L’Irlande est-elle en train de devenir un « protectorat militaire français »? Dans un article pour la revue Foreign Policy qui a fait beaucoup de bruit, le politiste Eoin Drea alerte sur le fait que son pays, longtemps très avare en matière de budget de défense, se soit mis sous la coupe de Paris en lui confiant l’achat d’une large partie de ses armements, alors qu’il doit prendre la tête de l’Union européenne.
Pour L’Express, le chercheur au Wilfried Martens Centre for European Studies, think tank basé à Bruxelles et lié au Parti populaire européen (centre droit), explique les raisons de son inquiétude, tout en saluant la diplomatie très habile de la France qui devrait rapporter deux à trois milliards à notre pays, au détriment de la relation historique entre l’Irlande et le Royaume-Uni. Mais, par ailleurs, Eoin Drea assure que l’Europe est aujourd’hui très inquiète de l’inertie économique de la France, notamment en matière de retraites, alors que cela devrait être « son moment » face aux Etats-Unis de Donald Trump. Entretien.
L’Express : L’Irlande est selon vous en train de devenir un « protectorat militaire français ». N’exagérez-vous pas ?
Eoin Drea : Non. L’Irlande fait l’objet de critiques internationales de plus en plus vives, car l’année dernière elle n’a que consacré que 0,22% de son PIB à des dépenses militaires. Elle a longtemps été un profiteur en matière de défense et de sécurité, avec seulement quatre navires de guerre disponibles à tour de rôle et aucun avion de chasse. Pourtant, autour de l’île, on retrouve beaucoup d’infrastructures sous-marines critiques dont dépendent les communications transatlantiques. Aujourd’hui, le pays manque donc de l’expertise nécessaire pour définir ses besoins et priorités. Le gouvernement irlandais était paniqué alors qu’il doit assumer la présidence tournante du Conseil européen, avec des sommets prévus à Dublin au cours des six prochains mois. Il a ainsi confié la responsabilité aux Français pour définir quel équipement il a besoin, les formations nécessaires, les fournisseurs… En janvier, Dublin et Paris ont signé un cadre stratégique commun qui s’étendra jusqu’en 2030. En février, un accord de coopération militaire a été conclu. Le gouvernement a aussi récemment annoncé qu’il souhaitait faire appel à la Marine nationale française pour assurer une défense aérienne temporaire lors des réunions importantes du Conseil européen.
Ne vous méprenez pas : c’est une excellente affaire pour la France. Elle devrait décrocher entre deux à trois milliards d’euros de commandes industrielles pour ses entreprises. En juin 2025, Thales a été sélectionné pour fournir à la marine irlandaise son tout premier sonar remorqué, utilisé par les navires de guerre pour détecter les sous-marins intrus, dans le cadre d’un contrat de 60 millions d’euros. En décembre, le gouvernement irlandais a également approuvé l’ouverture de négociations avec Paris concernant un système radar d’une valeur de 500 millions d’euros. C’est une stratégie brillante, fruit d’une diplomatie très habile menée par la France en Irlande depuis le vote sur le Brexit il y a dix ans. Votre pays a mené une campagne sur le thème « nous sommes votre voisin le plus proche au sein de l’UE ».
Pourquoi cela vous inquiète-t-il ?
Le problème, c’est que l’Irlande n’aura qu’un unique fournisseur et est totalement dépendante de la France. C’est un accord entre gouvernements, l’Irlande ne traite même pas directement avec les entreprises françaises. L’expérience de la Belgique devrait servir d’avertissement à Dublin. En avril 2025, la Cour des comptes belge a constaté qu’un contrat portant sur 442 véhicules blindés de fabrication française finirait par coûter près de dix fois plus cher que l’estimation initiale, soit 14,4 milliards d’euros au lieu de 1,5 milliard. Les médias belges ont également fait état de diverses autres irrégularités contractuelles, sans compter le manque de transparence de la part française concernant les prix et les conditions. La France est en position de forcer pour fixer les conditions, car il ne faut pas oublier qu’il y a un déséquilibre de pouvoir entre la France et l’Irlande, comme il y en a entre la France et la Belgique. Elle dispose de bien plus de ressources et de capacités que les petits États.
Par ailleurs, les priorités économiques de la France à Bruxelles ne sont pas toujours compatibles avec les priorités irlandaises en matière d’impôts sur les entreprises ou d’harmonisations fiscales. Cela crée un levier politique au Conseil européen qui me paraît dangereux.
Enfin, le problème avec ces accords, c’est qu’il n’y aura pas de retombées industrielles ou des avantages en matière d’emplois pour l’Irlande, avec par exemple un assemblage sur place. Ce sont 2 à 3 milliards qui iront directement aux entreprises françaises. C’est un bon deal pour la France, mais c’est mal pensé pour l’Irlande.
Mais n’est-ce pas une bonne nouvelle pour la souveraineté européenne ?
Là encore, la vision irlandaise diffère de celle de la France. Notre culture économique est plus proche des Etats-Unis. L’Irlande figure déjà parmi les plus grands contributeurs nets au budget de l’UE par habitant. Selon les chiffres de 2024 publiés par la Commission européenne elle-même, la contribution nette de l’Irlande — c’est-à -dire ce que nous versons moins ce que nous recevons — s’élève à 211 € par personne, tandis que celle du Danemark est par exemple de 154 €, et celle l’Autriche de 131 €. Pourtant, l’Irlande est loin d’être le pays le plus riche de l’UE, mais les multinationales américaines faussent artificiellement notre économie. Or celles-ci s’opposent à une taxe numérique européenne ou aux impôts sur les sociétés. L’Irlande est donc vraiment prise au siège dans cette situation. Elle est fondamentalement liée à l’Amérique sur le plan économique, tout en étant liée à la France en matière d’approvisionnement militaire. Je ne sais pas où tout ça va nous mener.
L’objectif stratégique français, c’est d’exclure le Royaume-Uni de la défense de l’Europe.
Et qu’en est-il de la relation avec le Royaume-Uni ?
La relation entre le Royaume-Uni et l’Irlande sera toujours différente de celle entre la France et l’Irlande, parce que nous partageons une frontière terrestre. L’Irlande ne fera jamais partie de l’espace Schengen du fait de cette frontière. Ce qui explique par exemple que la Royal Air Force assure, dans les faits, la protection de l’Irlande depuis un accord secret datant des années 1950.
C’est là où l’approche française a été particulièrement astucieuse. La France s’est présentée comme le soutien européen géographiquement le proche, mais l’objectif stratégique français à long terme, c’est d’exclure le Royaume-Uni autant que possible de la défense de l’UE. Il y a par exemple le système français d’information du combat Scorpion utilisé par la Belgique, le Luxembourg et maintenant l’Irlande. A Bruxelles, on plaisante toujours sur le fait que quand les Français parlent d’autonomie stratégique, ils pensent surtout à l’autonomie stratégique française, avec les autres pays qui sont intégrés au modèle français. C’est une approche compréhensible, mais il faut aussi comprendre ses implications pour les petits pays. L’Irlande et le Royaume-Uni entretiennent des relations de longue date en matière de défense en raison du conflit nord-irlandais et de la lutte contre le terrorisme. Aujourd’hui, tout cela est totalement mis de côté simplement parce que le gouvernement irlandais panique, et doit prouver à Bruxelles comme à Washington qu’il est capable d’agir rapidement en matière de défense.
N’est-ce pas de la faute du Royaume-Uni qui, avec le Brexit, a choisi de quitter l’Union européenne ?
Ce n’est pas une option viable de ne pas inclure le Royaume-Uni dans la sécurité et la défense de l’Irlande, en raison comme je vous le disais de la géographie et de cette frontière terrestre. On l’a encore vu ces dernières années. Les jeunes femmes qui sont parties du Royaume-Uni pour devenir des épouses de Daech avaient par exemple pris un ferry pour l’Irlande, puis sont parties de l’aéroport de Dublin, afin d’échapper aux protocoles de sécurité britanniques. Il y a beaucoup d’exemples de ce genre. Dans ce contexte, je ne suis pas certain que cette relation privilégiée avec la France contribue à sécuriser les îles britanniques…
L’année dernière, vous aviez publié dans L’Express une tribune expliquant que « l’Europe ne faisait plus confiance à la France », notamment sur le plan économique. On suppose que cela ne s’est pas arrangé…
Comme tout le monde à Bruxelles, je suis juste inquiet pour l’élection présidentielle française. Pendant longtemps, on s’inquiétait pour l’instabilité politique en Italie, mais maintenant, la situation s’est complètement inversée. Il y aura une forte pression à Bruxelles pour essayer de finaliser le prochain budget de l’UE d’ici le début de l’année prochaine, du fait de cette crainte de ce qui pourrait se passer en 2027 chez vous.
Cela devrait pourtant être le moment de la France. Vous nous aviez avertis qu’à un moment donné, on ne pourrait plus faire confiance aux Américains. La France a aussi pris la bonne décision sur l’énergie nucléaire, et a su investir dans sa sécurité et sa défense. Mais la réalité, c’est que de nombreux Etats membres de l’UE, en particulier en Europe centrale et orientale, préféreraient encore avoir une relation, même affaiblie et subordonnée, avec les Etats-Unis plutôt que de se placer sous un leadership français. C’est un échec de la diplomatie française, qu’on constate même à Bruxelles.
L’autre problème, c’est bien sûr votre incapacité à mener des réformes économiques au niveau national, à l’image des retraites. On voit qu’en Allemagne, Friedrich Merz fait certes face à de nombreux problèmes, mais au moins il essaie d’avancer. En Belgique, il y a aussi des réformes en cours sur les retraites. Étant à Bruxelles depuis longtemps, je travaille sous contrat belge. Mon âge de départ à la retraite sera de 67 ans. Mais en France, c’est toujours imaginable…
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-07-06 16:00:00
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