Chef du service des urgences et du Smur de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis (93), mais aussi responsable de l’Observatoire des soins non programmés d’Ile-de-France, le Dr Mathias Wargon est bien placé pour mesurer l’ampleur de la crise liée à la vague de chaleur qui s’est emparée du pays depuis une semaine, et aurait déjà fait plus de 1 000 morts selon les premières estimations de Santé publique France. Si le médecin assure que la situation n’a rien à voir avec la canicule de 2003, il déplore que notre pays, souvent par idéologie, n’ait pas accéléré davantage le déploiement de la climatisation, dans les hôpitaux bien sûr, mais aussi plus largement. Entretien.
L’Express : Quelle est la situation actuellement dans votre hôpital ?
Mathias Wargon : Comme dans beaucoup d’établissements, nous faisons face à un afflux massif de patients, ce qui n’était pas le cas voilà encore trois jours. Nous recevons trop de malades par rapport à notre capacité, à la fois aux urgences et dans les lits d’aval, dans les services, pour pouvoir les absorber. C’est une situation sanitaire exceptionnelle. Nous recevons surtout beaucoup de personnes âgées déshydratées ou en hyperthermie, et quelques jeunes aussi, mais dans cette tranche d’âge il s’agit principalement de malades sous neuroleptiques ou antipsychotiques. Avec la difficulté supplémentaire que l’hôpital n’est pas climatisé, et qu’il fait très chaud dans les chambres.
Nous avons des décès parmi les personnes affectées directement par la vague de chaleur, mais nous voyons aussi des patients hospitalisés pour d’autres pathologies décéder, probablement aussi du fait de la canicule, même s’il est difficile de faire la part des choses. Seules quelques salles de l’hôpital de jour de chirurgie sont vraiment refroidies. Elles ont été dédiées à l’accueil de nos patients passés par les urgences mais cela ne suffit bien sûr pas. Pour ajouter aux difficultés, le système informatique de plusieurs hôpitaux franciliens a sauté pendant quelques heures dans la nuit de vendredi à samedi : cela n’a pas aidé, comme vous pouvez l’imaginer.
Vous étiez déjà responsable d’un service d’urgence en 2003, quelles différences voyez-vous avec cette canicule ?
Cela n’a vraiment rien à voir. La société est mieux organisée, nous ne voyons plus déferler les personnes âgées résidant en Ehpad, sans doute grâce aux salles réfrigérées dont ces établissements ont été équipés après 2003. Par ailleurs, les pompiers partent désormais en intervention avec des baignoires remplies de glace, pour rafraîchir les patients directement sur place. Cela avait été imaginé pour les Jeux olympiques, et cela sert maintenant. Nous avons des cellules de crise dans les hôpitaux, qui se réunissent tous les jours. Après, cela reste une crise majeure, avec de nombreux décès.
Nous souffrons beaucoup de l’insuffisance de climatisation dans les hôpitaux. Mon service est simplement « rafraîchi », ce qui fait gagner quelques degrés. Cela suffit quand on passe de 30 degrés à l’extérieur à 25 dans les locaux, mais de 40 degrés à 35, cela ne va plus du tout. Dans mon hôpital, nous avons lancé la rénovation des urgences, mais jusque-là , il n’était encore une fois question que de rafraîchissement. J’espère que la crise actuelle fera reconsidérer cette décision. Cela coûte plus cher bien sûr, mais ce n’est pas qu’une question de budget. Ce sont aussi les choix qui sont faits, souvent par idéologie.
Quelles sont les perspectives pour les prochains jours ?
Nous avons l’impression que nous arrivons à un plateau très haut, mais nous n’en sommes pas encore certains. Nous craignons cet effet retard dont on parle beaucoup ces jours-ci, avec des patients qui vont continuer à arriver malgré le reflux de la chaleur. Nous n’aurons plus d’hyperthermie, mais nous savons que les patients déshydratés risquent de l’être de plus en plus, et certains vont faire des malaises ou voir leurs pathologies chroniques, quand ils en ont par ailleurs, s’aggraver.
Le déclenchement du plan blanc depuis vendredi après-midi représente-t-il une aide importante ?
L’idée est surtout de permettre de réquisitionner du personnel, mais nous préférons éviter d’en arriver là . Nous avons beaucoup de tensions, de façon structurelle, mais nous avions quand même réussi à trouver des volontaires. En réalité, beaucoup d’établissements avaient déjà déclenché des plans blancs internes, ou s’étaient réorganisés sans attendre.
Certaines mesures auraient-elles pu être mieux anticipées ?
La principale solution, c’est de généraliser la climatisation, dans les hôpitaux et dans les Ehpad, mais aussi dans les logements. Dans les maisons de retraite, il ne s’est pas passé grand-chose depuis la création des salles réfrigérées après 2003 : le plus souvent, les chambres n’ont toujours pas la climatisation. Le phénomène auquel nous faisons face n’est pas tant une crise sanitaire qu’une crise sociale, liée à un rejet très français de la climatisation. Ce n’est bien sûr pas la seule réponse, mais on doit pouvoir avoir des endroits où la population puisse se rafraîchir. Ce genre de crise est amenée à se reproduire, et même sans aller jusque-là nous avons déjà eu trop chaud quasiment tous les étés ces dernières années. Il faut en tirer les conclusions.
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Author : Stéphanie Benz
Publish date : 2026-06-28 11:00:00
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