L’Otan, alliance de pays supposés démocratiques, ferme les yeux sur la dérive dictatoriale du président Recep Tayyip Erdogan en tenant son sommet annuel en Turquie, dans le grandiose palais de plus de 1 000 pièces que le chef de l’Etat s’est fait construire sur les hauteurs d’Ankara. Pour certains dirigeants européens, la couleuvre est difficile à avaler. Mais les impératifs géopolitiques, comme souvent, l’emportent. Erdogan, lui, peut savourer son triomphe.
Il faut dire que le lieu de la rencontre des 7 et 8 juillet présente, pour la majorité des participants, un avantage appréciable : il réduit les risques que Donald Trump claque la porte de la réunion. Car le président américain, lui-même peu attaché aux grands principes démocratiques, est fâché contre beaucoup de pays européens, qu’il accuse de lui avoir mégoté leur soutien contre l’Iran et de ne pas payer assez pour leur défense. En revanche, il tient en haute estime l’homme fort d’Ankara, qu’il décrit comme “une personne très forte et très intelligente”.
Ensuite, la guerre d’Ukraine, les hostilités en Iran et le retrait américain partiel d’Europe convergent pour accroître l’importance de la Turquie pour la sécurité européenne. A proximité de la Russie, du Caucase et du Proche-Orient, sa stabilité est essentielle. En contrôlant les détroits du Bosphore et des Dardanelles, elle joue un rôle crucial en mer Noire pour contenir l’expansionnisme russe. Son industrie de défense, très performante, devient par ailleurs un fournisseur de premier rang pour les armées européennes. Tout cela explique pourquoi les Européens sont devenus très accommodants avec le président islamiste turc.
Plus les Etats-Unis prennent leurs distances avec l’organisation, plus la Turquie, dont l’armée est la deuxième de l’Otan par le nombre de militaires mobilisés, voit son rôle grandir. Selon des diplomates au fait des discussions, aucun chef d’Etat et de gouvernement n’a émis d’objection au sommet de La Haye l’an dernier lorsqu’il s’est agi d’approuver le lieu de la prochaine rencontre : ni le président français Emmanuel Macron, dont les relations avec Erdogan ont souvent été exécrables, ni le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, ni aucun autre.
Atmosphère politique étouffante en Turquie
En théorie pourtant, l’Otan réunit les pays occidentaux d’Amérique du Nord et d’Europe autour de valeurs partagées, énoncées dans le traité fondateur de l’Alliance. On peut y lire que les Etats membres s’engagent à “sauvegarder les principes de la démocratie, les libertés individuelles et le règne du droit”. Toutes choses dont le président turc s’affranchit de plus en plus depuis 23 ans qu’il est au pouvoir, d’abord comme Premier ministre, puis comme président de la République.
Lors du premier sommet de l’Otan à se tenir en Turquie, en 2004 à Istanbul, Erdogan était le chef du gouvernement. Mais il avait alors engagé son pays dans une série de réformes pour libéraliser l’économie, attirer les investisseurs internationaux et appuyer la candidature de son pays à l’Union européenne. Depuis lors, notamment depuis le coup d’Etat raté qui l’a visé en 2016, la situation des droits humains n’a cessé de se dégrader, le recul démocratique de s’accélérer et l’autoritarisme du chef de l’Etat de s’affirmer.
En 2018, les Alliés avaient rejeté la proposition d’Erdogan de tenir leur sommet à Ankara. Cette fois, ils se taisent, bien qu’ils n’en pensent pas moins. En avril, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, mettait dans le même sac la Turquie, la Russie et la Chine en mettant en garde contre l’influence néfaste de ces trois pays en Europe. Ses propos fort peu diplomatiques contre un pays allié avaient alors suscité une levée de boucliers à Ankara.
Il n’en reste pas moins que l’atmosphère politique est de plus en plus étouffante en Turquie. En tenant leur rencontre dans le palais présidentiel, les Alliés apportent, bien qu’ils s’en défendent, un soutien symbolique à Erdogan dans la lutte de pouvoir en cours à Ankara. Car Erdogan semble se préparer à une nouvelle candidature pour se faire réélire une nouvelle fois en 2028, bien que la constitution prohibe plus de deux mandats. Il a fait incarcérer depuis 2025 son principal opposant, le maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu, et plusieurs autres élus du Parti républicain du peuple (CHP), premier parti d’opposition.
Le chef du CHP, Özgür Özel, a été destitué en mai dernier par un tribunal d’Ankara au motif d’irrégularités supposées lors de son élection. A cette occasion, la police a pris d’assaut le siège du CHP dans la capitale pour interpeller les dirigeants du parti. Et pourtant, aucun dirigeant européen de poids, à l’exception notable du ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul, n’a émis la moindre protestation. Un signe de plus que la période de l’après-guerre froide, où les Occidentaux étaient convaincus que l’heure de la démocratie libérale était arrivée, est bel et bien terminée. Dans le nouveau monde, la priorité va à la force et le droit s’incline devant l’intimidation.
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Author : Luc de Barochez
Publish date : 2026-07-06 05:00:00
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