D’Irkoutsk à Rostov-sur-le-Don, les files de voitures s’allongent aux stations d’essence. Pilonnées sans relâche par les drones ukrainiens, les raffineries russes sont, pour certaines, à l’arrêt. Les pénuries sont telles que Moscou – l’un des plus grands exportateurs mondiaux de pétrole – achète désormais son essence à l’Inde ! Vladimir Poutine est sous pression, et les nouvelles du front ne vont pas le rassurer. Car l’armée russe ne progresse pas, tandis que les pertes en hommes ne sont plus compensées par l’arrivée de troupes fraîches.
Que peut-il se passer ces prochains mois ? Pour la chercheuse russe Tatiana Stanovaya, fondatrice du cabinet d’analyse R.Politik, situé en région parisienne, « le conflit entre la Russie et l’Ukraine ne sera pas résolu de sitôt, il va durer des années, peut-être des décennies ». Et Poutine peut-il, comme le pensent les services de renseignement européens, s’en prendre aux pays baltes et à l’Otan ? « Le risque est très faible », estime cette spécialiste du Kremlin, qui est davantage inquiète pour le moyen terme. Le risque ? Que, « dans cinq ou dix ans, un Poutine vieillissant commence à perdre le contrôle et qu’autour de lui, certaines personnes lui dictent une ligne plus agressive, ou bien s’il soit remplacé par des gens qui trouveront rationnel de ‘donner une leçon’ aux Européens ». Entretien.
L’Express : Les piètres performances de l’armée russe en Ukraine fragilisent-elles Vladimir Poutine ? Peuvent-elles infléchir sa stratégie ?
Tatiana Stanovaya : Même si l’armée russe n’avance plus, et recule même parfois, rien n’a changé pour Vladimir Poutine sur le plan stratégique. Il considère toujours que l’Ukraine n’a pas les ressources nécessaires pour retourner la situation militaire en sa faveur. Son objectif est que l’Ukraine devienne un « pays amical ». Pour y parvenir, il a une arme principale : les bombardements massifs, qui doivent provoquer de telles souffrances dans la population et les élites ukrainiennes qu’elles finiront par accepter ses conditions. Dans cette optique, la position des troupes russes sur le terrain n’est pas si importante que cela.
Sur le plan de la politique intérieure russe, la situation est plus compliquée. Dans le camp pro guerre, on voit beaucoup de panique, de déception, de colère. Le pouvoir reste silencieux, il ne commente et n’explique rien. L’inquiétude grandit, elle s’ajoute à la hausse des prix, aux blocages d’Internet, et elle nourrit l’impression que la Russie ne sait plus quoi faire, qu’elle est dans l’impasse. La popularité de Poutine a un peu baissé, comme celle du parti Russie Unie, des gouverneurs, du gouvernement, du Premier ministre… Tout cela ne présente toutefois pas de risque pour le régime, du moins à court terme. Il n’y aura ni manifestations massives, ni tentatives de renverser Poutine.
Quel rôle les coupures d’internet jouent-elles dans ce mécontentement ?
Ce sont surtout la population et les entreprises qui en souffrent. Les élites peuvent s’y adapter, elles ont plusieurs téléphones et des VPN pour tout et n’importe quoi. Mais leur inquiétude vient plutôt de l’influence croissante des services spéciaux et du raidissement idéologique du pouvoir. De façon générale, on peut toutefois dire que la population et les élites veulent en finir avec cette guerre. Une minorité voudrait y parvenir en rasant Kiev ou en utilisant l’arme nucléaire, alors que la majorité est plutôt prête à faire quelques concessions, mais en respectant les intérêts de la Russie. Cela ne signifie pas que Poutine va plier sous la pression. Lui aussi a intérêt à ce que la guerre s’arrête vite, mais il est piégé par ses propres exigences, qui semblent irréalistes dans les circonstances actuelles.
D’où vient cette influence des services spéciaux ?
Leur influence grandit parce que la Russie est en guerre. En Russie, chaque institution, chaque personne essaie de montrer à Poutine sa loyauté, son utilité, son efficacité, y compris en débordant sur la zone d’influence de son voisin. Et comme la guerre dicte ses règles et met la sécurité devant toutes les autres priorités, ce sont ceux qui assurent cette sécurité qui prennent l’avantage. Leur champ d’action augmente. Il englobe désormais des responsabilités qui étaient traditionnellement celles des fonctionnaires civils, comme la lutte contre l’extrémisme ou la politique intérieure. Aujourd’hui, le FSB a une immense influence sur les décisions politiques. Prenez le blocage de Telegram.
Pour les services, c’est une question de sécurité nationale. Avec l’arrestation de Pavel Dourov à Paris, ils ont eu peur que Telegram puisse donner aux services occidentaux un accès aux conversations, alors que toute la société russe s’en sert. Pourtant, c’est plus qu’un réseau social, c’est un moyen de communication et d’information, et un outil économique. Ces considérations semblent cependant secondaires pour le FSB.
Quand Vladimir Poutine affirme que « la fin de la guerre est proche », le pense-t-il vraiment ?
Il croit à ce qu’il dit, et ce pour deux raisons. D’abord, parce que les évolutions géopolitiques dans le monde, l’arrivée de Trump au pouvoir et la montée des forces nationalistes de droite en Europe vont, de son point de vue, faire lentement évoluer la situation en faveur de la Russie.
Ensuite, parce que sa vision de la situation sur le front le convainc que la Russie gagne la guerre – même si sa vision est plus optimiste que la réalité. Manifestement, les rapports qu’il reçoit exagèrent les succès de l’armée russe et atténuent la gravité des problèmes. C’est un problème, et cela va se traduire dans les décisions qu’il prendra. Il pense que la Russie est capable de conquérir la totalité du Donbass par les armes et il est convaincu que l’Ukraine est en train de perdre sa capacité à résister. Cela signifie qu’il sera plus enclin à garder une ligne dure dans les négociations et qu’il ne fera pas de concessions importantes. De toute façon, il y a un consensus en Russie sur le fait que l’Ukraine n’a pas possibilité de renverser le cours de la guerre.
Vladimir Poutine est-il déconnecté de la réalité ?
Poutine reçoit beaucoup d’informations, de sources variées. On ne peut pas dire que quelqu’un lui cache quelque chose. Si certaines informations ne lui sont pas transmises, c’est avec son accord, parce que ça ne l’intéresse pas ou qu’il considère que ce n’est pas de son niveau. C’est une sorte de filtrage spontané. Comme Poutine fait confiance aux silovikis, il est plus réceptif aux informations qui viennent d’eux, et cela déforme peu à peu sa vision du monde. Il pense que l’économie russe et la situation sur le front se portent beaucoup mieux qu’en réalité. Il est persuadé que tout est sous contrôle, que tout se passe suivant le plan et que la Russie a l’avantage. Ce n’est pas parce qu’on lui cache des choses, c’est simplement le résultat de cette filtration spontanée de l’information.
Vladimir Poutine pourrait-il mettre fin à la guerre ?
Oui, il y est prêt, il a répété publiquement que le conflit s’arrêtera dès que l’Ukraine retirera ses troupes du Donbass. Mais il ne cessera pas les combats de façon unilatérale. Pourquoi le ferait-il ? Il lui est difficile d’imaginer une défaite militaire et ce qu’elle signifierait. Que l’armée russe soit complètement détruite ? Que le Kremlin soit forcé de retirer ses troupes d’Ukraine ? N’est-ce pas la Russie qui a l’avantage stratégique, mais aussi le plus grand potentiel militaire, industriel et l’arme nucléaire ? Pourquoi, alors, voudrait-il mettre fin à la guerre, si ses conditions ne sont pas remplies ?
L’économie russe est-elle devenue dépendante de la guerre ?
C’est une question importante. Il y a une réelle crainte de la fin de la guerre, qui sera un vrai défi pour l’économie et la société. Qu’arrivera-t-il à la croissance ? Comment le système pourra-t-il gérer le retour de centaines de milliers de soldats traumatisés ? Et comment le régime va-t-il se comporter ? Il y a en Russie une crainte que si la guerre s’arrête, il y aura plus de répressions, plus d’arrestations et de confiscations d’entreprises. Ces craintes ne sont d’ailleurs pas infondées. Mais la question la plus importante est celle de la fin de la guerre.
Il peut y avoir un accord, un cessez-le-feu, mais ce ne sera pas durable. Le conflit entre la Russie et l’Ukraine ne sera pas résolu de sitôt, il va durer des années, peut-être des décennies. Et il peut aussi y avoir une escalade avec l’Europe. Nous entrons dans une nouvelle ère, une nouvelle réalité, dans laquelle les incidents, les provocations qui déraperaient et les événements imprévus pourraient déclencher une spirale d’hostilité et, possiblement, tourner à une guerre ouverte. Cela va pousser le régime russe à rester plus militarisé et répressif dans les années à venir.
Vladimir Poutine pourrait-il se lancer dans une « fuite en avant » en s’attaquant aux pays européens ?
Si l’on regarde le discours des élites russes, personne ne pense sérieusement que la Russie va attaquer l’Europe. Il y a toutefois un risque lié à la vulnérabilité de l’Occident et à sa réticence à combattre directement la Russie, par crainte d’un conflit nucléaire. Si la Russie n’arrive pas à pousser l’Ukraine à accepter ses conditions et que l’Europe continue de se militariser et d’armer l’Ukraine, alors la Russie pourrait être tentée par une forme d’escalade locale, en portant un coup limité à la Pologne ou aux pays baltes, et en faisant le calcul que l’Otan ne réagira pas. À l’heure actuelle, ce risque est très faible. Poutine ne veut pas d’une escalade avec l’Europe. Il veut se mettre d’accord avec Trump, qu’il y ait un accord, que les Européens plient sous la pression américaine et que la situation se normalise. Mais si, dans cinq ou dix ans, un Poutine vieillissant commence à perdre le contrôle, perd ses facultés, et qu’autour de lui, certaines personnes lui dictent une ligne plus agressive, ou s’il est remplacé par des gens qui trouveront rationnel de « donner une leçon » aux Européens, alors ces scénarios pourraient se réaliser.
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Author : Charles Haquet, Léo Vidal-Giraud
Publish date : 2026-07-05 16:00:00
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