Vous souvenez-vous de l’époque où l’on assurait que l’IA allait prendre nos emplois et laisser les humains sans rien à faire ? Jusqu’à présent, ce scénario ne semble pas se réaliser. Ayant analysé l’activité numérique de plus de 10 000 employés, des chercheurs d’ActivTrak ont constaté que lorsque les gens adoptent l’IA, leur vie professionnelle devient plus intense, et non l’inverse. Le temps qu’ils consacrent aux mails, à la messagerie et aux applications de chat a plus que doublé. Leur utilisation des logiciels professionnels a elle augmenté de 94 %.
Des chercheurs de la Haas School of Business de l’université de Berkeley ont observé que, lorsqu’ils utilisent l’IA, les employés se mettent à assumer des tâches qu’ils avaient auparavant externalisées, des activités telles que le codage et l’ingénierie devenant plus faciles à réaliser. Ils enchaînent des pics d’activité le soir, le week-end, dans les salles d’attente et dès qu’ils ont un moment de libre et que l’IA est à portée de main. Ils pratiquent également beaucoup plus le multitasking, supervisant toute une série de bots effectuant différentes tâches simultanément.
La tendance générale mise en évidence par cette étude est que de nombreuses personnes n’utilisent pas le temps qu’elles gagnent grâce à l’IA pour en faire moins ; elles s’en servent pour se lancer dans de nouvelles tâches. L’IA semble également modifier les attentes des employés, ainsi que celles de leurs supérieurs, quant au volume de travail qu’ils devraient accomplir en une journée. Chaque heure semble plus chargée, mais aussi plus épuisante. Les chercheurs d’ActivTrak ont noté que le temps consacré à un travail concentré et ininterrompu avait diminué de 9 %. Il existe même un nom pour désigner cet état d’esprit : le « AI brain fry », soit le cerveau frit par l’IA.
Vie plus frénétique
Rien de surprenant au fond. Chaque fois qu’une nouvelle technologie permettant d’économiser du travail est introduite, certains experts (ceux qui s’y connaissent beaucoup en technologie mais peu en psychologie) prédisent que les gens l’utiliseront pour se faciliter la vie : « Bientôt, nous profiterons tous d’une semaine de travail de 15 heures ! ». Au lieu de cela, les humains utilisent la technologie pour rendre leur vie plus frénétique et plus chargée. Les avions, les trains et les voitures sont des technologies qui font gagner du temps et épargnent des efforts en accélérant les déplacements. Elles permettent également de faire beaucoup plus de voyages.
Un principe directeur de cette ère émergente de l’IA est le suivant : lorsque l’intelligence est abondante, la volonté a de la valeur. Ceux qui feront la différence ne sont pas ceux qui recherchent la détente et utilisent passivement l’IA pour travailler moins. Ce sont ceux qui chercheront à s’améliorer et qui se mesureront activement à l’IA pour développer leurs propres capacités mentales et accomplir davantage.
Besoins cognitifs
En d’autres termes, ce qui différenciera les individus, ce n’est pas leur niveau d’intelligence, mais leur rapport à l’effort mental. À l’heure actuelle, certaines personnes présentent ce que les psychologues appellent un « besoin élevé de cognition ». Elles aiment réfléchir intensément. Ce sont celles qui prennent plaisir à jouer à des jeux complexes et à lire des ouvrages denses. À l’autre extrémité du spectre, on trouve les « avares cognitifs », ces personnes qui trouvent désagréable de réfléchir intensément et saisissent la moindre occasion pour ne pas le faire. Entre les deux se trouvent les personnes ayant un besoin cognitif modéré. Elles feront l’effort lorsqu’une question leur tient vraiment à cœur, mais n’y trouvent pas de plaisir intrinsèque. Le besoin cognitif est corrélé à l’intelligence, mais ce n’est pas la même chose. Nous connaissons tous beaucoup de personnes très intelligentes qui n’aiment pas travailler dur.
Plusieurs catégories de personnes
Dans l’état actuel des choses, les expériences des individus avec l’IA seront très différentes. On peut distinguer plusieurs catégories.
Les passagers productifs. Les personnes ayant un faible besoin de cognition auront tendance à utiliser l’IA pour réfléchir moins. Leur grand avantage est que l’IA les rendra plus productives, car elle facilite considérablement les tâches. Leur grande perte sera que l’IA diminuera leurs capacités mentales, justement parce qu’elle facilite considérablement les tâches.
Dieu semble avoir été un puritain. Il nous a créés pour être le genre de créatures qui ne tirent aucun bénéfice sans une certaine souffrance, qui n’obtiennent aucune récompense sans un certain effort. Cela vaut autant dans le monde du travail intellectuel que dans celui de la musculation. Les êtres humains apprennent mieux lorsqu’ils se trouvent dans la « zone de difficulté optimale », c’est-à-dire lorsqu’ils s’attaquent à des tâches qui ne sont pas trop difficiles au point d’être accablantes, mais pas trop faciles non plus au point de ne nécessiter aucun effort.
L’IA va pousser les personnes peu enclines à l’effort hors de cette zone de difficulté optimale. Une équipe de recherche dirigée par Nataliya Kosmyna, du MIT Media Lab, a constaté que la connectivité cérébrale des personnes diminuait de près de 55 % lorsqu’elles utilisaient ChatGPT, par rapport à lorsqu’elles ne s’en servaient pas pour effectuer des tâches similaires. Vivienne Ming, cofondatrice de Possibility Sciences, a observé que lorsque les personnes utilisaient l’IA, leur activité des ondes gamma — un indicateur de l’effort cognitif — chutait d’environ 40 %.
Cela a des effets prévisibles sur la quantité d’informations que les gens retiennent de leur travail assisté par l’IA. Cela a des effets tout aussi prévisibles sur leurs capacités de réflexion. Une étude menée par Michael Gerlich, de la SBS Swiss Business School, a mis en évidence « une corrélation négative significative entre l’utilisation fréquente d’outils d’IA et les capacités de réflexion critique ». Au début, l’IA vous captive. Vous devenez réellement plus productif lorsque vous l’utilisez. Mais ensuite, elle menace de vous vider de votre substance, à mesure que vous devenez moins compétent et moins informé. Les cas les plus tristes sont ceux des personnes qui s’habituent un temps à cette « béquille » qu’est l’IA, puis s’en voient privées. Des chercheurs dirigés par Grace Liu, de l’université Carnegie Mellon, ont fait vivre cette expérience à des sujets et ont conclu : « Après seulement environ 10 minutes de résolution de problèmes assistée par l’IA, les personnes qui ont perdu l’accès à l’IA ont obtenu de moins bons résultats et ont abandonné plus fréquemment que celles qui ne l’avaient jamais utilisée. »
Une étude menée auprès de médecins spécialisés en endoscopie — qui utilisent des sondes flexibles pour examiner l’intérieur du corps — a révélé qu’avant, ils détectaient des lésions intestinales précancéreuses dans 28,4 % des coloscopies. Après avoir commencé à utiliser l’IA, puis s’en être retrouvés privés, ils n’en détectaient plus que dans 22,4 % des coloscopies. Leurs compétences avaient considérablement diminué.
Récemment, je me suis retrouvé à rouler sur une succession interminable d’autoroutes près d’Anaheim, en Californie, le GPS me guidant à travers une série de sorties et d’entrées d’autoroute. J’ai eu la pensée que nous avons tous eue : « Avant, je faisais ça avec des cartes ! ». Je suis aussi capable de le faire aujourd’hui que de traverser l’océan Pacifique à pied. Le GPS ne fait qu’atrophier certaines compétences en matière de navigation ; l’IA menace d’atrophier tout ce qui se trouve chez ceux qui la laissent faire.
Résolutions non tenues
Les optimiseurs réticents. Les personnes ayant un besoin cognitif modéré comprendront que l’IA risque de les vider de leur substance. Cette perspective les dérangera profondément. Elles prendront la résolution, sincèrement et avec de bonnes intentions, de ne pas se laisser piéger. Mais dans le tourbillon stressant et surchargé de la vie quotidienne, elles se feront happer. Leur résolution s’effondrera et elles deviendront trop dépendantes des bots.
L’IA est une technologie séduisante. Les chercheurs du MIT Media Lab ont remarqué que lorsqu’ils demandaient à des personnes d’utiliser ChatGPT pour rédiger une série d’articles, celles-ci s’appuyaient de plus en plus sur l’IA à chaque fois. Très vite, elles se sont contentées principalement de copier-coller. Ce n’est pas seulement parce que les utilisateurs étaient de plus en plus fatigués au fur et à mesure qu’ils travaillaient. La technologie les a subtilement fait passer d’un état d’esprit à un autre. Les établissements d’enseignement traditionnels reposent sur une mentalité de « culture » : on travaille dur et on s’acharne sur des tâches difficiles pour devenir un meilleur penseur et une personne plus cultivée. La technologie moderne, en revanche, repose sur une mentalité d’ »optimisation » : on trouve une machine qui facilite tout, afin d’accomplir les choses aussi efficacement que possible.
L’ensemble du secteur technologique est organisé autour de l’optimisation. Dans une interview accordée en 2013 au Guardian, Amit Singhal, responsable de la recherche chez Google, déclarait: « Nous nous concentrons de manière obsessionnelle sur l’utilisateur afin de réduire tous les points de friction possibles entre lui, ses pensées et les informations qu’il souhaite trouver. » Les personnes animées par une mentalité de ‘culture’ recherchent la friction ; celles animées par une mentalité d’ »optimisation » veulent que leur vie soit exempte de friction. La technologie moderne veut vous transformer d’un « ‘culturiste mental » en un « pantouflard mental ».
Si vous visez l’optimisation, vous cherchez à maximiser le rendement, et non l’excellence. Dans une enquête menée pour la société de logiciels GoTo, 43 % des employés ont déclaré avoir soumis du contenu généré par l’IA alors même qu’ils soupçonnaient qu’il contenait des erreurs et était globalement de mauvaise qualité.
Très bientôt, les personnes appartenant à ce groupe d’ »optimiseurs » vont subir le même processus d’appauvrissement mental que celles dont les capacités cognitives sont faibles. La curiosité déclinera progressivement. Laura Schulz, psychologue du développement au MIT, a découvert que lorsqu’une enseignante donne des instructions sur la manière d’utiliser un objet, elle limite involontairement la curiosité des enfants à son égard. Mais si elle s’abstient délibérément de donner des instructions, leur curiosité s’en trouve stimulée. L’IA est comparable à cette enseignante qui donne des instructions.
L’engagement général envers la vie va progressivement diminuer. Une équipe de recherche dirigée par Suqing Liu, de l’Université technologique de Shanghai, a constaté que lorsqu’elle laissait des personnes utiliser l’IA puis leur demandait d’effectuer une autre tâche sans l’aide de l’IA, le niveau de motivation intrinsèque des participants baissait en moyenne de 11 %, tandis que leur sentiment d’ennui augmentait de 20 %. L’interaction avec l’IA rendait la première tâche plus agréable, rendant le travail ordinaire ennuyeux en comparaison.
Les personnes de ce groupe seront également de moins en moins capables de tenir tête au bot. La technologie vous demande d’être un interlocuteur compétent face à une entité hautement intelligente mais imparfaite. Mais que se passe-t-il si vous n’avez jamais fait l’effort de vous forger votre propre vision du monde ou de construire votre propre base de connaissances ? Vous allez alors vous livrer à ce que les experts appellent un « abandon cognitif ». Vous allez croire tout ce que le bot vous dit et suivre n’importe quelle direction qu’il vous suggère. Des chercheurs de la Wharton School de l’université de Pennsylvanie ont programmé une IA pour qu’elle donne parfois de mauvaises réponses. Les humains ont accepté ses erreurs comme vraies dans 80 % des cas.
Le problème fondamental de l’optimisation est qu’elle modifie l’attitude des gens vis-à-vis de l’effort lui-même. Chris Sibben est directeur de Rivendell, une petite école privée du nord de la Virginie. Un jour, il a montré à ses élèves un film dont la réalisation avait mobilisé plus de 200 artistes pendant plus de cinq ans. Les élèves étaient perplexes. Pourquoi faire cela ? Comme l’a dit l’un d’entre eux : « L’IA aurait pu le faire en cinq minutes. »
Sibben a perçu dans cette remarque un changement culturel radical, qu’il qualifie, dans un essai publié dans Mere Orthodoxy, d’ »industrialisation du détachement ». Il soutient qu’un élève qui s’est « débattu avec un texte difficile, a révisé un argument sous pression, a échoué puis a réessayé, est plus qu’informé. Il est plus solide. » Comme l’aurait dit notre ami Kierkegaard, ce n’est qu’en s’engageant avec passion qu’une personne se construit en tant que « soi ».
Que se passe-t-il si elle n’a jamais fourni cet effort et n’est jamais devenue un « soi » ? Sibben soutient que la remarque « l’IA aurait pu le faire en cinq minutes »ne porte pas vraiment sur la rapidité. « C’est une réévaluation morale. Elle part du principe que ce qui compte, c’est le résultat, pas l’épreuve ; l’image, pas la vision ; le produit, pas la personne qui acquiert la capacité de le créer. » L’IA « offre la compétence sans apprentissage. La maîtrise sans compréhension », conclut-il. « Un étudiant qui intériorise ce schéma ne devient pas plus paresseux ; il devient moins épanoui, moins présent, moins capable de supporter le poids de la difficulté sans recourir à une aide immédiate. »
Un fort désir d’originalité
Les marathoniens de l’esprit. Venons-en maintenant aux personnes ayant un fort besoin de cognition et à la manière dont elles s’en sortiront à l’ère à venir : un peu comme des marathoniens. L’automobile est une technologie parfaitement adaptée pour parcourir 42,195 kilomètres. Il n’y a aucune raison pratique pour qu’une personne s’entraîne à courir cette distance. Mais certaines le font. Elles veulent fournir cet effort parce qu’elles veulent accomplir des choses — elles veulent étendre leurs capacités.
Les personnes ayant un fort besoin de cognition sont comme ça lorsqu’il s’agit de réfléchir. Vous en faites probablement partie si vous appréciez ce genre de situation : vous travaillez sur un projet depuis un certain temps. Vous n’avez aucune idée de la manière dont vous allez le mener à bien. La date butoir approche à grands pas et l’anxiété est à son comble. Pourtant, vous êtes absolument convaincu que vous allez trouver la solution. Intellectuellement, vous savez que vous avez échoué par le passé et que vous pourriez bien échouer cette fois-ci. Mais en même temps, vous savez au plus profond de vous-même que vous allez trouver la solution. Vous cherchez, vous réfléchissez, puis, comme par magie, un jour, la réponse vous vient à l’esprit, et à ce moment-là, la courbe d’apprentissage devient exponentielle. Certaines personnes détestent le stress généré par ce genre de situation, mais c’est ce qui fait vivre les marathoniens de l’esprit.
Une équipe de chercheurs dirigée par John Cacioppo, de l’université de Chicago, a passé en revue plus de 100 études portant sur des personnes présentant un fort besoin de cognition. Celles-ci ont tendance à avoir de nombreuses pensées liées à la tâche à accomplir. Elles s’engagent dans des conversations stimulantes. Elles ont généralement un fort besoin de clarté et de contrôle. Une fois qu’elles sont parvenues à une conclusion, il peut être très difficile de les en faire dévier, même lorsque des preuves contraires s’accumulent.
À l’ère de l’IA, je soupçonne que les « marathoniens mentaux » vont tout mettre en œuvre pour résister à l’entropie de l’IA. Ils vont ressentir un fort désir d’originalité. À cette époque, la production culturelle paraîtra de plus en plus familière, à mesure que les textes, les chansons et les films deviendront des synthèses de ce qui a déjà été produit. Les « marathoniens », en revanche, voudront produire des œuvres qui semblent personnelles, qui reflètent leur individualité unique. Ils voudront trouver des moyens d’utiliser l’IA pour accroître leur autonomie, plutôt que de la réduire. Ils vont chercher des moyens d’utiliser l’IA pour renforcer leur autonomie, plutôt que de la réduire.
Quelques conseils
Des techniques ont déjà été découvertes pour aider les gens à y parvenir.
Demandez des pistes, pas des réponses : les personnes qui demandent à l’IA de répondre directement à leurs questions subissent une forte baisse de motivation et de capacités. Ce n’est pas le cas de celles qui demandent à l’IA de fournir une réflexion de fond ou des éclaircissements.
Commencez par une page blanche : avant de vous adresser au bot, commencez par une feuille blanche et rédigez votre propre analyse et vos conclusions. Demandez ensuite à l’IA de remettre en question votre réflexion, et non de la produire à votre place.
Alternez les tâches : chaque fois que vous effectuez une tâche avec l’IA, enchaînez avec une tâche qui n’implique pas l’IA. Cela permettra de maintenir en éveil vos capacités créatives.
Repensez les bots : l’utilisation généralisée des chatbots nuit à l’apprentissage. Mais comme le souligne l’écrivain Alberto Romero, les tuteurs IA améliorent en réalité l’apprentissage et la motivation. En effet, alors que les chatbots se contentent principalement de répondre à des questions, les tuteurs guident les étudiants dans des parcours d’apprentissage structurés. Il devrait être possible de repenser les bots classiques afin qu’ils fonctionnent moins comme des encyclopédies et davantage comme des coachs personnels dont le rôle est de développer les capacités intellectuelles, plutôt que de les remplacer.
Faites une distinction nette entre le travail mécanique et le travail créatif : laissez l’IA rédiger des mails fonctionnels. Ne la laissez pas écrire vos textes ou vos notes de service. Dénoncez ceux qui le font.
Demandez des penseurs, pas de la réflexion : mon astuce préférée lorsque j’utilise Claude est de ne jamais lui demander de réfléchir à un problème à ma place. Je lui demande de résumer les penseurs qui ont déjà abordé un problème donné. Si j’essaie par exemple de comprendre le développement de l’enfant, je lui demande d’imaginer un débat entre Jean Piaget et Erik Erikson. « Que se diraient ces deux grands psychologues au sujet du problème qui me préoccupe ? » Ensuite, je lui demande quels ouvrages de ces penseurs je devrais lire si je veux comprendre leur travail. J’obtiens de bien meilleurs résultats de l’IA lorsque je la traite comme un brillant bibliothécaire plutôt que comme un oracle.
Repenser l’éducation
Vous avez peut-être remarqué que l’avenir que je décris ici est marqué par une polarisation cognitive extrême. Certaines personnes utiliseront l’IA pour réfléchir davantage. D’autres, peut-être la majorité, l’utiliseront pour réfléchir moins. Si vous pensiez que les inégalités économiques ou la polarisation politique étaient néfastes, la polarisation cognitive sera véritablement terrible, divisant la société en deux groupes qui pourraient finir par ressembler à deux espèces différentes. Les personnes ayant un fort besoin de réflexion deviendront de plus en plus productives et heureuses ; les autres sombreront dans une sorte de sous-classe mentale.
Cet avenir n’est pas inévitable. Jusqu’à présent, j’ai considéré le besoin de cognition comme une sorte de trait inné. Mais bien que la volonté ait une part d’hérédité, elle est également extrêmement sensible au contexte. Si l’IA a tendance à saper la volonté, les humains peuvent réformer les institutions pour contribuer à la renforcer.
À l’heure actuelle, notre système éducatif est axé sur les contenus et l’intelligence. À l’école primaire, il « télécharge » des contenus dans le cerveau des élèves. Puis, au lycée, il sélectionne les élèves brillants et les oriente vers des grandes écoles d’élite. À l’ère de l’IA, les établissements scolaires devront réorienter leur approche pour mettre l’accent sur la volonté. Lorsque nous serons entourés de machines qui en savent long sur une multitude de sujets, ce qui distinguera véritablement les individus, c’est leur désir de travailler dur et de mettre leurs connaissances au service de la créativité. Ce qui importe vraiment, par conséquent, ce n’est pas la capacité intellectuelle, mais la volonté de courir ces marathons mentaux qui produisent des résultats de grande qualité.
La tâche cruciale qui nous attend consiste à cultiver chez les individus le désir de rechercher la complexité cognitive. Sans vouloir vous faire un discours à la Joseph Campbell, le défi essentiel est le suivant : comment former les gens à considérer leur vie comme un parcours héroïque au cours duquel ils se lancent dans des missions difficiles, qui peuvent se solder par un échec et qui impliqueront inévitablement douleur et souffrance ? Comment former les gens pour qu’ils aient l’âme d’un explorateur, la volonté d’endurer, la capacité de persévérer, même lorsque leur corps et leur esprit leur disent d’abandonner, afin d’atteindre de nouvelles destinations et de trouver des solutions ?
A l’ère de l’IA, chaque école et chaque organisation va devoir trouver ses propres réponses à ces questions. Elles vont passer beaucoup plus de temps à demander à ceux dont elles ont la charge : « Qu’est-ce que tu désires vraiment le plus au plus profond de ton cœur ? Qu’y a-t-il dans ce monde qui vaille vraiment la peine d’être désiré ? Comment cultiver tes désirs les plus élevés ? » Dans notre culture actuelle, tout le monde te dit de trouver ta passion, mais personne ne te dit comment. Les écoles et les organisations vont devoir enseigner cela.
C’est compliqué, car nous n’avons pas de contrôle direct sur nos désirs. On ne peut pas se forcer à être plus curieux, pas plus qu’on ne peut se forcer à aimer le goût du foie gras. Mais la bonne nouvelle, c’est que nous pouvons influencer indirectement nos désirs en nous plaçant dans des situations qui les stimulent ou les étouffent.
Beaucoup de nos écoles réussissent assez bien à anéantir le désir d’effort intellectuel chez les élèves. Chaque minute qu’un enfant passe à s’ennuyer dans une salle de classe anéantit ce désir. Les récompenses extrinsèques, telles que les notes, ont cet effet, car les désirs extrinsèques ont tendance à évincer les désirs intrinsèques. L’inflation des notes étouffe le désir en rendant tout trop facile. Bon nombre de nos systèmes ont été créés par des rationalistes pour se concentrer sur le niveau déclaratif de l’esprit, la partie qui apprend des faits et examine des arguments ; ils ignorent souvent les dégâts qu’ils causent dans les forêts obscures, ces niveaux plus profonds de l’esprit où naissent les motivations.
Heureusement, les écoles et les organisations peuvent également attiser le désir. La théorie de la motivation la plus simple est connue sous le nom de théorie de l’autodétermination, fondée par Edward Deci et Richard Ryan. Les gens se sentent motivés lorsqu’ils sont placés dans des situations qui leur procurent de l’autonomie (je contrôle mes choix), de la compétence (je développe mes compétences) et un sentiment d’appartenance (les gens ici se soucient de moi). D’après mon expérience, la motivation s’accroît avec l’admiration, par exemple lorsque les élèves sont confrontés à des personnalités exceptionnelles ou à de grandes œuvres d’art. Elle s’accroît également grâce à l’apprentissage, notamment lorsqu’un mentor enseigne non seulement à une personne comment faire de l’ingénierie, mais aussi comment devenir le genre de personne qui aime l’ingénierie.
Envie de choses
Ma conviction profonde sur notre époque est que l’intelligence artificielle révélera ce que signifie être humain en mettant en lumière ce qu’elle ne peut pas faire. Avant l’IA, beaucoup de gens croyaient que la raison et l’intelligence étaient les qualités qui définissaient l’humanité. Ce sont elles qui nous distinguent des animaux. Mais bientôt, il existera des entités bien plus intelligentes que nous ; cela ne peut donc pas être ce qui définit l’humanité.
Ce que l’IA ne peut pas faire, c’est avoir envie de choses. Certes, quelques mécanismes s’apparentant à des récompenses existent dans la fine couche des modèles construits par apprentissage par renforcement, mais ces modèles concernent avant tout la prédiction, et non le désir. L’IA ne peut pas éprouver de désir, tout d’abord parce qu’elle n’a pas de besoins biologiques — ces besoins qui poussent les êtres vivants à grandir et à explorer. Plus important encore, l’IA n’a pas de « moi ». Un bot n’a pas de passé, ni de futur. Un bot ne possède pas de structure de préoccupations ni d’ordre des affections, comme c’est le cas chez une personne. Un bot n’a pas d’histoire personnelle, pas d’ensemble particulier de blessures, de joies et d’exaltations vécues dans des régions plus profondes que le calcul rationnel, et il n’a pas non plus de succession de rêves et d’espoirs, qui émergent également de ces régions.
Contrairement à ce que les rationalistes avaient l’habitude de nous dire, la vie ne consiste pas principalement à résoudre des problèmes. N’importe quel ordinateur peut le faire. La vie est un pèlerinage, un voyage : c’est aller quelque part, grandir grâce à l’expérience, s’épanouir, tendre vers une possibilité que l’on ne possède pas encore. Les traits humains déterminants sont donc les pulsions — ces forces qui nous poussent à fournir un effort mental et à surmonter les difficultés — et les aspirations : savoir où l’on veut aller, quelle cause l’on sert, quel genre de personne l’on aimerait être.
Si nous parvenons à aider les gens à apprendre à vouloir davantage, à avoir davantage soif de nouvelles expériences, ils seront prêts à fournir l’effort intellectuel nécessaire pour accomplir des tâches difficiles, et nous éviterons la polarisation cognitive qui nous guette. Si nous parvenons à apprendre aux gens à être clairs et sincères quant à ce qu’ils aiment véritablement, alors l’IA se chargera des calculs et de la synthèse, mais ce seront toujours les humains qui définiront ce qui compte, ce qui mérite d’être exploré, les missions que nous entreprenons et où nous aboutissons. Cela donnerait naissance à une société peuplée de robots dans laquelle la dignité humaine serait préservée, voire renforcée.
*David Brooks est journaliste à The Atlantic, après avoir longtemps été éditorialiste au New York Times. Il est notamment l’auteur de How to Know a Person (Random House, non traduit) et L’Animal social (Presses de la cité). Cet article a été publié en version originale par The Atlantic © 2026 The Atlantic. Distributed by Tribune Content Agency.
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Publish date : 2026-07-08 18:00:00
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