Il fait preuve de tant d’ambition et de confiance en lui, qu’on le surnomme le « Cristiano Ronaldo » de la finance, en référence au célèbre footballeur. A la tête de la banque italienne UniCredit, le Romain Andrea Orcel, l’un des financiers les plus redoutés d’Europe, s’est juré de s’emparer de Commerzbank, la deuxième banque allemande, dans le but de créer un champion européen. Face à lui, son homologue Bettina Orlopp se bat pour défendre l’indépendance d’une institution historique. Qui aurait pu imaginer un tel scénario il y a dix ans ?
A l’époque, les établissements transalpins, lestés de centaines de milliards de créances douteuses, étaient au bord du gouffre, quand l’Allemagne incarnait, elle, le sérieux et la stabilité. Cette bataille financière homérique résume à elle seule le retour en grâce des pays du Sud, après une longue période de turbulences et d’humiliation. Et leur revanche sur ces Etats du Nord qui les ont tant méprisés, au point de créer pour les désigner l’acronyme de leurs initiales en anglais Pigs (cochons). « Je ne peux pas dépenser tout mon argent en schnaps et en femmes puis demander de l’aide », osait ainsi en 2017 le ministre des Finances néerlandais Jeroen Dijsselbloem, sans craindre d’user jusqu’à la caricature le cliché des cigales du Sud contre les fourmis du Nord. Des propos qui avaient indigné les pays visés, après des années d’austérité imposées par la « troïka » – formée par la Commission européenne, la BCE et le FMI – à la suite de la crise financière de 2008.
On comprend leur satisfaction à voir la situation s’inverser. Après avoir mangé leur pain noir, assaini leurs finances et lancé des réformes, ceux qu’on appelait dédaigneusement les « pays du Club Med » sont devenus des sources d’inspiration pour des Etats du Nord englués, à l’image de la France, dans une croissance atone et des déficits publics abyssaux. D’après plusieurs experts interrogés par L’Express, Paris, à travers le comité de suivi du plan « France 2030 », consulte d’ailleurs depuis quelques mois des économistes du Sud sur ce que la France peut apprendre de Rome, Madrid, Lisbonne ou Athènes…
Une crédibilité économique et diplomatique retrouvée
Il était temps, tant le redressement de nos voisins est spectaculaire. L’Espagne tire la croissance de l’Europe avec un bond de 2,8 % de son PIB en 2025 (contre seulement + 0,2 % pour l’Allemagne et + 0,8 % pour la France), tout comme la Grèce et le Portugal. Sur le plan budgétaire, les bons élèves sont désormais Lisbonne et Athènes, dont les comptes publics sont repassés dans le vert (Oui, vous avez bien lu !).
Des performances économiques et financières en net progrès
L’Europe ensoleillée a d’autant plus le vent en poupe qu’elle a, pour l’heure, éradiqué un autre de ses fléaux : une instabilité politique chronique. Alors que la France a connu six Premiers ministres en cinq ans (un chiffre qu’égalera bientôt le Royaume-Uni), la dirigeante d’extrême droite Giorgia Meloni bat des records de longévité au Palazzo Chigi (trois ans et huit mois) ; l’espagnol Pedro Sanchez (Parti socialiste) se maintient au pouvoir depuis 2018 malgré les scandales ; et Kyriakos Mitsotakis pilote le gouvernement grec depuis sept ans.
Plutôt que d’une revanche, je parlerais plutôt d’une forme de fierté
Arancha Gonzalez, ex-ministre espagnole des Affaires étrangères
Cette crédibilité économique et politique retrouvée a donné du poids à des pays qui n’ont plus envie de se cantonner aux seconds rôles. Giorgia Meloni, que l’on pensait eurosceptique, s’est révélée, une fois aux manettes, hyperactive sur la scène européenne. L’Italienne, s’est présentée comme un pont entre le Vieux Continent et les Etats-Unis (jusqu’à sa brouille récente avec Donald Trump au sujet du pape) et a profité des ratés du moteur franco-allemand pour se rapprocher de Berlin. Elle ne cache d’ailleurs pas sa satisfaction devant le retournement de situation. « Nous avons mis fin à l’époque où l’Italie était regardée de haut en Europe. Aujourd’hui, nous ne suivons plus les règles des autres, nous contribuons à les écrire », s’est-elle ainsi vantée au printemps. Signe que son pays a gagné en respectabilité, les deux derniers grands rapports destinés à relancer l’UE ont été rédigés – en 2024 – par des Italiens : Enrico Letta (sur l’avenir du marché unique) et Mario Draghi (sur la compétitivité).
Autrefois inaudible, l’Espagne fait aussi entendre sa voix. S’érigeant en héraut de la gauche progressiste européenne et de la résistance à Donald Trump, Pedro Sanchez s’est démarqué sur nombre de dossiers (ouverture à l’immigration, refus de porter les dépenses militaires à 5 % du PIB, condamnation de la guerre à Gaza et du conflit en Iran). Bien représentée au sein des deux grands partis – le PPE (droite) et S&D (gauche) -, Madrid a aussi accru son influence au Parlement de Strasbourg, où elle préside trois commissions, contre une seule pour la France. Quant au Portugal il a, lui, placé l’ex-Premier ministre, Antonio Costa, à la tête du Conseil européen. La signature en début d’année du traité de libre-échange entre l’UE et le Mercosur, qu’ils appelaient de leurs vÅ“ux aux côtés de l’Allemagne, contre la France, a constitué pour les deux pays ibériques une belle victoire diplomatique.
Quant à la Grèce, humiliée entre 2010 et 2015 par trois plans de sauvegarde, elle est montée en puissance en Méditerranée orientale (dans un contexte de tension avec la Turquie), en signant un accord de défense avec la France en 2021 et en resserrant sa coopération dans ce domaine avec les Etats-Unis. Le pays, par l’entreprise de la famille d’armateurs Kyriakou, s’est même offert le très respecté quotidien italien La Repubblica. Symbole ultime de cette réhabilitation, le ministre grec de l’Economie et des Finances, Kyriakos Pierrakakis a été élu à la tête de l’Eurogroupe, qui réunit ses pairs de la zone euro.
« Des pays qui tiennent mieux leurs comptes, affichent des excédents commerciaux et subissent moins la désindustrialisation que d’autres, voient leur image et leur légitimité se renforcer au sein de l’UE, c’est ce que l’on pourrait appeler l’influence par l’exemple », résume Thierry Chopin, professeur associé à Sorbonne Université. L’heure de la revanche ? « Pendant des années, nous avons été traités de Pigs. Plutôt que d’une revanche, je parlerais plutôt d’une forme de fierté », répond Arancha Gonzalez, ancienne ministre espagnole des Affaires étrangères.
Le traumatisme de la crise comme électrochoc
Tout a pourtant commencé dans la douleur. Au plus fort de la crise des dettes souveraines, en 2012, la Grèce est sur la corde raide. Sa sortie de la zone euro devient une hypothèse plus que crédible. Par effet de contagion, les taux d’intérêt auxquels empruntent le Portugal, l’Espagne et l’Italie, dont les finances publiques ont elles aussi viré au rouge écarlate, s’envolent. « Par moments, il a semblé presque impossible d’arrêter la réaction en chaîne, raconte Mario Centeno, ministre portugais des Finances entre 2015 et 2020. Ce sentiment nous tenait éveillés la nuit ».
Avoir été placé sous programme d’aide a laissé une empreinte durable. Ces pays ne voulaient plus jamais se retrouver « du mauvais côté de la barrière »
Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe de 2013 à 2018
Sous la pression des marchés et de la « troïka », ces pays se voient imposer des programmes d’austérité drastiques. « Notre approche reposait sur deux piliers : rétablir la discipline budgétaire afin de retrouver l’accès aux emprunts le plus rapidement possible, et s’attaquer aux déséquilibres structurels par des réformes de fond », se souvient Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe de 2013 à 2018. Le remède prescrit est violent, mais jugé nécessaire par le Nord.
Cette période est vécue comme un traumatisme par une large partie des populations concernées. « Au Portugal, le chômage a atteint 17 %, le taux de pauvreté a fortement augmenté, il y a eu des coupes budgétaires partout, avec des hausses d’impôts. Tout cela a profondément marqué les gens », pointe Susana Peralta, maîtresse de conférences à la Nova SBE à Lisbonne. Si bien qu’un large consensus politique s’est peu à peu dégagé pour l’avenir. « Avoir été placé sous programme d’aide a laissé une empreinte durable. Ces pays ne voulaient plus jamais se retrouver ‘du mauvais côté de la barrière' », renchérit Jeroen Dijsselbloem. Une motivation puissante pour garder leurs comptes publics sous contrôle, l’une des clés du rebond actuel. La dette grecque est ainsi passée de 175 % du PIB en 2011 à 146 % en 2025. Si elle reste la plus élevée de la zone euro, « elle ne constitue plus un problème majeur, affirme Nikos Vettas, professeur d’économie à l’université d’Athènes. Les marchés financiers perçoivent positivement sa trajectoire ».
Même logique en Espagne, où le déficit public est repassé sous la barre des 3 % en 2025. Une bénédiction pour Pedro Sanchez qui gouverne sans budget depuis plus de trois ans. « Les recettes fiscales augmentent mécaniquement avec la croissance. Cela permet un ajustement important sans effort politique particulier », souligne l’économiste José Ignacio Conde-Ruiz. L’Italie, elle, compte revenir dans les clous européens en 2026. « La priorité numéro un du gouvernement Meloni a été la stabilité budgétaire », salue l’économiste Fabrizio Pagani, ancien conseiller du président du conseil des ministres italien entre 2013 et 2018.
Premiers bénéficiaires des fonds européens
Atout non négligeable, les ex-Pigs ont été les premiers bénéficiaires des fonds européens après la pandémie de Covid. « On estime qu’entre 10 et 14 % de la croissance espagnole de ces trois dernières années est due au plan de relance de l’UE », précise Raymond Torres, directeur de conjoncture du think tank Funcas. « Il a permis à la Grèce d’amortir les chocs, d’améliorer les infrastructures et de financer des réformes », complète l’économiste Nikos Vettas. Autre point commun : le rebond touristique après la pandémie a agi comme un puissant accélérateur de croissance.
Les indicateurs macroéconomiques ont beau être positifs, « on observe une dichotomie entre ces bons résultats et ce que perçoivent concrètement les gens », nuance Raymond Torres. Longtemps étranglés financièrement, les Etats du Sud ont délaissé les investissements dans des domaines clés comme le numérique ou encore la R&D. Et tous font face à une crise du logement. « Ces difficultés sont une conséquence directe des remèdes appliqués après 2008. Au Portugal, en Espagne et ailleurs, nous avons pratiquement détruit le secteur de la construction », soupire l’ex-ministre Mário Centeno. Pire, en Grèce, la plupart des problèmes qui l’ont conduite à la quasi-faillite persistent. « Elle demeure une économie à faible valeur ajoutée, à bas salaires, très dépendante du tourisme… Tout en restant vulnérable à un prochain choc économique », s’inquiète Manos Matsaganis, professeur à l’Ecole polytechnique de Milan.
Et si l’Italie est récemment devenue le quatrième exportateur mondial grâce à son tissu de PME familiales ultra-compétitives, sa croissance peine à décoller, contrairement à son voisin espagnol. « Pour une PME italienne, la facture d’électricité est 58 % plus élevée qu’en Espagne, en raison d’une fiscalité plus lourde, mais aussi parce que Madrid a davantage développé les énergies renouvelables et a conservé son nucléaire », souligne Carlo Cottarelli, ancien haut responsable au FMI.
Sans compter la crise démographique qui s’installe. « Plus de la moitié des entreprises déclarent avoir du mal à recruter, poursuit l’économiste, faute de candidats et non de compétences. Madrid fait face au même problème, mais le compense par un flux régulier d’immigrants. » Le rebond de ces pays n’en reste pas moins réel et rien n’indique qu’il s’arrêtera là . L’Espagne devrait afficher + 2,4 % de croissance en 2026, la Grèce + 1,8 % et le Portugal + 1,7 %, selon la Commission européenne. Des performances bien supérieures à la moyenne de la zone euro. Aujourd’hui, à l’image du pilote italien Kimi Antonelli, plus jeune n°1 mondial de l’histoire de la Formule 1, l’Europe du Sud fait la course en tête.
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Author : Thibault Marotte, Cyrille Pluyette
Publish date : 2026-06-30 15:00:00
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