, celui qui rêvait de faire travailler ensemble Marine Le Pen et Giorgia Meloni… Qu’allait-on faire sans cet homme-là ? Quel avenir pour ses idées, sa méthode, ses partenaires, une fois le patriarche déchu du piédestal qu’il occupait depuis seize ans ?
Un encombrant « pater familias »
L’évolution de ces dernières semaines offre une ébauche de réponse. Loin d’être affaiblie ou orpheline, la galaxie nationale-populiste semble, en réalité, délestée d’un encombrant pater familias. Car l’homme qui s’opposait à Bruxelles était aussi celui qui soutenait Vladimir Poutine et imposait ses vétos systématiques sur l’Ukraine, celui qui refusait de marquer ses distances avec un Donald Trump dont la fréquentation devenait pourtant de plus en plus radioactive. Il était en quelque sorte le « méchant » idéal de l’histoire, et c’était d’ailleurs assez commode pour ses adversaires politiques ; bien plus lourd à porter pour ses alliés, notamment ceux en quête de notabilisation.
Depuis le 9 mai – date officielle de l’entrée en fonction de son successeur Péter Magyar – la mouvance nationale-populiste semble moins endeuillée que ragaillardie, poursuivant méticuleusement ses tractations, élargissant ses alliances à Bruxelles – avec la droite conservatrice et désormais une partie du centre – pour faire voter des textes, dont le controversé « règlement retour » ; préparant son hypothétique arrivée au pouvoir en 2027 – en France, en Pologne, en Espagne.
La tournée européenne qu’a entamée Jordan Bardella ces dernières semaines est, dans ce contexte, révélatrice de plusieurs mutations ; elle traduit de manière simultanée les évolutions du presque candidat, tout comme celles de la famille politique à laquelle il appartient, et qui se reconfigure suite à la défaite du Hongrois.
Rompre avec l’étiquette prorusse
En s’affichant aux côtés du président nationaliste polonais Karol Nawrocki (soutenu par le PiS), soutien indéfectible de l’Ukraine et notoirement hostile à la Russie, Bardella tente de se défaire d’une étiquette prorusse dont son parti peine à se délester. Si les deux hommes n’appartiennent pas au même groupe politique au Parlement européen (Bardella préside les Patriotes pour l’Europe, le PiS appartient aux Conservateurs et Réformistes européens, alliés du parti de Meloni), le président du RN a réitéré son souhait d’un rapprochement entre les deux camps, divisés jusqu’à présent sur la question russe, que Bardella tente tant bien que mal de clarifier. La Russie, affirme-t-il désormais, est une « menace multidimensionnelle » pour l’Europe. Sa conférence de presse aux côtés du président fondateur du parti Droit et Justice (PiS), Jaroslaw Kaczynski, illustre ce rapprochement, ce dernier ayant longtemps exclu toute alliance avec le RN en raison de sa russophilie présumée.
Lors de son déplacement en Pologne, l’eurodéputé a également rappelé les grands marqueurs de sa ligne politique, en particulier sur l’immigration, qui a occupé une large partie de sa visite : au siège de Frontex d’abord, puis à la frontière avec la Biélorussie, où il a abondamment loué le vaste mur de métal construit par les Polonais. L’objectif affiché est clair, et partagé avec ses alliés : lutter contre une immigration qualifiée d' »anarchique » et « ériger des murs » aux portes de l’UE.
« Tout changer sans rien détruire »
Quelques jours avant son départ pour la Pologne, le président du RN détaillait, dans un long entretien accordé au média européen Politico, les grandes lignes de sa vision de l’avenir de l’UE. S’y mêlait une tentative de rassurer les Européens sur la position de son parti sur l’Otan (pas de sortie du commandement intégré tant que la guerre en Ukraine ne sera pas terminée), combinée à une grande fermeté concernant le fonctionnement de l’Union, son impérative reconstruction (« tout changer sans rien détruire ») et sa volonté de baisser la contribution française au budget de l’UE « comme l’ont fait les Allemands et les Néerlandais ». Dans cette même interview, Bardella tentait de lever toute suspicion d’accointance avec Donald Trump, que le président du RN qualifie d’erratique et mouvant. Cette interview, très relayée dans la presse européenne, suivait un autre entretien accordé au Frankfurter Allgemeine Zeitung, dans lequel Bardella donnait des gages à Friedrich Merz, affirmant l’importance à ses yeux du couple franco-allemand.
Résumons. D’Orban, le jeune leader nationaliste conserve en quelque sorte les fondamentaux – sur l’impérative refonte de l’Europe, le maintien du droit de veto, et la fermeté à l’égard de l’immigration. Mais il se déleste des parties les plus controversées et encombrantes de son allié déchu : la proximité avec la Russie et Donald Trump, l’hostilité farouche à l’égard du PPE, mais aussi une certaine rhétorique plus ouvertement provocatrice.
La Pologne n’est qu’une étape. Avant Varsovie, Jordan Bardella s’était déjà rendu auprès du Vlaams Belang flamand, poursuivant un itinéraire amorcé en Italie puis à Porto, à l’invitation d’André Ventura, le leader de Chega. Il tente ainsi de peaufiner sa stature présidentielle en entrant de plain-pied dans un domaine réservé qui était, jusqu’à présent, la chasse gardée de Marine Le Pen.
Une mue en trompe-l’œil ?
Le grand tour de Bardella doit être appréhendé dans un contexte plus vaste, celui d’une année électorale 2027 cruciale pour l’Europe, où « un vent d’espoir doit se lever », affirment les souverainistes. Au-delà de la France, l’Italie, l’Espagne et la Pologne sont également appelés à voter. En Pologne, les nationaux-populistes, défaits en 2023, feront tout leur possible pour revenir au pouvoir. Karol Nawrocki et Jordan Bardella incarnent, l’un et l’autre, le rajeunissement de la droite radicale post-Orban. Le dirigeant hongrois était un homme du XXe siècle. Bardella, comme Nawrocki (43 ans) ou encore Meloni (49 ans), appartient à une autre génération et manie plus habilement les codes et les outils de son époque. On pourrait mentionner également Tom Van Grieken (39 ans), président du Vlaams Belang flamand rencontré au début du mois, ou encore Krzysztof Bosak (44 ans), vice-président de la Diète polonaise, à l’origine de l’invitation du leader du RN à Varsovie.
Mais si le style change, certains fondamentaux orbaniens restent bien présents – moins visibles sur les photos, moins relayés dans les interviews. Si Jordan Bardella s’est rendu en Pologne à l’invitation de Krzysztof Bosak, il faut rappeler que le parti de ce dernier, Konfederacja (Confédération), regroupe une coalition hétéroclite de mouvements nationalistes, anti-européens, libertariens et radicaux antisystèmes, notoirement anti-ukrainiens pour certains. Au Parlement européen, les eurodéputés patriotes ont d’ailleurs voté contre le prêt de 90 milliards d’euros accordé à Kiev. L’Ukraine reste précisément la ligne de crête sur laquelle le président du RN rechigne à s’engager physiquement, refusant toujours de s’y rendre, dénonçant, de la part de ses adversaires politiques qui s’y pressent les uns après les autres, un « théâtre de communication ». Le discours est certes plus policé que celui des grandes heures d’Orban, mais sur le fond, aucune bascule révolutionnaire n’est, pour l’heure, à signaler. D’autant que cette ligne internationale – comme tant d’autres sujets – est loin de faire l’unanimité au sein même de sa famille politique. Avant de nouer des alliances au-delà des frontières, la priorité ne serait-elle pas, d’abord, de garantir l’unité chez soi ?
*Blanche Leridon est directrice des études France de l’Institut Montaigne et spécialiste des questions démocratiques et institutionnelles.
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Publish date : 2026-06-28 10:00:00
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