« Je suis gaullienne », a-t-elle lâché, l’air de rien, le jeudi à la télévision. « Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place », a-t-elle lancé le samedi aux militants du RN, citant ainsi Le chant des partisans, hymne de la résistance française pendant l’Occupation. C’est par ce spectaculaire en même temps qu’ahurissant tête-à -queue de l’histoire que Marine Le Pen a occupé la scène de l’élection présidentielle, avant que d’être condamnée, ce mardi 7 juillet, à trois ans de prison, dont deux avec sursis, et à 45 mois d’inéligibilité, dont 30 mois avec sursis. Ultime normalisation pour un parti qui s’est construit dans l’antigaullisme mais dont le sort désormais se retrouve entre les mains d’une candidate sous bracelet électronique, favorite du scrutin de 2027. « Je suis un peu différente des autres, assurait-elle il y a plusieurs mois. Je sais qui je suis, je suis mieux placée pour mener des réformes difficiles car j’en ai pris plein la gueule toute ma vie. »
C’est arrivé demain ? « L’idée que nous pouvons arriver au pouvoir est aujourd’hui acquise », répète depuis plusieurs années Marine Le Pen, avant que la justice ne vienne percuter cette ascension. Une bataille présidentielle ressemble rarement à une autre. Si celle-ci en évoque une autre, c’est celle de 1981, quand François Mitterrand réussit la grande alternance dont la Ve République ne savait pas, alors, si elle en était capable. « Une poussée internationale dans les deux cas, l’acceptation de la société, le fait que tout va à eux, hier les socialistes, aujourd’hui l’extrême droite, et que rien ne prend : la vague est là et fondamentalement tout le monde l’a acceptée, note Jean-Christophe Cambadélis. Au ‘Changer la vie’ de 1981 correspond le ‘On ne les a pas essayés’ d’aujourd’hui. » Mitterrand – Le Pen : le parallèle est vertigineux, cette fois l’histoire ne fait pas un tête-à -queue, elle chancelle.
« Qu’est ce qui fait qu’à un moment, les gens vous imaginent président ?, s’interroge la porte-parole du gouvernement, Maud Brégeon. Cela dépend beaucoup du contexte, je ne sais pas si Emmanuel Macron se présentant pour la première fois serait élu président en 2027 tant l’international joue beaucoup. » Pour Mitterrand comme pour Chirac, battus deux fois avant de l’emporter, les Français avaient estimé que leur tour était venu. Et pour Marine Le Pen, candidate depuis 2012 ?
Le début du marathon
La campagne commence. Le RN se retrouve dans une situation paradoxale : condamné en tant que personne morale à 2 millions d’euros, mené par une candidate elle-même condamnée à un a de prison ferme et néanmoins défenseur d’une opération « mains propres ». Cela s’appelle être sur un fil. « Nous avons un électorat très porté sur la critique des responsables publics et sur la rémunération des élus, très sensible à l’idée d’être anti-classe politique », observe un responsable du mouvement.
C’est elle qui est condamnée, ce sont ses adversaires qui sont un peu groggy, après avoir remarqué sous le manteau ces derniers jours, en cas de scénario favorable à la députée du Nord : « Marine sauvée des eaux. C’est presque Jeanne d’Arc ! » ; « Elle, je ne vois pas à quel moment vous la coincez… » ; « Elle sait se battre, Jordan Bardella ne sait pas. »
Le marathon commence, et voilà qu’ils débutent par un sprint. Dix mois avant le scrutin, les concurrents organisent leur meeting de lancement, tous voient grand, tous essaient de déclencher une introuvable dynamique. Et le bloc central cherche son chemin. « Des centaines de milliers d’euros dépensés, et qu’en reste-t-il ? », se demande un compagnon de route d’Emmanuel Macron. Gabriel Attal, Edouard Philippe, Bruno Retailleau tentent d’imprimer alors que leur camp, ou leurs camps, semble exsangue pour des raisons diverses, dix ans de macronisme, nombrilisme exacerbé à droite.
Jean-Luc Mélenchon voudrait faire croire qu’il aura l’an prochain quatre ans de plus que François Mitterrand lorsqu’il s’est représenté en père de la nation à l’élection de 1988 et qu’il y a emporté une brillante victoire. Il aura surtout deux ans de plus que Jean-Marie Le Pen lorsque celui-ci a atteint le second tour du scrutin de 2022 et c’est lui qu’il semble imiter le plus, notamment par ses dérapages antisémites. Pourtant, le leader insoumis est aujourd’hui porté par la colère sociale et le communautarisme, avant peut-être demain de l’être par la puissance du vote utile qu’il est prêt à aspirer. Plusieurs dirigeants socialistes, et non des moindres, avouent loin des micros qu’en cas de finale Le Pen – Mélenchon, ils ne pourront que voter pour le second. C’est dire si leur situation paraît désespérée. Devant l’avalanche de candidatures au sein de la gauche sociale-démocrate, on pourrait penser que les électeurs ont l’embarras du choix, et ils n’ont que l’embarras. « Peut-on faire un grand film avec des acteurs de série B ? », se moque un conseiller de l’exécutif.
Le 8 janvier 1959, lors de son allocution d’investiture comme premier président de la Ve République, Charles de Gaulle déclare : « Guide de la France, chef de l’Etat républicain, j’exercerai le pouvoir suprême dans toute l’étendue qu’il comporte désormais, et suivant l’esprit nouveau qui me l’a fait attribuer. » Ce sera l’une des questions clés de 2027, dans un pays morcelé, qui jette sur ses institutions un regard de plus en plus perplexe. Et de la réponse apportée dépendra aussi le nom du vainqueur : les Français croient-ils encore à la fonction présidentielle ?
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Author : Eric Mandonnet
Publish date : 2026-07-07 18:58:00
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