Ce sera l’un des sujets majeurs de l’élection présidentielle en France, tout comme des prochaines élections en Allemagne et au Royaume-Uni. Alors que l’immigration est au cÅ“ur des débats en Europe, Patrick Weil publie De l’immigration en France (Grasset), un petit livre dans lequel il critique autant les discours « grands-remplacistes » que ceux qui à gauche nient le problème et n’ont pour seule politique que la régularisation.
A L’Express, le politologue et directeur de recherche émérite au CNRS explique comment on peut, pragmatiquement, mieux organiser le marché du travail en France pour lutter contre l’immigration illégale, plutôt que de se focaliser sur les seuls OQTF. Selon lui, la sortie de l’accord franco-algérien de 1968, mise en avant par plusieurs candidats, nous mènerait dans une situation incertaine. Enfin, il propose la création d’un ministère de l’Immigration.
L’Express : N’avez-vous longtemps pas minimisé les chiffres de l’immigration ? Comme vous le soulignez en début de votre livre, entre 1999 et 2024 la population immigrée en France est passée de 4,37 millions à 7,7 millions, alors qu’elle était relativement stable durant les décennies précédente…
Patrick Weil : Je n’ai pas écrit de livre sur l’immigration depuis vingt ans, je n’ai donc rien minimisé. L’augmentation de 56% est immédiatement parlante. Le problème, c’est qu’il s’agit d’un sujet propice aux positions idéologiques tranchées. Certains parlent d’une submersion ou d’un grand remplacement. D’autres disent que l’augmentation reste faible par rapport à d’autres pays européens. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a nullement été prévue, organisée, et gérée même quand dans certaines régions, Bretagne, Pays de la Loire, elle atteint 200%. Du coup, cela met un doute sur la parole publique.
J’ajoute que les données officielles sur l’immigration ont longtemps été du ressort du Haut Conseil à l’intégration, dont j’ai été membre. Il a été supprimé sous François Hollande. Aujourd’hui, c’est le ministère de l’Intérieur qui est chargé de communiquer sur le sujet, mais il n’a pas la même légitimité. Il vaudrait mieux qu’une commission parlementaire annoncent les chiffres de l’immigration, car elle impliquerait tous les groupes politiques. Le Parlement effectuerait concrètement ce qui est sa mission permanente, le contrôle et l’évaluation.
Vous soulignez qu’à gauche, le discours dominant sur l’immigration se concentre sur la régularisation, alors qu’à droite on en vient à occulter la réalité de l’immigration économique…
La régularisation est l’inverse d’une politique. C’est comme si, en matière fiscale, un parti n’avait comme programme que l’amnistie. Une vraie politique de l’immigration doit viser, par des règles, des objectifs et des moyens, à organiser une immigration légale, en faisant de la régularisation de l’immigration illégale l’exception. A l’inverse, à droite ou à l’extrême droite, on défend l’idée qu’il faudrait changer la Constitution ou sortir des accords de Schengen, sans rien résoudre sur le fond, en sachant que la majeure partie de l’immigration aujourd’hui est alimentée par le fait qu’il y a du travail disponible en France.
Il faut donc déjà réfléchir pragmatiquement à comment on peut mieux organiser le marché du travail et d’abord faire que des Français ou des étrangers déjà dans notre pays accèdent plus à certains métiers. Prenez les vendanges. Traditionnellement, l’année universitaire commençait à la mi-octobre, ce qui permettait aux étudiants de faire les vendanges, et plus tôt le ramassage de fruits et légumes. Depuis 2010, la scolarité a été avancée au début septembre. Privés des étudiants, les viticulteurs et agriculteurs ont souvent fait appel à des étrangers en situation irrégulière. La venue de saisonniers étrangers est organisée par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii). Mais c’est souvent la croix et la bannière, et seulement 22 500 saisonniers (16 500 Marocains et 5 500 Tunisiens) ont été introduits en 2025. L’Italie de Meloni fournit bien plus de visas de travailleur saisonnier que nous, afin de remédier à la pénurie de main-d’œuvre dans ce pays.
Autre exemple : quand un restaurateur dot remplacer rapidement un serveur malade, il se dit que c’est plus facile de prendre un étranger en situation irrégulière plutôt que de remplir de la paperasse. Il n’est pas normal que des particuliers puissent d’un clic sur la plateforme CESU recruter et payer une femme de ménage ou un employé de maison, tandis que des commerçants ou agriculteurs doivent remplir un tas de documents pour pouvoir recruter. Voilà pourquoi je propose de créer une agence du travail occasionnel qui, d’un clic aussi, leur permettrait de faire d’un clic des recrutements de courte durée. Un titulaire du RSA devrait par exemple pouvoir cumuler des emplois saisonniers.
Mettre le travail au centre de la politique d’immigration, c’est ainsi réduire l’incitation à l’immigration irrégulière en permettant à tous ceux qui sont sur le marché du travail régulier de mieux accéder aux travaux saisonniers. C’est ça la lutte efficace contre l’immigration illégale, et non pas se focaliser sur les OQTF qui ne concernent qu’une minorité de personnes…
La position de François Rufin est irréaliste, mais elle reflète une vraie demande politique.
François Rufin a fait polémique à gauche en se déclarant hostile à l’immigration de travail. Il a notamment dénoncé « l’importation massive de main-d’œuvre étrangère que programme le Medef »…
Ce qu’il propose c’est la politique menée par la France de 1974 à 2000. C’est-à -dire le respect du droit d’asile, du regroupement familial, mais l’arrêt de l’immigration de travail. C’est une position irréaliste par rapport à la situation du marché du travail, mais qui reflète une vraie demande politique. Les gens ont aujourd’hui besoin qu’on leur donne un sentiment de maîtrise.
En ce qui concerne les métiers qualifiés, il est idiot de dire qu’on n’acceptera plus, comme il le fait, des médecins algériens, pour ne pas dépouiller l’Algérie. Car si la France n’en veut pas, il ira en Belgique, en Suisse ou au Canada. Il sera perdu pour son pays comme pour la France.
L’accord franco-algérien de 1968 est devenu un symbole politique. Quelle est votre position sur ce sujet ?
La menace d’une sortie de l’accord de 1968, brandie par plusieurs responsables politiques, nous amènerait sur un terrain très incertain. Il s’agit d’un accord international, ce qui signifie que nous ne sommes pas les seuls à l’interpréter. Si la France le dénonçait, l’Algérie pourrait dire qu’on en revient à la situation des accords d’Evian de 1962, c’est-à -dire à une libre installation des Français en Algérie et des Algériens en France aussi aisé qu’un déménagement entre le Var et les Alpes-Maritimes.
Je propose donc que l’on renégocie avec l’Algérie, fermement pour ce qui est du retour des Algériens en situation irrégulière, mais dans une perspective de codéveloppement quand il s’agit des médecins, chercheurs, créateurs d’entreprise qui pourraient continuer à exercer avec leur pays d’origine, et à bénéficier d’un droit à l’aller-retour.
C’est dans cet esprit de codéveloppement et d’allers-retours que l’on pourrait organiser la venue des saisonniers. C’est d’autant plus possible que l’immigration a changé. Il y a cinquante ans, quand un immigré arrivait, il se languissait évidemment de ses proches, ce qui était une forte invitation au regroupement familial. Aujourd’hui, avec les technologies numériques, il est bien plus facile de communiquer avec sa famille restée dans le pays d’origine. Et si l’on se voit garantir le droit de revenir pendant 3, 5 ou 10 ans travailler chaque année un maximum de 6 mois, on respecte la règle.
La proposition la plus forte de votre livre, c’est celle de la création d’un ministère de l’Immigration. Pourquoi ?
L’immigration est un sujet interministériel par définition. Il faut quelqu’un qui s’en occupe à temps plein. Guillaume Larrivé, qui fut conseiller de Brice Hortefeux et Bruno Retailleau, a lui-même constaté que le ministre de l’Intérieur, pris par beaucoup d’autres tâches, n’a pas vraiment le temps nécessaire pour ça. Et quand il s’en occupe il fait de l’ordre public, des OQTF, il ne gère pas bien le travail, l’agriculture, ou l’enseignement supérieur. L’immigration a besoin d’un ministre à temps plein, à même d’intervenir dans tous les domaines qui le concernent : affaires étrangères, intérieur, travail, justice, santé, éducation…
L’opposition à l’immigration est depuis des années le moteur de la montée des partis populistes en Europe…
Les plus grands opposants, par exemple le RN, proposent aussi de protéger les employeurs de moins de onze salariés qui embauchent des étrangers en situation irrégulière. Parce que ces agriculteurs ou commerçants sont leurs électeurs. Si on se met autour d’une table et que l’on regarde et résout les problèmes concrets, on peut réunir les Français sur ce sujet. Il faut poser les problèmes un par un plutôt que de pratiquer la pensée magique.
Vous invitez à ce qu’on s’inspire de la loterie américaine afin de diversifier les pays d’origine…
Pour organiser la venue de travailleurs permanents, la loterie américaine, dans le cadre du programme Diversity immigrant visa program (DIV), permet chaque année de diversifier les origines des migrants. Il faut être citoyen d’un pays à faible taux d’immigration vers les Etats-Unis et avoir fait des études secondaires. Nous pourrions nous inspirer de ce programme, en ouvrant la porte à des ressortissants des pays les moins représentés dans l’immigration. Plus il y a de la diversité, plus l’intégration sera favorisée. Si dans une classe, il y a des enfants de quinze nationalités, ils vont parler français, alors que si, à côté du français, 75% des enfants de la classe parlent une seule autre et même lange, il y a des chances pour que ce soit cette langue-là que les enfants parleront.
Supprimer Schengen, c’est se tirer une balle dans la tête…
Vous récusez aussi l’idée que l’Europe ne nous protégerait pas des flux migratoires…
Les accords de Schengen n’ont pas instauré une absence de contrôles, au contraire, ils ont accru leur flexibilité pour les rendre plus ciblés. Un responsable de la police de l’air et des frontières à la frontière franco-belge m’a raconté qu’avant Schengen, ses brigades étaient affectées au contrôle statique, à la frontière sur l’autoroute Bruxelles Paris. Après les accords, il a pu les placer à l’entrée des toilettes de la station-service la plus proche. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a expliqué que les Français qui étaient allés acheter du haschisch aux Pays-Bas se relaxaient après le passage de la frontière et se soulageaient à la première station venue. Il interpellait beaucoup plus de contrevenants qu’auparavant. Paradoxalement, ce n’est pas en se postant à la frontière qu’on la protège le mieux !
Si on supprimait Schengen, il faudrait recruter entre 50 000 et 100 000 agents supplémentaires pour contrôler l’ensemble des flux, sans parler des pertes en matière de tourisme ou d’échanges commerciaux. Ce serait se tirer une balle dans la tête. La politique européenne est une politique qui favorise la souveraineté nationale.
Qu’en est-il du lien entre immigration et sécurité, régulièrement mis en avant par des médias comme CNews ?
Les populations immigrées sont toujours surreprésentées statistiquement en prison, c’est incontestable. Mais il faut aussi avoir en tête la politique de contrôle d’identité qui touche non pas des immigrés, mais des Français héritiers de l’immigration. Le Conseil d’Etat lui-même les a qualifiés de discriminatoires. Il y a des contrôles systématiques de jeunes Français non blancs. Quand on vous contrôle en permanence, c’est une humiliation qui vous donne le sentiment que vous n’êtes pas vraiment considéré comme un compatriote. Vous finissez parfois par vous énerver, et peut-être insulter un policier. Cela a été aggravé sous Darmanin avec l’amende forfaitaire délictuelle, qui donne un pouvoir quasiment illimité aux policiers de multiplier des amendes de 200 ou 450 euros.
Pour moi, il s’agit d’une erreur stratégique. Plutôt que de chercher des fumeurs de joint pour faire du chiffre, on ferait par exemple mieux d’avoir une vraie politique anti-mafia. L’ancien maire de New York Bill de Blasio ou l’ancienne Première ministre britannique Theresa May ont supprimé ces contrôles dits « préventifs » permettant à la police de se concentrer sur la grosse délinquance et de refaire de la police de proximité. C’est ce qu’il nous faut faire en France.
De l’immigration en France, par Patrick Weil. Grasset, 208 p., 18 €.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-06-29 16:00:00
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