« Ce n’est pas l’outil le problème, c’est l’usage que l’on en fait. » La formule est devenue un réflexe. On l’entend à propos des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle, mais aussi de nombreuses méthodes managériales. Si un outil enferme les collaborateurs dans des cases ou rend les échanges artificiels, ce ne serait jamais la faute de l’outil. Seulement de celui ou celle qui l’utilise. L’argument paraît frappé au coin du bon sens. Pourtant, tous les outils ne se valent pas. Certains développent notre intelligence ; d’autres s’y substituent. Certains élargissent notre compréhension du réel ; d’autres la réduisent à un modèle. Oui, n’en déplaise aux marchands de méthodes et aux adeptes d’outils, il en existe de très mauvais. Le management en a abondamment consommé. Depuis plusieurs décennies, il multiplie les modélisations censées mieux comprendre les individus. Le résultat est-il à la hauteur de la promesse ? Les collaborateurs se sentent-ils réellement mieux reconnus, mieux considérés, mieux compris ?
Les tests de personnalité, si présents dans les entreprises depuis des années, en sont sans doute l’exemple le plus emblématique. En quelques questions, chacun devient rouge, bleu, vert ou jaune ; dominant, influent ou consciencieux. La richesse d’une personnalité se résume à un profil. Les promoteurs de ces méthodes rappellent d’ailleurs qu’il ne faut pas enfermer les personnes dans ces catégories. Mais pourquoi concevoir un outil dont il faut aussitôt corriger les effets ? Un bon outil éclaire le réel ; il ne demande pas qu’on répare sans cesse les simplifications qu’il introduit.
Même constat avec certaines méthodes de communication dites « non violente ». Leur intention est respectable. Mais à force de transformer les conversations en protocoles, elles fabriquent un langage standardisé. Les émotions deviennent affaires de gestion, les mots des scripts, les échanges des protocoles. On applique une méthode plus qu’on ne parle ou qu’on ne rencontre quelqu’un.
L’intellection n’est pas l’intelligence
Si ces outils n’apportent pas grand-chose au point de devenir progressivement obsolètes, c’est qu’ils reposent sur une confusion majeure : celle de l’intellection et de l’intelligence. L’intellection organise, classe, formalise, modélise. Elle rend le réel plus manipulable. L’intelligence, elle, discerne, interprète, nuance, et saisit la singularité d’une situation ou d’un être. L’intellection cherche à maîtriser ; l’intelligence cherche d’abord à comprendre.
Le management est une discipline qui devrait avoir besoin d’intelligence plus que de modélisation. Car il ne gère pas des objets mais des êtres humains. Or il a progressivement préféré les matrices au jugement, les protocoles au discernement, les profils aux personnes. En ce sens, il était déjà artificiel avant l’arrivée de l’intelligence artificielle. Non parce qu’il utilisait des machines, mais parce qu’il avait remplacé l’intelligence par l’intellection. Pourquoi cette dérive ? D’abord parce que les méthodes se commercialisent admirablement. Une grille, un test, une certification ou un protocole constituent des produits faciles à vendre. Le discernement, lui, ne s’achète pas. Il se cultive par l’expérience, la culture et l’exercice du jugement.
Mais cette dérive traduit aussi le triomphe de ce que Pascal appelait l’esprit de géométrie sur l’esprit de finesse. Le premier calcule, classe et démontre ; le second saisit les nuances, les singularités et les contextes. Le management a cru devenir plus scientifique en privilégiant le premier. Il est surtout devenu plus schématique.
Or le management devrait être, par excellence, une discipline humaniste : il n’administre pas des machines mais des êtres humains. C’est pourquoi il devrait cesser de promouvoir des outils qui réduisent les personnes à des profils ou les conversations à des procédures. L’humanisme ne consiste pas à rendre l’homme plus prévisible ou maîtrisable ; il consiste à reconnaître ce qui, en lui, échappe à toute modélisation.
Le management d’aujourd’hui et de demain n’aura pas besoin de davantage de méthodes. Il aura besoin de davantage d’intelligence. Non pas seulement de cette intelligence artificielle, nouvelle figure de l’esprit de géométrie, qui modélise, classe et probabilise, mais d’une intelligence humaine, sensible et affective. L’esprit de géométrie a trouvé sa machine. Il est temps que le management trouve son esprit de finesse.
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Author : Julia de Funès
Publish date : 2026-07-06 09:45:00
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