Aux États-Unis, la droite trumpiste et la gauche radicale incarnée par Zohran Mamdani monopolisent l’attention et polarisent le débat public, donnant l’impression d’un pays ayant sombré dans la radicalité et étant déchiré entre deux blocs irréconciliables, comme si le centre avait été rayé de la carte. Pourtant, à l’heure où le pays célèbre les 250 ans de son indépendance, il n’existe pas deux, ni trois mais neuf Amérique sur le plan idéologique, révèle une vaste étude publiée par le Pew Research Center le 10 juin, qui a disséqué les opinions de quelque 10 357 Américains, ainsi que leurs valeurs et leurs croyances sur des sujets aussi sensibles que l’immigration, l’économie ou le rôle du gouvernement.
Même si certains clivages classiques, comme celui de la place de l’État fédéral ou les politiques sociales, continuent d’opposer démocrates et républicains, ces neuf familles se rejoignent parfois de façon surprenante sur certains sujets, signe que les Américains sont souvent plus nuancés que la couleur de leur bulletin de vote ne le laisse penser. Mais alors, qui sont ces neuf familles ?
Les « extrêmes », bruyants mais minoritaires
Premier enseignement : celles les plus idéologiques, militantes et partisanes dominent le débat public, bien qu’elles soient minoritaires, constate l’institut de recherche spécialisé dans l’étude de l’opinion publique. Deux se situent à droite de l’échiquier politique, deux à gauche. À droite, deux groupes représentant 21 % des Américains sont composés majoritairement de républicains qui soutiennent sans réserve Donald Trump et défendent des positions particulièrement conservatrices sur les questions sociétales et culturelles : les No Apologies Right (« droite décomplexée », 9 % de l’opinion) et les Faith First Conservatives (« conservateurs guidés avant tout par la foi », 12 %).
Ces deux segments « partagent de nombreuses valeurs conservatrices, mais diffèrent à la fois par leurs priorités et par leur style », souligne l’étude. Les premiers « adoptent des positions plus dures sur la plupart des sujets » et déclarent apprécier que leurs élus humilient leurs adversaires, tandis que les seconds considèrent que la religion doit jouer un rôle actif dans le gouvernement et dans la société, et rejettent les formes les plus agressives du débat politique. Ces deux catégories de conservateurs ne représentent cependant qu’environ un Américain sur cinq.
À gauche, les « piliers » sont les Leftward Progressives (« progressistes de gauche », 7 %) et Loyal Liberals (« progressistes loyaux au parti démocrate », 11 %). Le premier est majoritaire chez les jeunes et particulièrement anti-Trump. Le second est moins à gauche sur les sujets économiques et davantage attaché aux institutions ainsi qu’au Parti démocrate. Loin d’être négligeables, ces quatre familles rassemblent 39 % des Américains, mais ne constituent pas pour autant la majorité du pays. « La plupart des Américains ont des opinions plus nuancées et modérées que le simple fait d’être entièrement derrière Trump ou derrière la gauche radicale incarnée par des personnalités comme Mamdani », décrypte Hannah Hartig, chercheuse principale au Pew Research Center et coauteure de ce rapport, le neuvième d’une série remontant à 1987.
Ce vaste centre discret mais puissant
Les cinq autres familles regroupent, elles, 53% de la population, ce que l’étude décrit comme « un vaste centre politique désordonné », même si « nombre de ses membres penchent clairement vers un parti plutôt que l’autre ». Deux groupes penchent plutôt à droite (23 % des Américains) : les Unconventional Right (« droite non conventionnelle »), des conservateurs modérés plutôt jeunes, et les Pragmatic and Polite Right (« droite pragmatique et courtoise »), catégorie la plus âgée, conservatrice sur les sujets économiques et plus modérée sur les questions raciales et migratoires. A noter que chez ces derniers, fortement attachés à la civilité en politique, la cote de popularité de Donald Trump est en chute libre.
Les deux autres groupes penchent à gauche : les Left-Out Left (« gauche laissée-pour-compte », 12 %) ont des positions progressistes modérées et se caractérisent par leurs difficultés financières et le sentiment d’être ignorés sur le plan politique. Order and Opportunity Left (« gauche de l’ordre et des opportunités »), la plus importante des neuf familles (18 %) est « économiquement libérale, mais davantage préoccupée par la criminalité et plus favorable aux restrictions migratoires que les autres groupes majoritairement démocrates. » Une famille dont un quart des membres penchent toutefois plutôt du côté des républicains. Dernier groupe, inclassable : les Tuned-Out Middle (« centre désengagé », 9 %), politiquement divisés avec un niveau d’intérêt très faible pour la politique.
L’immigration clive l’ensemble du spectre politique
Neuf familles qui constituent autant de grilles de lecture utiles pour les démocrates et les républicains, qui devront s’adresser au-delà de leur base électorale s’ils veulent espérer l’emporter lors de la prochaine présidentielle. L’affaire ne sera pas mince, d’autant que des lignes de fracture se dessinent à l’intérieur des grands ensembles de familles. Ainsi, parmi les quatre groupes classés à gauche, les questions de sexualité et d’identité de genre et le sujet de la sécurité et de la criminalité sont deux marqueurs importants de division.
Par exemple, la « gauche de l’ordre et des opportunités », qui représente près de deux Américains sur dix, se rapproche par bien des aspects de la « droite pragmatique et courtoise », notamment sur la question migratoire, l’un des sujets qui suscitent des divisions à presque tous les niveaux du spectre politique. « Certaines questions politiques semblent relativement simples dans leur formulation : on est soit d’un côté, soit de l’autre. L’immigration, en revanche, est beaucoup plus complexe, car elle touche à des valeurs fondamentales », observe Hannah Hartig. Et même lorsque des personnes s’accordent sur des principes généraux et un diagnostic, des divergences apparaissent ensuite quant aux solutions à adopter.
Ces divisions apparaissent jusque dans les catégories les plus idéologiques. Ainsi en va-t-il de l’aile gauche de la gauche : la base électorale qui a soutenu Zohran Mamdani à New York est par exemple très différente de celle de Graham Plattner, qui se présente au Sénat dans le Maine, État rural. « Lorsqu’on tient compte de la diversité des opinions qui coexistent sous chacune de ces grandes bannières partisanes, on se rend compte que ces coalitions sont, en réalité, relativement fragiles », explique Hannah Hartig.
« Le récit de la polarisation n’explique pas tout »
A la lecture de cette étude, reste une question : aurions-nous exagéré l’image d’une société américaine polarisée ? Pas vraiment, répond la spécialiste. Outre-Atlantique, poursuit-elle, la polarisation est bien réelle, ne serait-ce que par la force du bipartisme. Un système électoral dans lequel il n’y a fondamentalement que deux choix : républicain ou démocrate. Or, en règle générale, la fidélité partisane l’emporte sur les opinions personnelles au moment du vote, et ce même lorsqu’une personne a davantage de points communs avec quelqu’un situé à l’opposé du spectre politique qu’elle ne l’imagine. Mais dans les faits, rappelle la chercheuse, la majorité de la population américaine n’est ni aussi dogmatique ni aussi idéologisée qu’on pourrait le croire. Leurs opinions sont généralement plus modérées et moins ancrées dans une logique partisane rigide.
Toutefois, une évolution nouvelle a fait son apparition ces dernières années : la rhétorique politique, c’est-à -dire la façon dont les Américains parlent du camp adverse, explique cette spécialiste du comportement électoral. Ainsi, dans sa typologie politique 2026, le Pew Research Center a notamment demandé aux répondants s’il était acceptable d’humilier un adversaire politique. « Nous n’aurions jamais posé une question de ce type il y a quarante ans, lorsque nous avons commencé à réaliser ce genre d’études », relève la chercheuse. Celle-ci voit pourtant dans cette édition 2026 un motif optimiste pour l’avenir : « Les résultats de cette étude nous rappellent que le récit de la polarisation n’explique pas tout. C’est en quelque sorte une mise en garde contre une vision trop simpliste de la polarisation politique. Cela montre qu’il existe encore un espace pour le dialogue, une marge pour la négociation, pour la réflexion sur la portée et les implications des politiques publiques. »
De quoi redonner du baume au cÅ“ur aux candidats modérés désireux de réveiller la majorité silencieuse. La tâche s’annonce toutefois compliquée : aux Etats-Unis, bien qu’ils soient minoritaires, les quatre groupes les plus idéologiques de gauche et de droite sont aussi ceux qui ont le plus de chances de voter et de participer activement à la vie politique. Or, dans le système américain, rappelle Hannah Hartig, réussir à amener quelqu’un aux urnes est presque aussi important que le message lui-même destiné à le convaincre de soutenir votre camp…
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Author : Laurent Berbon
Publish date : 2026-07-05 15:30:00
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