On se souvient de la sympathie qu’avaient récoltée les supporters irlandais en France lors de l’Euro 2016. Cette année, ce sont les Marocains qui se distinguent. Un fait qui doit autant au talent de l’équipe du Maroc qu’à la mobilisation massive de la diaspora marocaine. Un carton plein pour la stratégie d’influence – et de puissance – de Rabat.
La diaspora marocaine représente environ cinq millions de Marocains résidant à l’étranger, soit près de 15 % de la population métropolitaine. Le gros du contingent est installé en Europe de l’Ouest – France, Belgique, Pays-Bas, Espagne en tête – mais de solides communautés existent dans les pays du Golfe et en Amérique du Nord, où l’on dénombre près d’un demi-million de ressortissants marocains. Dans le cadre d’une compétition organisée sur le sol américain, ce maillage géographique offre un potentiel de visibilité considérable. Surtout quand les résultats suivent : les Lions de l’Atlas entament le tournoi avec un match nul contre le Brésil (1-1) et deux victoires contre l’Ecosse (1-0) et Haïti (4-2), et ainsi une qualification pour les phases finales suivie d’une belle victoire sur les Pays-Bas. Leur rang de septième équipe mondiale au classement Fifa est tenu.
Les scènes d’une présence planétaire
Le 13 juin, pour le premier match des Lions de l’Atlas contre le Brésil au MetLife Stadium, Times Square est devenue marocain : drapeaux rouges, musique dakka marrakchia, youyous et chants ont envahi l’un des carrefours les plus médiatisés de la planète. Des supporters avaient convergé vers New York depuis toute l’Amérique du Nord et même de l’étranger. Le rappeur américano-marocain French Montana était également de la fête. En parallèle, le Grand Rex à Paris était entièrement dédié au match – fait rare pour une rencontre sans équipe française – tandis qu’un écran géant au Meervart Theater d’Amsterdam accueillait plusieurs centaines de supporters et que les cafés de Bruxelles, ville comptant la plus forte proportion de Marocains parmi ses résidents en Europe, vibraient jusqu’à minuit passé. Le match a été suivi par 250 millions de téléspectateurs dans le monde.
Pour le match contre l’Ecosse à Boston, fans marocains et écossais ont entonné ensemble Yes Sir, I Can Boogie dans les rues, scène immortalisée par le magazine sportif allemand Kicker. La Sportschau consacrait quant à elle un reportage aux supporters marocains « se mettant en voix » dans les rues de Boston, présentés comme parmi les plus spectaculaires du tournoi. La presse espagnole notait que l’afición marocaine avait littéralement « envahi » l’espace public dans chaque ville hôte. En tribune comme dans les rues, la présence marocaine est devenue un fait du Mondial 2026.
Le sport comme ciment national
L’omniprésence des supporters marocains dans les médias est déjà une victoire en soi, et nombre d’entre eux sont explicitement identifiés comme membres de la diaspora. La composition même de l’équipe en est le ferment le plus puissant : pour la première fois dans l’histoire de la Coupe du monde, un onze de départ entier était composé de joueurs nés à l’étranger. D’Achraf Hakimi, né à Madrid, à Ayyoub Bouaddi, le prodige de 18 ans né à Senlis, en passant par Ryan Mmaee né en Belgique, la presse marocaine les célèbre pour avoir fait « le choix du cÅ“ur ».
Tout cela est le fruit d’une politique structurée, entamée lors des assises nationales du sport de Skhirat en 2008, où le roi Mohammed VI posait le sport comme outil de cohésion sociale et de rayonnement international. Le budget de la Fédération royale marocaine de football a plus que doublé en dix ans, passant d’environ 60 millions d’euros en 2014 à près de 140 millions en 2023, et elle a signé plus de 45 accords de coopération avec des fédérations africaines. L’idée directrice : faire du sport un marqueur national et un outil de prestige international. La mobilisation de la diaspora transcende ces deux objectifs ordonnés à la montée en puissance du Royaume.
L’enjeu est d’autant plus crucial que le phénomène diasporique représente une équation complexe. Les Marocains de l’étranger constituent une source de capitaux considérable – plus de 12 milliards de dollars de transferts en 2025, mais ces flux restent largement cantonnés à la solidarité familiale. Drainer une partie de ces ressources vers l’investissement productif est une priorité nationale. La diaspora, c’est aussi une fuite des cerveaux : une perte sèche pour un pays émergent. Il importe donc de maintenir un arrimage culturel et politique fort, afin de transformer cette saignée démographique potentielle en levier stratégique.
La tournée de l’ambassadeur Youssef Amrani dans le New Jersey (Etats-Unis) un mois avant le coup d’envoi n’avait ainsi rien d’une visite de courtoisie. Reçu par la gouverneure Mikie Sherrill, il officialisait l’installation du camp de base des Lions de l’Atlas à la Pingry School de Basking Ridge, tout en rencontrant les responsables économiques locaux. Son message était limpide : « Le New Jersey est un pôle stratégique et industriel qui offre des opportunités précieuses que le Maroc souhaite explorer ». La gouverneure rappelait que plus de 10 000 Marocains – en grande majorité hautement qualifiés – résidaient dans cet Etat.
La locomotive du sport africain
Par sa visibilité sur le terrain, dans les rues et en tribunes, la diaspora marocaine donne de la consistance au statut « global » du sport marocain. Le football en est la courroie principale, mais la dynamique est plus large. Après l’organisation de la médiatique CAN 2025, le Maroc a fait la preuve de sa maîtrise d’Å“uvre technique dans 9 stades et 6 villes, devant plus de 1,3 million de spectateurs. Il remporte finalement la compétition face au Sénégal, ajoutant un titre à sa vitrine. Le Global Soft Power Index 2025 le classe cinquantième mondial, troisième africain et premier au Maghreb.
La diaspora, fortement mobilisée lors de la CAN sur le sol marocain, donne au Mondial 2026 une courroie d’image et d’engagement à l’échelle planétaire. C’est précisément ce que relève le New Yorker : le Maroc n’est plus un outsider mais « un modèle inspirant pour le Sud global », voulant représenter à la fois le monde arabe et le continent africain dans les stades nord-américains. Cette trajectoire s’inscrit dans un calendrier sportif pensé comme une montée en puissance continue : CAN 2025 remportée et organisée sur le sol marocain, participation au Mondial 2026 en tant que tête de série africaine, CAN féminine en 2026, candidature probable à la CAN 2028 et à la Coupe du monde des clubs 2029, et surtout co-organisation du Mondial 2030 avec l’Espagne et le Portugal. Pour ce rendez-vous, le Maroc construit ce qui sera le plus grand stade de football du monde et l’un des plus modernes : le grand stade Hassan II à El Mansouria, au nord de Casablanca, conçu pour 115 000 places, et un investissement global de 5 à 6 milliards d’euros dans les infrastructures.
Dans cette architecture temporelle, chaque supporter qui brandit un drapeau rouge à Times Square ou à Boston prépare le terrain pour 2030. Et pour Rabat, chaque scène de ferveur diasporique relayée par la presse internationale est une répétition générale de la marque-pays que le Maroc entend projeter au monde dans quatre ans. L’office national marocain du tourisme n’a d’ailleurs pas laissé l’enthousiasme à la seule spontanéité : campagne d’affichage XXL à New York, habillage de dizaines de taxis new-yorkais, performances artistiques dans Manhattan, et la semaine du 22 juin, c’est le métro new-yorkais qui s’habillait aux couleurs du Royaume.
La ferveur a donc bien entendu un architecte et l’utilisation de la diaspora de façon plutôt positive et festive contribue également au rayonnement mondial de l’Afrique .
*Arnaud Lacheret est professeur de science politique à Skema business school, campus de Dubai. Il est notamment l’auteur de La femme est l’avenir du Golfe et Les Intégrés (Le Bord de l’Eau).
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Publish date : 2026-07-04 13:00:00
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