Rafal Brzoska règne sur un empire. Son entreprise, InPost, est le leader national des consignes automatiques, que l’on retrouve à tous les coins de rue en Pologne. Le groupe se positionne désormais en champion européen, fort de plus de 80 000 points de retrait répartis dans neuf pays, à travers lesquels naviguent un milliard de colis chaque année.
La notoriété de l’entreprise a franchi les frontières polonaises au moment de son entrée à la Bourse d’Amsterdam, début 2021. Dans la foulée, InPost rachète le français Mondial Relay pour quelque 650 millions d’euros. En février 2026, un consortium réunissant le géant américain FedEx, le fonds Advent International, le groupe tchèque PPF et le propre véhicule d’investissement de Brzoska (A&R Investments) met la main sur InPost pour 7,8 milliards d’euros, l’une des plus grandes opérations jamais réalisées en Europe centrale.
InPost déploie toute une gamme de services liés aux achats en ligne, jusqu’à un assistant doté d’intelligence artificielle : signe que Rafal Brzoska ambitionne de transformer l’industrie logistique.
La vie de l’entrepreneur ne s’arrête pas à InPost. En 2025, il accepte de relever le défi lancé par le Premier ministre polonais, Donald Tusk : mener un choc de simplification administrative du pays. En cent jours, il rassemble un panel d’experts pour promouvoir 500 propositions citoyennes, dont près de la moitié a déjà été adoptée par les autorités.
Classé parmi les dix plus grandes fortunes de Pologne, il investit dans les start-up, possède un média économique et un think tank. Cet enfant de Raciborz, modeste ville du sud de la Pologne, a fondé à vingt ans Integer.pl, une entreprise de distribution de prospectus, avant de créer InPost en 2006. Il a d’ailleurs frôlé la faillite dix ans plus tard, au sortir d’une bataille judiciaire contre la Poste polonaise. Aujourd’hui, il incarne une Pologne conquérante et décomplexée, le pied vissé sur l’accélérateur.
L’Express : Lors du sommet Choose France, vous avez annoncé 1,4 milliard d’investissements en France. Pourquoi ce choix ?
La France est un marché continental clé, sur lequel nous nous développons très rapidement. Depuis l’intégration de Mondial Relay au sein du Groupe InPost, nous croissons nettement plus vite que le marché.
Nous nous concentrons avant tout sur deux axes : l’extension du réseau de consignes et le renforcement de nos capacités logistiques par la construction de nouveaux entrepôts automatisés et de centres de tri. Nous le faisons parce que nous sommes convaincus que le consommateur français se tournera de plus en plus vers les achats en ligne, au détriment du commerce physique.
Qu’est-ce qui se cache vraiment derrière le succès d’InPost, alors que l’idée paraît, en apparence, toute simple ?
Quand InPost est né en Pologne, 100 % des envois étaient livrés à domicile : avec une très bonne qualité, dès le lendemain de la commande, à des prix très bas, dans un contexte de forte concurrence.
Pour exister, il fallait arriver avec quelque chose de réellement disruptif, et la seule façon d’y parvenir était de susciter chez les consommateurs un besoin qu’ils n’exprimaient pas jusque-là . Un besoin de liberté : ce ne sont plus eux qui attendent le livreur, c’est le colis qui les attend. La liberté de choisir. Et les consommateurs adorent cela.
Il faut reconnaître que les débuts n’ont pas été faciles : pendant les deux premières années, après avoir dépensé des dizaines de millions d’euros dans ce projet, nos revenus s’élevaient à environ 2 000 euros par mois. Au départ, ça avait tout l’air d’un échec. Personnellement, je croyais qu’il fallait poursuivre le projet et le développer, convaincu que l’adoption finirait par progresser. Et c’est ce qui s’est passé. C’est ainsi que naissent les entreprises de rupture : quelqu’un arrive et change le paradigme en vigueur.
Et comment InPost compte-t-il poursuivre sur cette voie ?
Je suis convaincu que nous pouvons transformer la manière dont le client entame son parcours d’achat sur Internet. Au lieu d’effectuer une recherche de façon classique, il pourra parcourir les offres et finaliser l’intégralité de la transaction, livraison de haut niveau comprise, au sein d’une seule application mobile. Je crois que nous y parviendrons.
Nous voulons être aussi fiers de cette marque que les Suédois le sont de Spotify
Il y a deux semaines, nous avons présenté notre propre valise de voyage, parfaitement adaptée aux plus grandes dimensions de nos consignes. On peut l’expédier en France, au Portugal ou en Italie deux jours avant le vol, pour ne pas voyager avec ses bagages et ne pas surpayer les compagnies aériennes, qui se rémunèrent sur les bagages et les excédents de poids. Nous avons bien d’autres idées de ce genre, et je suis sûr que nous surprendrons encore plus d’une fois.
InPost a récemment été racheté pour 7,8 milliards d’euros par un consortium réunissant Advent International, FedEx, votre véhicule A&R et le groupe PPF. Il s’agit de l’une des plus grandes opérations jamais réalisées en Europe centrale. En quoi cette transaction marque-t-elle un tournant ?
Je suis membre du consortium, je ne peux donc en dire que ceci : en janvier encore, l’action d’InPost était valorisée autour de 10 euros, parce que beaucoup d’investisseurs sous-estimaient la rapidité de notre croissance et de notre développement. Notre valorisation était très éloignée de celle des entreprises technologiques de référence.
En tant que consortium, nous avons estimé que la société fonctionnerait mieux sous forme privée, car elle doit consacrer davantage de moyens aux dépenses d’investissement. Or cela se serait sans doute heurté à la réticence des investisseurs actuels, qui voient plutôt les entreprises européennes comme des valeurs de rendement, et non comme des sociétés à forte croissance, à l’américaine. C’est pourquoi nous avons offert une prime substantielle par rapport au cours de janvier : 15,60 euros par action. Afin que l’entreprise puisse investir dans ses dépenses d’équipement et l’extension de son réseau, plutôt que de se focaliser sur la génération de trésorerie trimestre après trimestre.
L’empire InPost
D’où vous vient cette fibre entrepreneuriale ?
Je ne suis pas issu d’une famille d’entrepreneurs. Je n’ai pas grandi dans un foyer aisé. Tout est arrivé par hasard. J’ai étudié l’économie et je pensais devenir directeur marketing dans une grande entreprise.
En troisième année, j’ai vu que les enseignes de la grande distribution se développaient à grande vitesse en Pologne, notamment les Françaises Auchan, Géant ou Decathlon. J’ai alors décidé de lancer ma propre affaire dans la distribution de prospectus pour les supermarchés. Je voyais cela comme un revenu d’appoint, mais au bout de deux ans, j’ai reçu une offre d’un fonds américain qui consolidait les entreprises du secteur en Europe centrale et orientale, pour plus de 12,5 millions d’euros. Je l’ai refusée et je me suis consacré à 100 % à l’entreprise. C’est ainsi qu’est née InPost.
Qu’est-ce qui fait de la Pologne un pays d’entrepreneurs ?
Pendant plus de 200 ans, la Pologne a subi les empires, qui ont empêché la constitution d’un patrimoine et d’un capital national. Nous rattrapons ce retard depuis seulement trente-cinq ans. Cet impératif de rattrapage est sans aucun doute l’un des principaux moteurs des nouveaux entrepreneurs de notre pays.
Deuxièmement, le travail. Troisièmement, l’ambition. Quatrièmement, l’éducation. De nombreux jeunes Polonais ont eu la possibilité d’étudier dans les meilleures universités du monde. Certains ont lancé des entreprises à l’étranger, et les développent aujourd’hui en Pologne. ElevenLabs, ICEYE, Panattoni, Oshee… Les gens oublient souvent que ce sont des entreprises polonaises.
Quelle est votre vision de l’Europe ?
L’Europe traverse une crise de leadership. Elle manque d’une vision, y compris à court terme. Je ne sais pas si nous voulons être une puissance de l’intelligence artificielle, une puissance de l’énergie bon marché, une puissance militaire, ou nous distinguer par notre qualité de vie. Personne ne définit ces objectifs.
Songez que l’Europe dispose de 300 milliards d’euros d’épargne, que nous investissons aux Etats-Unis, dans les introductions en Bourse de SpaceX, d’OpenAI ou d’Anthropic, plutôt que dans une vision européenne. C’est une erreur.
C’est là notre défi le plus important. Mais je vois de premiers signaux positifs : six pays, dont la Pologne, sont en train de créer un marché des capitaux commun, qui pourrait retenir ces fonds et les réinvestir en Europe. On ne peut pas accepter qu’un seul pays bloque une réforme aussi importante et nécessaire.
Et qu’en est-il de la « simplification » et des barrières administratives à l’investissement, à l’embauche ou dans le droit du travail ?
La Pologne a prouvé que la simplification était possible à un rythme rapide. Aujourd’hui même, le gouvernement a annoncé l’entrée en vigueur d’une des mesures proposées par les entrepreneurs du groupe « Sprawdzamy » [Nous Vérifions] que j’ai constitué : il sera possible d’immatriculer une voiture sans se déplacer physiquement à l’administration, sans plaques, le tout dématérialisé, plus simple et moins coûteux. Ce sont des choses d’une simplicité désarmante, mais qui changent vraiment la vie.
En cent jours, nous avons donné une impulsion à 500 propositions de simplification. Plus de 200 sont déjà entrées en vigueur, 150 autres le seront d’ici la fin de l’année. Cela montre que les entrepreneurs sont responsables et savent penser le pays.
Vous avez également créé un think tank, The Company. Quel est son objectif ?
Les entrepreneurs ressentent le besoin de débattre des défis majeurs qui nous attendent : les investissements étrangers, la construction de la marque « Pologne », le mix énergétique, la simplification du système fiscal, ainsi que l’avenir du système de santé. Que devons-nous faire face au vieillissement de la population ?
Voilà les éléments de débat que nous voulons porter, en présentant des chiffres, des analyses et les meilleurs exemples internationaux, afin, peut-être, d’inspirer les responsables politiques à chercher des solutions là où elles ont déjà fait leurs preuves.
La prochaine étape, ce sera la politique ?
Non ! (rires) J’ai un objectif très clair : développer InPost sur de nouveaux marchés. Nous voulons être aussi fiers de cette marque que les Suédois le sont de Spotify, qui est cotée au Nasdaq, aux Etats-Unis.
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Publish date : 2026-07-06 15:30:00
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