Laurent Nuñez, le ministre de l’Intérieur, est-il de gauche ? Quand, d’emblée, L’Express le lui demande, la réponse fuse :
« Non !
– De droite, donc ?
– Non.
– Alors ?
– Je suis radical. »
Et de raconter que, dans sa jeunesse, il eut même, comme son père, quelques responsabilités au sein du vieux parti radical dit « valoisien », l’aile droite du radicalisme – ce qui le place, selon lui, « au centre gauche ». Va donc pour un Nuñez « rad-soc », comme on appelait les « radicaux-socialistes » sous la IIIe République.
Depuis sa nomination place Beauvau, en octobre 2025, ce grand professionnel de la sécurité intérieure semble quand même avoir donné un sérieux coup de barre à gauche, ne serait-ce que par contraste avec son prédécesseur Bruno Retailleau. Au point que l’un de ses interlocuteurs réguliers assure ne plus le reconnaître : « Je ne comprends pas ce qu’il est devenu ». Un bon connaisseur de l’Intérieur renchérit : « Beaucoup considèrent que ses positions ont évolué à 180 degrés sur certains sujets, comme l’Algérie ou le soutien aux forces de l’ordre. En politique, son attitude n’est pas comprise ».
« Rad-soc »
« Ce grand préfet a pris goût à la politique, mais il dit ce qu’il pense vraiment, par exemple sur l’immigration. Dans sa fonction de ministre, il pourrait être victime de sa profonde honnêteté » avance un autre interlocuteur – requérant lui aussi l’anonymat. Un « rad-soc » victime de ses convictions ? Comme le dit Jean Gabin dans Le Président, à propos des patrons de gauche et des poissons volants, « ils ne constituent pas la majorité du genre ».
Contrairement à Bruno Retailleau, il ne dirait jamais que l’immigration n’est pas une chance pour la France
Guillaume Farde, spécialiste des questions de sécurité
« Rad-soc », Laurent Nuñez ne l’est-il pas en version pur sucre, quand il se vante de « parler à tout le monde ». Ce n’est pas faux et les enquêtes d’opinion prouvent qu’il parvient même à être largement entendu. Sa « cote de confiance » est « équilibrée » entre droite et gauche, « sauf chez LFI », ce qui le chagrine sans doute un peu : « Je connais Bally Bagayoko depuis vingt ans » ajoute-t-il – à propos du nouveau maire de Saint-Denis, alors conseiller général (communiste) du 9-3 et lui-même directeur de cabinet du préfet du département.
Héritage pied-noir
Consensuel donc, mais quand même plus proche de l’ex-socialiste Bernard Cazeneuve ou de Jean-Michel Blanquer que de LR tendance Retailleau, sans parler du RN. Ce qui sépare Laurent Nuñez de la vraie droite de droite, c’est la question migratoire. Lui refuse clairement d’établir tout lien entre immigration et délinquance, tergiverse quand il lui faut donner le nombre de clandestins en France ou « souhaite », depuis la Grande Mosquée, « mieux faire connaître l’islam ». « C’est un grand humaniste républicain, qui n’aime pas la violence. Contrairement à Bruno Retailleau, il ne dirait jamais que l’immigration n’est pas une chance pour la France », assure Guillaume Farde, spécialiste des questions de sécurité.
Pour saisir les raisons profondes de ses convictions, le détour biographique et, osons le mot, « identitaire » n’est pas inutile. Certes, Laurent Nuñez est né à Bourges dans le Cher en 1964 et il reste très attaché à la capitale du Berry. Deux ans avant sa naissance, ses jeunes parents s’y étaient installés dans les quartiers populaires, arrivant d’Algérie. Les Nuñez sont des « pieds-noirs », des rapatriés. Contrairement à nombre de ceux-ci, ils ne développent pourtant « aucun ressentiment » à l’égard de l’Algérie indépendante. La mère de Laurent est institutrice et son père, dessinateur – il deviendra architecte. Ils vivent toujours à Bourges dans leur quartier nord, aux populations très mélangées.
Racines espagnoles
Seuls au sein de leur famille élargie, les Nuñez retourneront en Algérie pour des visites, dès 1972, puis en 1981, accompagnés cette fois de Laurent, 17 ans. C’est, pour lui, le premier contact avec la terre familiale – une petite ville de l’arrière-pays oranais, Aïn El Arbaa.
A la fin du XIXe siècle et au début du suivant, les siens étaient des migrants. Originaires de la région espagnole d’Almeria, juste en face des côtes du Maghreb, ils traversaient la Méditerranée pour s’embaucher comme saisonniers. Tels les Nuñez-Belda, beaucoup de ceux que l’on appelait les « hirondelles » (« golondrinas ») firent temporairement souche dans la colonie française, avant d’en être chassés en 1962.
De même qu’il tient à la prononciation de son nom à l’espagnole, avec le tilde (« Nu-gnez » et pas Nu-nez), l’enfant du Berry reconnait « un lien très fort » avec l’Algérie. Après une première visite en 1981, il n’y retournera pourtant que bien plus tard, comme directeur de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure). Il explique travailler depuis lors en confiance avec les autorités d’Alger. Celles-ci, se réjouit-il, auraient une bonne image de lui. Quitte à feindre, parfois, de le considérer comme « un enfant du pays ». Rien d’étonnant à cette confiance (relative) : contrairement à la DGSE, la DGSI entretient de bons rapports avec les tout-puissants services algériens, liés qu’ils sont de longue date par la lutte contre le terrorisme islamique.
Promotion Cyrano de Bergerac
Descendant de migrants – d’Espagne en Algérie puis d’Algérie en France –, Laurent Nuñez n’est pas non plus né avec une cuillère d’argent dans la bouche. « Il sait ce qu’il doit à la République », explique un proche. Enfant de la petite classe moyenne, il rejoint l’administration en 1987 en tant qu’inspecteur des impôts et se spécialise dans la situation des contribuables les plus riches. Dix ans plus tard, il intègre l’ENA, par le concours interne – la promotion Cyrano de Bergerac. Il y côtoie notamment le futur PDG de Carrefour Alexandre Bompard.
C’est l’heure du grand saut : à la sortie de l’ENA, il quitte Bercy pour le ministère de l’Intérieur. Sa carrière ne décolle vraiment qu’en 2008 – il a déjà 44 ans quand il est nommé « dir-cab » du préfet de Seine-Saint-Denis, où il rencontre l’ex-patron du Raid et désormais préfet, Christian Lambert. Puis il part comme sous-préfet à Bayonne – une région travaillée par le nationalisme basque. Ça y est : le voilà tombé dans la sécurité intérieure. Cela ne le lâchera plus. « Il est arrivé un peu par hasard dans la maison poulaga », reconnaît un bon connaisseur de la police. Les beaux postes ne feront ensuite que s’enchaîner : directeur de cabinet du préfet de police de Paris, préfet de police des Bouches-du-Rhône, puis Directeur général de sécurité intérieure (DGSI), juste après l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir. Une trajectoire météoritique en moins de dix ans.
Contrairement à beaucoup de politiques, il n’est pas en permanence dans le coup d’après
Christophe Castaner
Et là , surprise : il entre au gouvernement, comme secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Intérieur, le socialiste Christophe Castaner. Nous sommes le 16 octobre 2018 : un mois plus tard éclate le mouvement des gilets jaunes. Il est aux premières loges de ce « climat insurrectionnel ». « On était sur un point de bascule qui n’avait rien à voir avec ce qu’on avait connu jusqu’alors » raconte-t-il. Pour y faire face, il bénéficie des conseils tactiques d’un autre grand expert de la sécurité, le préfet Philippe Klayman, à la tête des CRS.
Avec son ministre de tutelle, les choses se passent au mieux. « Casta », qui l’a connu à Marseille et l’a proposé à Emmanuel Macron pour le poste, nous le confie : « Quand je parle de cette époque, je dis toujours ‘on a fait’, pas ‘j’ai fait’. J’ai eu de la chance de travailler avec lui. C’est un homme de dossiers, qui ne cherche pas d’abord la lumière. Contrairement à beaucoup de politiques, il n’est pas en permanence dans le coup d’après ».
Un « courtisan ambitieux »
Justement, pour Nuñez, le coup d’après s’avéra un peu délicat. En 2020, il est récupéré par les bretelles comme coordinateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme à l’Elysée. Un poste de haut fonctionnaire, pas de politique ! Cas unique dans la préfectorale : Nuñez va désormais alterner les postes entre la haute fonction publique et le gouvernement. Sans d’ailleurs que personne n’y trouve à redire, sa légitimité professionnelle parlant pour lui.
Le style Nuñez, c’est d’abord une certaine austérité. Crâne dégarni, lunettes épaisses, menton fort, traits marqués, il a récemment perdu de sa rondeur – et de nombreux kilos. L’homme n’est pas, d’entrée, dans la séduction, et ne se livre pas spontanément. Profil classique du haut fonctionnaire, qui s’habille toujours dans la même petite boutique pour hommes, rue de Rennes. On ne lui connaît guère de passions, à part sa famille, le foot et la petite sieste obligatoire d’après déjeuner. L’homme privé s’efface derrière la fonction.
Certes, avec une telle carrière, on ne se fait pas que des amis. « En apparence, il est sympa, mais c’est un courtisan ambitieux, qui a marché sur beaucoup de têtes », entend-on dans la préfectorale. Certains grands préfets, comme Hugues Moutouh (ex-secrétaire général de l’Intérieur), Georges-François Leclerc (ex-directeur de cabinet à l’Elysée) ou Patrice Faure (préfet de police de Paris) l’ont trouvé sur leur chemin, sans en concevoir uniquement de l’allégresse. « Il est entouré d’un cabinet assez sectaire » – et très féminin – pointe une autre voix.
« Tout est prioritaire »
Le mélange des genres entre politique et administration n’est pas sans avantages : Nuñez parle parfaitement le « préfet » et le « policier », les deux piliers de son ministère, où la franc-maçonnerie (dont il a été membre) est influente. Lui-même l’admet : « On ne me la fait pas à l’envers ! » S’il tutoie et fait la bise à nombre de cadres de l’Intérieur, ce sont surtout ces choix politiques qui coincent, trop à gauche pour beaucoup.
« Chez les policiers de base, avec lui, tout le monde comprend qu’il vaut mieux se retenir sur la voie publique face aux jeunes des quartiers » note un proche de ces milieux. Ses relations avec le syndicat policier Alliance (droite) sont, disons, viriles… Nuñez « se fout de la gueule du monde » s’emportait ainsi son dirigeant Fabien Vanhemelryck aux lendemains des émeutes du PSG, le 30 mai dernier. Meilleure ambiance au syndicat des commissaires de police, dont le secrétaire général Fréderic Lauze reconnaît que son ministre « très accessible », « fait l’unanimité dans la maison comme technicien des enjeux de sécurité. Mais nous restons en attente sur sa capacité à peser sur la politique pénale ».
Qu’en pense justement l’intéressé ? Entre la lutte contre les violences sexuelles et intrafamiliales, en pleine affaire Lyhanna, la lutte contre la menace terroriste, celle contre le séparatisme et l’entrisme islamique (il confie être « un ministre des cultes très laïcard ») et les émeutes urbaines, « tout est prioritaire », reconnaît Laurent Nuñez. Au chapitre de ses succès, il inscrit le bon déroulement des JO de Paris, dont il était préfet de police et l’antiterrorisme, avouant toutefois un « sentiment de culpabilité » à chaque attentat.
L’air du Berry
Ce qui l’inquiète le plus désormais, c’est la montée de la « violence des jeunes », de plus en plus violents et de plus en plus tôt. L’assassinat de Louis, 17 ans, battu à mort ce 19 juin dans un guet-apens tendu par des jeunes qu’il connaissait, vient forcément à l’esprit. « Qu’est-ce qu’on fait ? » s’interroge-t-il, bien conscient que la question dépasse largement son portefeuille ministériel tout en se disant partisan de « faire évoluer » la justice des mineurs.
L’avenir ? La politique – la vraie, celle où l’on se frotte à l’électeur – le démange. Un temps, il a rêvé de la mairie de Marseille, dont son épouse Christiane est originaire, mais, comme le dit un proche « l’écosystème marseillais n’allait pas avec sa rigueur intellectuelle ». Ce sera donc certainement Bourges, plus exactement la 3e circonscription du Cher, où il devra affronter un RN très puissant. Il s’y prépare méthodiquement : la table basse de son bureau de ministre est encombrée d’ouvrages sur la région, alors qu’au mur la Une du « Berry Républicain » le porte en gloire comme… « Berrichon de l’année » !
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Author : Jean-Dominique Merchet
Publish date : 2026-06-30 16:00:00
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