« Inspecteur Derrick », « Borgen », « Zora la rousse », « La casa de papel »… Ces séries cultes ont fait un tabac tout en nous faisant mieux connaître la vie (et les névroses) de nos voisins. Cet été, L’Express vous raconte comment la fiction cathodique a, autant que le marché commun ou la monnaie unique, contribué à la construction européenne.
En Allemagne, on n’a pas de pétrole, mais on a un Derrick. Ce flic ne manquant pas de toupet a enquêté sur la chaîne publique ZDF de 1974 à 1998. En France, Inspecteur Derrick s’est fait connaître à partir de 1986, grâce à une Cinq berlusconienne qui devait remplir son quota de productions européennes. Puis il a fait les beaux jours de France 2 et France 3 : à l’heure de la sieste, les parts d’audience pouvaient dépasser les 20 %. En dépit des plus récents et fringants Dark, Babylon Berlin ou Deutschland 83, elle reste sans conteste la série germanique la plus connue à l’international.
Sordide, le pilote rendait un hommage ironique à l’amitié franco-allemande : la toute première victime, une étudiante dans un internat, se fait trucider par un pervers après avoir vu un « film débile d’Alain Delon ». Avec son trench-coat, ses cravates, ses yeux globuleux et son absence totale de charisme, le policier bavarois incarné par Horst Tappert est devenu un archétype, objet d’innombrables parodies (en France, les Nuls l’ont transformé en « inspecteur Merdick »). Ce produit d’exportation « Deutsche Qualität », au même titre que les BMW prisées par l’inspecteur, a imposé dans le monde entier le concept de la série policière allemande, dite « krimi ».
Nation laborieuse
Pour qui veut comprendre les réussites comme les névroses de l’Allemagne de l’Ouest des années 1970-1980, la fiction tournée à Munich et dans ses environs reste un document incontournable. On y découvre un pays terne, dont le chromatisme oscille entre le jaune et le marron. Une nation laborieuse : l’inspecteur et son fidèle adjoint Harry Klein travaillent à toute heure, mélangent plaisir et boulot jusque dans les bars, et quand Derrick part au bout du 281e épisode, ce n’est pas en retraite, mais pour rejoindre Europol à Bruxelles. La RFA est un pays près de ses deutsche marks : le rythme lent et les regards interminables de Derrick, qui contemple le coupable qu’il va bientôt coincer, permettent à la production de limiter les scènes et d’économiser sur le budget. En une vingtaine d’années, le bureau du duo de fins limiers n’a jamais changé. Les principales scènes d’action ? Des démarrages de voiture et des coups de téléphone.
Alors que le grand rival, le lieutenant Columbo, se concentre sur la bonne société de Los Angeles, son confrère européen enquête dans tous les milieux, des logements sociaux aux villas, des entreprises périphériques aux boîtes de nuit. La série bavaroise, dans le fief de la CSU, véhicule une vision profondément pessimiste et conservatrice de nos congénères. « C’est le triomphe de l’ordre humain sur le crime incurable », analyse son scénariste Herbert Reinecker. Les jolies jeunes femmes y finissent victimes, on y déplore l’affaissement des mœurs après 1968, et la société est perçue comme fondamentalement corrompue.
Un passé qui ne passe pas
Même le plus grand intellectuel européen de son temps, Umberto Eco, s’est penché sur le phénomène, voyant dans la « médiocrité » du personnage et la banalité des situations la clé de son succès. Pour le sémioticien italien, Derrick comme Columbo, pas vraiment beaux ni athlétiques, seraient ainsi des symboles du déclin des surhommes, accéléré par une télévision qui a consacré « comme modèle d’homme exceptionnel l’homme de tous les jours ». Mais si Columbo fait encore des efforts de déduction, Derrick fonctionne avant tout au flair, et laisse le coupable s’écrouler psychologiquement devant lui dès le premier soupçon.
Enfin, Inspecteur Derrick ne serait pas une grande série sur l’Allemagne de la deuxième moitié du XXe siècle si elle ne reflétait pas ses démons, et un passé qui ne passe pas. Il était de notoriété publique que le scénariste Herbert Reinecker fut dans les années 1930 un fervent propagandiste nazi auprès de la jeunesse, avant de devenir correspondant de guerre au sein des SS. En revanche, Horst Tappert avait lui, toute sa vie, assuré n’avoir été qu’un modeste brancardier dans la Wehrmacht. Quand en 2013, cinq ans après sa disparition, le Frankfurter Allgemeine Zeitung dévoila son engagement dans la Waffen-SS sur le front russe, au sein d’une unité de chars, ce fut donc un drame national. La ZDF cessa immédiatement les rediffusions. Longtemps vu comme un champion de la « banalité du bien », l’acteur a fini par se faire rattraper par la patrouille, tel un vulgaire criminel de la série. « Tja » (« bon, c’est la vie ») aurait commenté son alter ego Derrick en VO, peu surpris par cette nouvelle manifestation de la banalité du mal.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-07-04 14:00:00
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