Ils vont découvrir la France sous son meilleur jour. Le défilé du 14-Juillet, sur invitation du président de la République. Une visite privilégiée du musée du Louvre et du Mucem de Marseille. Le tour des laboratoires de Pasqal, champion tricolore du quantique. Une immersion artistique au festival d’Avignon et aux Rencontres photographiques d’Arles… Trente étudiants américains démarrent en ce mois de juillet une année hors-norme, après avoir décroché une bourse auprès de la Villa Albertine, le service culturel de l’ambassade de France aux Etats-Unis. Admis dans la première cohorte de ce programme, baptisé « Lafayette Fellowship », ces disciples de Columbia, Yale ou Stanford s’apprêtent à intégrer un master à Paris Saclay, l’Ecole normale supérieure, Supaero ou encore HEC. Fine fleur sélectionnée parmi 3 400 candidatures, au terme de plusieurs étapes de sélection, jusqu’à un ultime jury présidé par l’économiste nobélisée Esther Duflo.
A peine arrivés en France, les heureux élus ont été conviés à la commémoration des 250 ans de l’indépendance de l’Amérique sous les ors de Versailles. Parmi eux, Braeden Carroll, étudiant de Princeton de 22 ans qui n’avait jamais quitté sa « bulle » du New Jersey, fera sa rentrée de septembre à l’Ecole Polytechnique pour suivre un master Energy Environment. Avec d’autant plus d’enthousiasme que « les prochaines avancées en matière d’énergies renouvelables viendront d’Europe plutôt que des Etats-Unis », estime le futur ingénieur. Sa compatriote née en Caroline du Nord, Gabrielle Scales, diplômée du Spelman College, intégrera l’Université de Bordeaux pour un master en biologie du cancer. Cette future chirurgienne oncologue de 25 ans confesse, en souriant, avoir découvert l’existence du dispositif en scrollant un après-midi sur TikTok… Qu’importe le canal pourvu qu’on ait l’élite. En plus du précieux relais des conseillers d’orientation sur les campus, les instigateurs du projet ont trouvé les bons moyens de se faire connaître.
Perte d’influence française sur les campus américains
Pour composer leur échantillon, ils ont aussi veillé à la diversité des profils. Le logo du programme, dont le F élancé de Fellowship évoque à la fois celui des éditions de la NRF et le symbole mathématique de l’intégrale, résume à lui seul ce vœu. « Nous avons cherché un équilibre entre les sciences exactes et les humanités », expose le directeur de la Villa Albertine depuis 2024, Mohamed Bouabdallah, dont le propre parcours a démarré par une prépa scientifique et une licence d’économie à Paris-Dauphine, avant de bifurquer vers Sciences Po, puis l’ENA. Le diplomate assume volontiers son costume d’entrepreneur. Dès sa prise de fonction, il part en tournée dans les dix villes où la Villa Albertine a ses antennes pour accueillir des artistes en résidence, de Boston à San Francisco, en passant par Miami. Il en profite pour rencontrer présidents d’universités, professeurs et étudiants sur place. Ces échanges lui confirment la perte d’influence française. Le délitement se chiffre : en 2018, près de 9 000 étudiants américains avaient traversé l’Atlantique pour un séjour de plus de 90 jours dans l’Hexagone. En 2024, ils n’étaient plus que 7 700.
Pour inverser la vapeur, le conseiller culturel cherche l’inspiration à l’étranger. « L’ambassade de France n’offrait alors que cinq bourses par an, pour des étudiants américains de niveau licence », note-t-il. Rien à voir avec l’envergure des programmes anglo-saxons comme celui de Rhodes, qui ouvre les portes de l’université d’Oxford à des élèves internationaux, ou la bourse Schwarzman, qui finance les tribulations des étudiants américains en Chine, à l’université Tsinghua de Pékin. Le Lafayette Fellowship a vocation à combler ce vide. Avec le retour de Donald Trump au pouvoir début 2025, il prend même une dimension géopolitique. Entre Paris et Washington, les relations se refroidissent, et aux Etats-Unis, le monde universitaire n’a pas la faveur du président républicain. « Pendant mes études de premier cycle, j’ai travaillé avec plusieurs professeurs spécialisés dans l’ingénierie des énergies durables. Leurs subventions de recherche ont été suspendues et leurs financements gouvernementaux gelés », déplore Braeden Carroll, qui juge l’environnement français désormais plus propice à ce type de travaux.
Des mécènes issus de la tech
« Nous sommes amis, alliés mais pas alignés ». Mohamed Bouabdallah évoque volontiers cette maxime d’Hubert Védrine, ministre des Affaires étrangères sous Lionel Jospin, avec lequel il a signé un essai en 2007. « Il faut que nous soyons amis et alliés », insiste aujourd’hui le quadragénaire, installé dans un somptueux hôtel particulier Renaissance de la 5e Avenue, à New York. Son ambition ? Faire de chaque boursier un ambassadeur de la France aux Etats-Unis et favoriser l’émergence d’une génération de leaders américains francophiles.
Le nom de cette initiative s’est imposé comme une évidence : « La Fayette a certes fait le voyage en sens inverse de nos étudiants, mais il est le Français le plus connu aux Etats-Unis. Des rues portent son nom partout dans le pays. » Idée lumineuse et payante : pour obtenir le droit d’utiliser l’illustre patronyme, Mohamed Bouabdallah contacte la fondation des descendants du marquis, jeune héros de l’indépendance du Nouveau monde, et fait coup double. La famille donne son accord… et s’engage à financer la bourse d’un élève à l’Ecole nationale des chartes. Car l’édifice du Lafayette Fellowship repose, outre la mobilisation des services de l’ambassade, sur le mécénat. Une promotion nécessite de réunir 1,5 million de dollars. Fort de son optimisme et de son entregent, le directeur de la Villa Albertine sait toquer aux bonnes portes. A ce jour, il a déjà levé 2,7 millions d’euros. Il reprendra sa campagne à l’automne avec l’espoir d’assurer rapidement le financement des trois premières années du programme.
Parmi les généreux donateurs, la Fondation Carnegie de New York et le Français Hubert Joly, ex-patron du distributeur de matériel électronique Best Buy aujourd’hui prof à la Harvard Business School, ont été les premiers à répondre présents. Fidji Simo, la Française d’OpenAI, Eric Schmidt, l’ancien patron de Google ou encore Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn, ont aussi signé. « Ces grands noms de la tech américaine ont été sensibles au fait que le président Macron en personne lance le programme en septembre dernier, à la Villa Albertine. Ils sont sollicités en permanence pour financer des projets, leur contribution nous donne énormément de crédibilité », se félicite Mohamed Bouabdallah. Ce n’est que le premier étage de la fusée Lafayette. Le second consistera à créer, sur le modèle américain, un fonds de dotation de 30 à 50 millions de dollars, dont les seuls intérêts financeront les bourses.
Des ambitions fortes pour un projet qui semble déjà fécond. En 2025, le nombre d’étudiants américains en France est remonté à 8 200. Sur les six premiers mois de 2026, il progresse encore de 14 %. Sans doute, le pays des Lumières attire les cerveaux déboussolés par la politique de l’administration Trump. Mais Mohamed Bouabdallah voit surtout dans cette inflexion les premiers effets de son opération séduction. « Notre surgissement sur les campus a suscité intérêt et visibilité ». Une première victoire avant de voir, un jour « un Lafayette Fellow comme président des Etats-Unis », lance-t-il, plaisantant à moitié.
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Author : Muriel Breiman
Publish date : 2026-07-08 05:00:00
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