Les Français l’ont découvert à l’automne 2022, quand il a reçu le prix Nobel pour ses recherches sur l’intrication quantique. Et immédiatement, il a séduit le grand public. Son livre Si Einstein avait su (éditions Odile Jacob) est d’ailleurs un succès en librairie. Alain Aspect se livre dans un grand entretien éclairant, à regarder en vidéo sur YouTube et Dailymotion, ou à écouter sur les plateformes traditionnelles de podcast, comme Apple Podcasts,Spotify,Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.
L’Express : Vous êtes entré à l’Académie française en avril dernier et, sur le fourreau de votre épée, vous avez fait graver une devise. Quelle est-elle et pourquoi ?
Alain Aspect : « Nous, les maîtres d’école » : parce que je voulais rendre hommage aux instituteurs qui sont essentiels dans notre société, et pour mon cas particulier à mon institutrice de cours moyen, qui a certainement contribué à me donner le goût de la science. J’ai cherché une devise assez courte pour pouvoir tenir sur l’épée et, finalement, j’ai trouvé ce titre d’un livre de l’historien Jacques Ozouf, qui est un recueil de témoignages de hussards noirs de la IIIe République. C’est un livre passionnant qui montre combien ces gens croyaient à l’éducation. Je me considère comme un maître au sens où je suis autant professeur que chercheur, et où encadrer les jeunes thésards m’a toujours semblé dans mon rôle. Cette devise, c’est ma revendication d’appartenance à la tribu des maîtres d’école au sens large.
L’école, justement, est au centre de tout. En maths, on sait désormais que le niveau baisse terriblement. Qu’est-ce qui pèche, selon vous ?
Plusieurs choses. Autrefois, d’abord, les instituteurs avaient une vraie formation pluridisciplinaire – je suis bien placé pour le savoir : mes deux parents étaient instituteurs. Apprendre les mathématiques, la physique, les sciences naturelles était alors aussi important que de maîtriser la grammaire, l’analyse logique, l’histoire, ou la géographie. Or cette exigence de polyvalence n’est plus. Au fur et à mesure des réformes, l’Education nationale s’est mise à recruter des instituteurs sans ce savoir « général », voire, pour certains, titulaires de master mono disciplinaire – dans la majorité des cas : de « purs littéraires », mal à l’aise avec l’enseignement des maths. Les élèves l’ont ressenti. Une réforme est en cours aujourd’hui, qui vise justement à donner aux professeurs des écoles une formation pluridisciplinaire. Il était temps ! Deuxième chose : je pense qu’il faut arrêter de faire suivre les mêmes cours à tout le monde au lycée, car cela abaisse le niveau général et empêche ceux qui en ont l’appétit et les compétences d’aller plus loin. Un bon enseignement scientifique, c’est un enseignement de base pour tous, puis des cours bien plus exigeants pour ceux qui veulent approfondir les sciences.
On a beaucoup dit ces dernières années, notamment depuis le Covid, que la société était de plus en plus défiante vis-à -vis de la science et des scientifiques. Le constatez-vous ?
Je ne sais pas si cela augmente ou pas. Mais personnellement, quand je me trouve face à un public, je considère qu’il y a grosso modo trois catégories de personnes devant moi : les amoureux de la science, qui sont venus m’écouter, et je veux leur faire plaisir en racontant au mieux les choses ; ceux qui sont totalement sceptiques – qui sont là par curiosité, j’imagine – mais qui sont si « hostiles » à la science que je ne peux rien pour eux je crois ; et enfin tous ceux qui sont « au milieu ». Ils disent « oui, la science apporte un certain nombre de choses, mais »… Ce sont ceux-là que j’ai envie de convaincre. Et de ce point de vue, j’ai entendu que dans les cours de médecine, eh bien, on apprend un peu la même chose aux médecins généralistes sur les vaccinations : « quand vous avez des antivax, leur dit-on, ne perdez pas votre temps et ne vous énervez pas. Gardez votre énergie pour ceux qui ont un doute, pour leur expliquer pourquoi il est bien de se vacciner. » J’ai un petit peu la même approche vis-à -vis du public qui est devant moi.
Que lui dites-vous, à ce public de l’entre-deux ?
Eh bien, par exemple, si l’on parle du Covid, que ce qu’a accompli la science est extraordinaire. Faire un vaccin en un an, alors que la norme jusque-là , était dix ans ! C’est grâce à la science. Grâce à Katalin Kariko, une chercheuse qui a travaillé pendant trente ans sur un sujet de recherche fondamentale qu’on lui déconseillait de choisir parce qu’apparemment il n’y avait aucune application, il n’y avait pas de débouché… Et d’un coup, en s’appuyant sur ces trente ans de travaux, on arrive à faire un vaccin comme on n’a aucun exemple dans l’histoire de l’humanité.
Souvent, dans le débat public, les notions de sciences et de vérité se mélangent jusqu’au malentendu. Et c’est ce qui crée le débat. Y a-t-il une « vérité révélée » en sciences ?
Je n’aime pas du tout l’expression de « vérité scientifique », parce qu’elle laisse entendre quelque chose d’absolu. Peut-être cela existe-t-il dans les mathématiques – et encore, même dans les maths, on sait qu’en s’écartant, parfois, d’une vérité absolue, par exemple le fait que deux droites parallèles ne se rencontrent jamais, on arrive à construire une nouvelle géométrie intéressante pour la relativité, etc. Mais laissons de côté les maths. En physique, ce que nous avons, ce sont des théories établies et qui résultent d’un consensus. Lorsqu’une nouvelle hypothèse est émise, avant qu’elle ne conduise à une nouvelle théorie, il y a généralement une phase de débats. Et, au bout d’un certain temps, la méthode scientifique permet à la majorité des gens qui participent au débat de tomber d’accord sur un consensus, qui permet de faire un pas de plus. Voilà . On ne peut donc pas dire non plus, comme je l’entends parfois, que « la science, c’est le doute ». Ce n’est le doute que pendant la phase de débats. Une fois le consensus établi, la science, c’est un socle solide pour aller plus loin.
Vous défendez l’idée que la science est aussi une culture. A-t-on perdu cette notion-là ?
Ah oui, notre société est épouvantable de ce point de vue-là . La responsabilité en est double. D’abord, j’ai déjà parlé du fait que les professeurs des écoles n’ont plus cette culture pluridisciplinaire. Moi, mes instituteurs valorisaient énormément la science. Pasteur, Einstein… c’étaient leurs héros. Ensuite : un mot sur les journalistes. La plupart sont très fiers d’expliquer qu’ils étaient nuls en maths et en physique quand ils étaient au lycée. Cela contribue considérablement à dévaloriser l’idée que la science est une culture, puisque nous avons-là des gens qui apparaissent comme cultivés, qui sont des leaders d’opinion, et qui se glorifient d’avoir été nuls en sciences quand ils étaient à l’école. Est-ce qu’on entend des gens se glorifier de n’avoir jamais entendu parler de Victor Hugo, Goethe ou Shakespeare ? Jamais ! Je pense que ça fait partie de la mauvaise ambiance. Quand vous regardez les pays d’Asie, la Chine, l’Inde, la Corée… Voilà des endroits où la culture scientifique est extrêmement valorisée. Il ne faut pas s’étonner de leur succès dans le domaine des technologies aujourd’hui.
Diriez-vous que cela va de pair avec le fait que l’image même du scientifique s’est un peu étiolée dans l’imaginaire en France ?
En tout cas, il y a ce phénomène que je ne m’explique pas totalement et que je déplore : la plupart des meilleurs élèves en science partent ensuite dans le business, ou les mathématiques financières. Dans ma génération, l’idéal pour un bon élève en maths ou en physique, c’était d’aller vers la recherche. Je ne dis pas forcément la recherche pure – personnellement, j’ai une grosse appétence pour la recherche appliquée –, mais en tout cas pas dans les fonctions de management ou la finance. Or aujourd’hui, c’est le cas. Les Etats-Unis ont le même problème, mais eux le résolvent en important massivement des cerveaux : ce sont les Indiens et les Chinois qui font la science aux Etats-Unis ! Nous, nous n’avons pas cela.
Y a-t-il une question des moyens mis à disposition de la recherche ?
Le montant n’est pas nul, il est insuffisant, mais je crains qu’il ne faille faire avec. Nous connaissons la situation budgétaire de la France, qui serais-je pour dire que la recherche est une priorité absolue par rapport aux hôpitaux ou à l’école primaire ? Il ne faut pas rêver. Et essayer de faire du mieux qu’on peut avec les crédits que nous avons.
Y a-t-il par ailleurs un problème bureaucratique ? Beaucoup de chercheurs se plaignent de passer beaucoup de temps dans le remplissage de formulaires…
Cela vient en partie du fait que les gens, à tous les niveaux, veulent se couvrir, parce qu’ils sont en permanence sous le risque d’une enquête journalistique ou parlementaire. On passe désormais son temps à chercher à démontrer que les gens sont en faute ou en conflit d’intérêts. Autrefois, nous avions une liberté de principe, et des contrôles a posteriori – avec sanctions, bien entendu, en cas de faute. Aujourd’hui, les contrôles se font surtout a priori. Le pompon en la matière, c’est l’Europe. J’ai bénéficié de crédits européens – au passage, la misère de notre recherche est en partie compensée par cette possibilité – eh bien, je peux vous dire que la bureaucratie européenne en matière de science, c’est quelque chose ! Quand vous avez 27 Etats et qu’il faut respecter les normes de tout le monde, c’est affreusement compliqué. Et puis à Bruxelles, ils sont totalement paranoïaques sur les risques de conflits d’intérêts !
Vous disiez tout à l’heure que la recherche, ce n’est pas que la recherche fondamentale, mais aussi la recherche appliquée…
Pourquoi invente-t-on la physique quantique au début du XXe siècle ? Parce qu’il y a des faits que les physiciens ne savent pas expliquer. Par exemple, que la matière de cette table (il désigne la table qui nous sépare) soit stable. On sait qu’elle est formée de charges positives et négatives, que les charges de signes opposés s’attirent : la matière devrait donc s’effondrer sur elle-même. Pourquoi ne s’effondre-t-elle pas ? Pour le comprendre, il faut inventer cette théorie très compliquée qu’est la physique quantique, et admettre que la description du monde au niveau microscopique n’est pas la même qu’à notre échelle. Tout cela semble un pur jeu de l’esprit. Sauf que des physiciens qui cherchent à comprendre la propagation des électrons dans les semi-conducteurs vont inventer le transistor. D’autres, qui étudient comment la lumière est absorbée et émise par la matière, vont inventer le laser. Et tout cela nous donne la société de l’information : qui dit transistor dit circuit intégré, qui dit circuit intégré dit ordinateur. Quant au laser, ce sont les autoroutes de l’information, avec les fibres optiques. Au départ, une pure curiosité scientifique. Puis des applications — qui ne sont pas l’Å“uvre d’un bricoleur dans un garage, mais des meilleurs physiciens de l’époque, appliquant la nouvelle théorie à la matière qu’ils ont sous les yeux. C’est pourquoi je ne dissocie absolument pas la technologie de la science.
L’IA va-t-elle révolutionner la science ?
L’IA va révolutionner la façon de faire de la science. Parce que c’est un outil extraordinaire. Toute la question est de savoir : jusqu’où cela ira-t-il ? Les ordinateurs, par exemple, ont eux aussi révolutionné la façon de faire de la science, mais intellectuellement, les processus sont restés les mêmes. L’IA va-t-elle aller jusqu’à modifier le processus intellectuel ? Dans le sens où l’on n’aurait plus besoin du « coup de génie » d’un Galilée ou d’un Newton qui, à un moment donné, ont l’idée géniale qui ensuite va se révéler fructueuse et bouleverser le monde… Ça, je ne le sais pas – j’espère que non – mais je pense que ce n’est pas complètement exclu. Si l’IA était capable d’avoir de telles épiphanies, de faire émerger un concept totalement nouveau auquel personne n’a pensé ? Ce serait vertigineux. Et dans ce cas, il faudra que la société s’adapte. Mais après tout, la société s’est adaptée à l’invention de l’écriture, elle s’est adaptée à l’invention de l’imprimerie, à celle de l’ordinateur. Là encore, elle devra s’adapter.
Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/sciences/alain-aspect-jentends-trop-de-leaders-dopinion-se-glorifier-detre-nuls-en-maths-DDLHQERUPRANROL7PTA5GS24ZY/
Author : Anne Rosencher
Publish date : 2026-07-04 10:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
