Architecte de la politique étrangère et de la politique de défense d’Estonie, Jonatan Vseviov, 44 ans, est le plus haut diplomate de son pays en exercice. Ancien ambassadeur aux Etats-Unis, aujourd’hui secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, il est aussi le théoricien du concept d’approche globale de la défense et le coauteur de la stratégie nationale de défense.
L’Estonie (1,5 million d’âmes) est l’un des pays les plus engagés dans le soutien à l’Ukraine au sein de l’UE avec un poids diplomatique supérieur à sa taille. L’ancienne première ministre Kaja Kallas – dont Jonatan Vseviov fut l’un des principaux conseillers – est d’ailleurs devenue la haute représentante pour les Affaires étrangères de l’UE voilà un an et demi. Une première pour l’Estonie dont les habitants connaissent parfaitement la mentalité de leur grand voisin russe, qui a occupé leur pays de 1917 à 1991.
L’Express : Comment évolue, selon vous, la guerre en Ukraine?
Jonatan Vseviov : La situation s’est retournée. Elle est maintenant bien meilleure pour les Ukrainiens qu’elle ne l’était pendant l’hiver. Nous percevons des signes croissants de désespoir à Moscou, non seulement parce qu’ils n’avancent pas sur les lignes de front, mais aussi parce que les Ukrainiens ont réussi à démanteler la défense aérienne russe, qui était censée être le cœur de la force russe. Enfin et surtout, Poutine a perdu le narratif. Depuis l’échec de son offensive éclair dans les premières phases de la guerre, son récit consistait à dire qu’il obtiendrait par les négociations ce qu’il ne réussirait pas à obtenir sur le front.
Il essayait de parler directement aux Américains. Désormais, il fait des références de plus en plus désespérées aux soi-disant accords d’Alaska. Tout cela montre qu’il ne maîtrise plus le récit et qu’il est incapable de le remplacer par quoi que ce soit. A mon sens, le découragement et la panique sont à leur comble à Moscou.
Vladimir Poutine est-il correctement informé de la situation ? Ou, au contraire, vit-il dans une bulle ?
Il vit dans une bulle tout en s’efforçant d’obtenir une image de la situation aussi fidèle que possible à la réalité. Il est certainement mieux informé que ne l’étaient les dirigeants soviétiques car, à l’époque, la variété des sources d’information était limitée. Je pense que sa vision de la situation est plus ou moins correcte. Il refuse cependant de modifier ses objectifs. Pas plus tard que le week-end dernier, il a prononcé un discours au congrès de son parti, où il a réaffirmé les mêmes objectifs qu’au début de la guerre. Il était inflexible.
Pourtant, il est en grande difficulté. Il est incapable d’expliquer à son propre peuple ce qui se passe. Il n’a pas de plan de victoire. Il ne peut même pas expliquer à quoi ressemblerait une victoire, encore moins comment il y parviendrait. Mais il refuse de changer de cap. Alors que la stratégie de l’Ukraine et de l’Europe fonctionne à court terme, la Russie pourrait devenir plus dangereuse.
Etant sur la défensive, Poutine pourrait-il être tenté de prendre une initiative dans votre pays, l’Estonie ? Ou dans les deux autres États baltes ? Voire, dans la région de la mer Baltique ?
Pour répondre à cette question, il est important de rappeler les objectifs du dirigeant russe. Son objectif, c’est l’Ukraine. Sur ce point, il n’a pas varié. Il ne s’intéresse pas seulement au Donbass ou à la Crimée. Il veut tout le pays. Voilà son objectif numéro un. Son autre ambition, c’est la refonte complète de l’architecture de sécurité européenne. Or il ne s’occupera pas de l’objectif numéro 2 avant d’avoir atteint l’objectif numéro 1. Et franchement, il n’est pas en train d’y parvenir. Il doit donc trouver un moyen de faire dérailler la politique européenne vis-à-vis de l’Ukraine. Depuis quasiment le début de la guerre, il essaye de faire dérailler la politique américaine sur ce même sujet. Il pensait avoir conclu un accord avec le président Trump à Anchorage, en Alaska. Mais il comprend que non seulement ce n’est pas le cas, mais que, de plus, l’hypothèse selon laquelle les Européens disparaîtraient de l’équation au cas où les Américains retiraient leur soutien ne tient pas davantage.
Poutine a perdu son narratif
Voilà pourquoi la posture des Européens est la bonne. Notre meilleure dissuasion contre Moscou consiste à continuer de communiquer clairement nos intentions au Kremlin à propos de l’Ukraine. Peu importe ce que les Russes entreprennent dans la région Baltique ou ailleurs, cela n’entamera en rien notre soutien à l’Ukraine. C’est même le contraire : cela augmenterait notre détermination à soutenir l’Ukraine.
L’autre option envisagée par Poutine, selon un certain nombre de sources, est la mobilisation générale. Mais il reste prudent à ce sujet car il est conscient des dangers que cela représenterait pour son propre pouvoir. L’idée qu’une mobilisation accrue lui permettrait de percer en Ukraine est hasardeuse. Franchement, je ne pense pas que cela fonctionnerait car la guerre a évolué : la supériorité numérique ne garantit plus le succès militaire sur le champ de bataille. Ce qui compte, c’est la supériorité technologique qui fait précisément défaut à Poutine.
Reste, bien sûr, la menace nucléaire – technique que la Russie affectionne tout particulièrement. Dès que le Kremlin se sent en difficulté, il se présente comme une grande puissance nucléaire. Je ne considère pas cette option comme très probable, car, encore une fois, il faut garder à l’esprit ce qu’est l’objectif de Poutine. Son objectif est de conquérir l’Ukraine. Or une escalade nucléaire n’affaiblirait pas le soutien international à l’Ukraine : au contraire, cela signifierait l’isolement accru de la Russie.
Les minorités russophones vivant dans les pays baltes pourraient-elles être utilisées comme une cinquième colonne afin de fomenter une sécession comme cela s’était produit dans le Donbass ?
Non. Ce qui s’est réellement passé dans le Donbass, c’est que les services spéciaux russes ont pris le contrôle de bâtiments administratifs à un moment d’extrême faiblesse pour l’Ukraine. C’était juste après la fuite du président [prorusse] Viktor Ianoukovitch en 2014. L’appareil d’État s’était effondré, et au milieu de ce chaos, les services spéciaux russes et leurs hommes de main ont pris le contrôle des postes de police et des bâtiments administratifs, pas seulement dans le Donbass, mais dans tout ce qu’on pourrait appeler l’Ukraine russophone.
Ce schéma n’est pas duplicable dans les pays baltes. Les gens qui vivent en Estonie souhaitent vivre en Estonie. Ceux qui voulaient déménager en Russie l’ont déjà fait. Nous sommes très confiants dans le fait que notre situation intérieure est parfaitement stable.
Par sa petite taille et son voisinage russe, l’Estonie n’est-elle pas intrinsèquement vulnérable ?
Depuis notre adhésion à l’Otan en 2004, notre stratégie a consisté à construire une posture militaire dans notre pays et dans la région qui communique clairement à l’autre partie [la Russie] que tout type d’intervention contre nous mènerait automatiquement à la guerre, et que cette guerre serait internationale. Non seulement nous dépensons plus de 5 % de notre PIB pour la défense mais, de plus, des soldats britanniques et français sont intégrés à nos forces militaires en Estonie. De même, des Allemands sont présents en nombre significatif en Lituanie. Et des Canadiens et des Suédois se trouvent en Lettonie. Le message est clair : il ne peut y avoir de « petite guerre » dans les pays Baltes ni dans la Baltique. Un conflit dans la région serait nécessairement un conflit majeur, une guerre internationale.
Jusqu’à présent, cette stratégie otanienne a fait ses preuves : la Russie a envahi plusieurs de ses voisins (Géorgie, Ukraine), mais aucun pays de l’Otan. Il y a une raison à cela : Moscou prend la dissuasion de l’Otan au sérieux. Surtout, depuis que la Finlande et la Suède ont rejoint l’Alliance en 2023 et 2024, les États baltes ne sont plus dans la situation d’isolement géographique, stratégiquement parlant, comme c’était le cas auparavant. La mer Baltique est désormais effectivement un lac otanien.
Existe-t-il un scénario où Vladimir Poutine, ayant perdu la Crimée, serait renversé par les élites russes dans le cadre d’une révolution de palais ?
Je ne veux pas donner l’impression que c’est quelque chose que je souhaite. Car nos objectifs se limitent à ce que la Russie se replie à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues. Savoir quel dirigeant gouverne la Russie n’est pas franchement notre affaire ; c’est celle des Russes. Mais il est vrai qu’en tant qu’observateur, je vois mal comment Vladimir Poutine pourrait justifier la perte de la guerre en Ukraine devant son opinion.
L’obsession sécuritaire des silovikis [forces de sécurités russes] crée-t-elle un climat de paranoïa autour de Vladimir Poutine ?
Je pense que c’est exactement ce qui se passe. Les deux idées importantes qui, depuis des siècles, sont au cœur de la pensée russe en matière de sécurité nationale, sont toutes les deux sapées de manière majeure. La première est que la Russie, grand pays, bénéficie d’une supériorité numérique par rapport à ses voisins et peut donc tenir plus longtemps dans une guerre d’usure. Or, la guerre en Ukraine, avec un kilomètre de ligne de front tenu par cinq ou six hommes, démontre que la supériorité en effectifs n’est plus l’atout maître qu’elle a toujours été. La seconde idée, intimement liée à la psyché russe, concerne leur conception de la profondeur stratégique.
Pour les Russes, c’est un atout essentiel. C’est ainsi qu’ils ont vaincu Napoléon et Hitler. Ils se retirent ou se laissent repousser vers l’arrière-pays russe, et alors, la profondeur du pays aide à vaincre les puissants ennemis européens. Mais aujourd’hui, ils ne se battent pas contre un puissant ennemi européen, mais contre une Ukraine qui, selon eux, n’était même pas censée être une nation. Et tout d’un coup, l’Ukraine est capable de frapper profondément dans l’arrière-pays russe. Donc, c’est, pour les Russes, un problème stratégique, un problème logistique, mais aussi un problème psychologique majeur, car cela annule leur certitude que la profondeur stratégique est une garantie qui leur permet de se replier si tout le reste échoue. Notez bien que Kiev s’immisce à l’intérieur de la Russie en utilisant des drones de fabrication ukrainienne. Pouvez-vous imaginer ce qui se passerait s’il y avait une guerre entre l’Otan et la Russie ? Alors que la profondeur de la Russie et sa capacité de défense aérienne sont censées protéger leurs actifs critiques, il apparaît désormais qu’ils ne peuvent même pas se protéger contre des drones ukrainiens !
J’en reviens donc à mon propos initial : Poutine a perdu son narratif. Il ne peut pas fournir d’explication satisfaisante sur ce qui se passe, sur ce qu’il essaie de faire et sur la façon dont il avance vers cette réussite. A-t-il l’option de l’escalade ? En théorie, oui, mais qu’est-ce que cela lui donnerait de plus s’il jetait quelques centaines de milliers de soldats supplémentaires sur l’Ukraine ? Pensez-vous qu’il serait capable de percer ? C’est très discutable avec la façon dont la guerre a évolué. Donc ils sont en difficulté et le climat d’insécurité augmente effectivement autour de Poutine.
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Author : Axel Gyldén, Charles Haquet
Publish date : 2026-07-02 17:00:00
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