Le 13 juillet 2015, après un interminable week-end de négociations, les membres de la zone euro tombaient d’accord sur un troisième plan d’aide visant à sauver la Grèce de la faillite. Avec une lourde contrepartie : le gouvernement devait s’engager à mener des réformes drastiques. Un compromis pour éviter une dramatique sortie de l’Union européenne. Une décennie plus tard, Athènes a tourné la page de cette sombre période et affiche l’un des redressements économiques les plus impressionnants du Vieux Continent. En décembre dernier, le ministre de l’Economie et des Finances grec, Kyriakos Pierrakakis, désigné par ses homologues de la zone euro, a même pris la tête de l’Eurogroupe. Difficile d’imaginer symbole plus fort.
De passage à Paris début juin à l’occasion d’une réunion de l’OCDE, ce quadragénaire francophile revient pour L’Express sur la trajectoire spectaculaire de son pays. Stabilité budgétaire, dette en nette décrue, hausse des investissements étrangers… Le renouveau de l’économie grecque se lit dans les chiffres. Pour cette année, le gouvernement du Premier ministre conservateur Kyriákos Mitsotákis table sur une croissance de 2 %. Le double de la moyenne européenne.
L’Express : La gravité de la situation grecque a éclaté au grand jour dans le sillage de la crise financière de 2008. Comment avez-vous vécu cette période ?
Kyriakos Pierrakakis : J’étais alors aux États-Unis, où je terminais un master au MIT. J’ai donc assisté de près à la crise des prêts hypothécaires américaine, avant que ses répercussions ne retentissent dans le monde entier. Je suis ensuite revenu en Grèce pour entamer une nouvelle phase de ma carrière, à la fois dans le service public et au sein de l’écosystème de l’innovation et des start-up. C’était en 2009, au début de la crise de la dette souveraine grecque. A l’époque, personne ne s’attendait à ce qu’elle dure une décennie. Personne ne s’attendait non plus à ce que son coût social et économique soit aussi lourd, que le chômage explose et que nous finissions par perdre 25 points de PIB, l’équivalent de la Grande Dépression américaine. Cela étant dit, cette période a été riche d’enseignements et nous en sommes sortis beaucoup plus forts.
Avec le recul, diriez-vous que les sacrifices exigés par la Troïka ont été excessifs ?
Je dirais que l’héritage de cette période est contrasté, même si certains de ses éléments étaient absolument nécessaires. On pourrait soutenir que ces mesures d’austérité ont été bien plus sévères que nécessaire, que la restructuration de la dette aurait dû être menée plus tôt… Mais le plus important, c’est de tirer des leçons et de s’en servir pour progresser. Sans les enseignements de la crise de la dette souveraine, l’Europe n’aurait pas créé toute une série d’outils financiers qui se sont révélés nécessaires pour gérer les crises suivantes, notamment celle du Covid.
A l’échelle de la Grèce, cette période a révélé l’échec du modèle économique national tel qu’il existait avant 2008. Fondé sur la consommation, il ne s’appuyait ni sur l’innovation, ni sur les exportations. Notre pays a dû aussi s’interroger sur son système politique. Quatre pays de la zone euro se sont retrouvés sous un programme d’assistance financière. Mais les trois autres n’ont eu besoin que d’un seul plan de sauvetage tandis qu’il en a fallu trois pour la Grèce, preuve que le personnel politique grec n’a pas su gérer correctement cette crise. Le point culminant a été le référendum raté de 2015 [NDLR : malgré le « non » opposé par les Grecs à un troisième plan de sauvetage, le gouvernement d’Alexis Tsipras cédera aux exigences des créanciers quelques jours plus tard]. Nous avons payé le populisme très cher, et de manière très douloureuse.
Aujourd’hui, la Grèce a tourné la page, les chiffres en témoignent. Plus d’un demi-million d’emplois ont été créés depuis notre arrivée au pouvoir en 2019 et nous sommes sur le point d’atteindre un niveau historiquement bas de chômage. Dans le même temps, nous tablons pour 2026 sur un taux de croissance deux fois supérieur à celui de la zone euro et de l’Union européenne, malgré la crise au Moyen-Orient qui nous a conduits à réviser notre prévision de 2,4 % à 2 %. Nous avons, en revanche, relevé il y a quelques semaines notre prévision pour 2027, de 1,7 % à 2 %. C’est une réponse aux voix les plus sceptiques qui, dans notre pays, s’interrogent sur notre avenir, alors que les fonds européens versés dans le contexte post-Covid arrivent à échéance.
Et en matière d’endettement ?
Année après année, nous avons réussi à alléger ce fardeau. En 2020, la dette publique de la Grèce dépassait les 200 %. Nous devrions passer sous les 140 % cette année et sous les 120 % en 2029. En dégageant des excédents primaires, en remboursant des prêts anciens coûteux, notre message politique est clair : nous n’avons pas l’intention de transmettre ce poids à la prochaine génération.
Sur quoi reposent ces succès ?
Nous avons obtenu la stabilité politique, sur laquelle nous avons construit la stabilité budgétaire. Ensuite, nous avons réussi à instaurer une culture des réformes, de toutes natures, petites et grandes. Nous essayons d’en mener de nouvelles chaque semaine.
Reste à achever la transformation de notre modèle. Déjà, les exportations représentent 42 % de notre PIB aujourd’hui, le double de 2009. La moyenne européenne se situe à 51 % : notre trajectoire est donc très positive, mais nous pouvons faire mieux. De la même façon, lorsque nous sommes arrivés au pouvoir il y a sept ans, les investissements équivalaient à 11 % du PIB, la moitié de la moyenne européenne. Nous les avons portés autour de 17 %.
Dans une perspective européenne, nous cherchons également à attirer des investissements directs étrangers de grande ampleur. Nous sommes d’ailleurs favorables aux opérations de fusions-acquisitions transfrontalières, car l’Europe a besoin d’une plus grande taille critique. C’est l’une des conclusions majeures des rapports Draghi et Letta. Déjà, en Grèce, Unicredit a acquis une part importante de l’une de nos banques systémiques, Alpha Bank. Euronext, dont le siège est à Paris, a racheté la Bourse d’Athènes. Nous voulons être un catalyseur dans la création de champions européens.
Qu’est-ce qui vous rend confiant ?
Je crois à l’optimisme fondé sur des résultats concrets. Un changement essentiel s’est produit dans les mentalités, l’idée que nous ne devons pas nous bloquer, que nous pouvons mener à bien un grand nombre de réformes. L’une des plus emblématiques est la transformation numérique de l’État et de l’économie. Nous avons créé le ministère de la Gouvernance numérique, dont j’ai eu la charge de 2019 à 2023, avec une organisation horizontale pour couvrir tous les champs, de l’éducation à la santé, en passant par la fiscalité. Nous avons mis en place une plateforme gouvernementale, gov.gr, qui propose aujourd’hui plus de 2 200 services publics accessibles numériquement – et ce nombre est appelé à doubler. Depuis son lancement, qui a coïncidé avec le premier confinement, elle a changé la vie quotidienne des Grecs.
En matière fiscale, quels ont été les effets de cette modernisation ?
D’abord, l’évasion fiscale diminue d’année en année grâce à l’indépendance de l’administration et aux changements institutionnels que nous avons mis en œuvre au cours de la décennie passée, mais aussi grâce à la numérisation du système. Avec des solutions parfois très simples. Le fait de rendre obligatoire pour une PME la connexion à un terminal de paiement électronique joue un rôle majeur dans la capacité à collecter des recettes fiscales.
Ces mesures, qui viennent s’ajouter à la croissance économique, aux excédents budgétaires, aux investissements, nous ont permis de supprimer ou réduire 83 impôts et taxes au cours des sept dernières années. Tous les ans, en septembre, le Premier ministre prononce un discours à Thessalonique consacré à l’économie. En 2025, nous avons annoncé les allègements fiscaux les plus massifs de notre histoire, avec notamment une diminution de l’impôt sur le revenu en fonction du profil des familles : la première tranche d’imposition a été ramenée à 0 % pour les familles avec quatre enfants et plus, et à 9 % pour les familles de trois enfants.
Votre nomination à la présidence de l’Eurogroupe, le club des ministres des Finances de la zone euro, a été un symbole fort…
Dix ans après que la Grèce a failli sortir de la zone euro, voir un ministre grec élu à la tête de l’Eurogroupe recèle une forte portée symbolique, c’est vrai, et cette dimension émotionnelle a également été ressentie en Grèce de manière transpartisane, parce que la société a vécu la crise et son coût social indépendamment des orientations politiques. A mes yeux, s’il y a un mot qui accompagne cette nomination, c’est « responsabilité ». On me demande souvent, lors de discussions ou d’interviews, quelles sont les leçons du cas grec. Je ne crois pas vraiment aux leçons. Je crois à l’échange d’idées.
Vous avez aussi le souci que les politiques européennes soient visibles pour les citoyens…
Lorsque l’on demande aux Européens, quel que soit leur pays, ce que l’Europe a changé à leur vie quotidienne, ils répondent généralement : le programme Erasmus et l’itinérance téléphonique gratuite. Des avantages concrets en somme. Il faut qu’un créateur de start-up puisse enregistrer son entreprise en Europe et la développer sans être obligé de partir dans le Delaware, aux États-Unis. Pour cela, nous avons besoin de banques plus grandes et plus solides, capables d’offrir davantage de liquidités à l’économie, d’accorder davantage de crédits, aux grandes entreprises comme aux PME. L’effet sera positif sur la croissance et sur l’emploi. Ces questions peuvent sembler techniques lorsque nous en débattons entre ministres européens des Finances, mais leurs implications sont clairement sociales et politiques. Nous devons avancer aussi vite que possible.
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La France est actuellement sous pression en raison de l’ampleur de son déficit et de sa dette publique. Voyez-vous des similitudes avec la Grèce d’avant crise ?
Je n’irai pas jusque-là, car la France est un pays d’une autre échelle, doté d’une capacité d’innovation considérable. Mon ambition, en tant que président de l’Eurogroupe, est de définir certaines priorités dans les agendas : en matière de croissance et de souveraineté. Des priorités sur lesquelles nous devons tous nous accorder et qui peuvent créer un nouvel élan pour chaque pays, à condition, bien sûr, de disposer de bases budgétaires solides. C’est dans cette optique que je collabore très étroitement avec le gouvernement français en faveur du déploiement de l’euro numérique ou encore de l’Union de l’épargne et de l’investissement (UEI). Celle-ci découle de projets plus anciens, l’Union des marchés de capitaux et l’Union bancaire. La France joue un rôle très positif dans les discussions pour permettre des avancées durables.
Cette UEI représente une opportunité considérable et nous devons la concrétiser rapidement, au bénéfice de tous les Etats membres et de l’Europe dans son ensemble. Elle est un élément de notre souveraineté pour nous donner les moyens d’investir, notamment, dans la défense, un domaine où la Grèce et la France entretiennent des liens particulièrement forts. La question fondamentale est la suivante : allons-nous, en tant qu’Européens, continuer à gérer le monde qui est derrière nous, ou allons-nous chercher à créer le monde qui est devant nous ? La réponse me paraît claire.
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Author : Muriel Breiman, Thibault Marotte
Publish date : 2026-06-29 15:00:00
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