Sur la table en plastique d’un bar-tabac, une Marlboro rouge se consume d’elle-même jusqu’au filtre tandis qu’un verre de menthe à l’eau estampillé Frigolet (une marque de sirop née à la fin du siècle dernier) défie la canicule. Leur propriétaire vient de s’engouffrer côté comptoir pour participer au karaoké improvisé par deux habitués sur un tube bien connu des années 1980 : Une autre histoire, composée par Gérard Blanc. Savoureux hasard typique de la loterie des ondes. Ici, à Riorges (42), la radio est branchée sur Nostalgie. Ici, on ignore tout de la tournée d’une autre chaîne, la très branchée Radio Nova, qui ne possède même pas de fréquence FM dans le coin, mais qui vient tout de même, cet après-midi, faire une escale à une dizaine de minutes à pied, au parc Beaulieu, pour s’y produire en direct. Depuis la mi-juin, pour achever la deuxième saison de La Dernière, son émission phare, l’équipe sillonne la France des moins de 50 000 habitants à la rencontre de son public non parisien.
A première vue, l’opération aurait pu tourner au fiasco, tant Radio Nova, rachetée par le banquier d’affaires millionnaire Matthieu Pigasse en 2015, hérite d’une image parisienne et branchée. Mais pour qui aurait eu vent de l’ascension de la station, dont l’audience a été multipliée par quatre en deux ans, la présence des quelque 4500 spectateurs dénombrés par les organisateurs n’aura rien d’une surprise. A plus forte raison au vu du succès rencontré par la fameuse émission La Dernière, poule aux œufs d’or emmenée par la « bande de France Inter », sous la houlette de Guillaume Meurice, opportunément repêché par Matthieu Pigasse après sa blague qualifiant Benyamin Netanyahou de « nazi, mais sans prépuce ». Pour l’avoir répétée à l’antenne malgré le tollé dans l’opinion et la demande explicite de la direction de ne pas le faire, l’humoriste avait été remercié en juin 2024 par la radio publique.
Au parc de Beaulieu, parmi le public venu rire aux blagues de « la bande à Meurice », la polémique est loin d’avoir suscité l’indignation. C’est même précisément pour cette raison que José*, un jeune Lyonnais, a suivi la troupe sur les ondes de Matthieu Pigasse, jusqu’à se rendre à Riorges pour assister à l’événement. Il n’en dira pas plus : l’évocation de L’Express – « c’est de droite ça, non ? » – l’a refroidi. Il passe la main à Jeff*, son beau-père retraité qui a accepté de le suivre. « Je reconnais que certaines blagues des chroniqueurs de l’émission m’ont choqué, mais dans le contexte actuel, avec l’extrême droite qui explose, on ne peut pas se permettre de faire la fine bouche », dit-il. Mélanie*, éleveuse de bétail cumulant trois emplois et fan absolue des ex-enfants terribles de la radio publique, ne dit pas autre chose : « tous ceux qui sont ici ont en commun de vouloir faire corps, à gauche, contre l’offensive médiatique et politique des fachos ». Ce, « quel que soit notre parti de cÅ“ur », dit-elle en piétinant distraitement l’un des tracts de La France insoumise distribués à l’entrée.
Matthieu Pigasse dit « livrer bataille contre l’extrême droite à travers les médias » et pour cela, il a une formule : la « bataille culturelle ». Pour ce faire, le millionnaire compte bien mettre Radio Nova à contribution. Au risque de sombrer dans les mêmes travers que ses adversaires – vider de leur substance les médias qu’il rachète sur l’autel d’un agenda politique voire pire, se tromper d’ennemi ? Jacques, qui a voté Emmanuel Macron en 2017, ne feint pas la naïveté. « Ici, c’est la radio des bobos insoumis. Mais les suivre, c’est une façon de montrer les muscles tous ensemble face aux ultraconservateurs sans se comporter comme des gros lourdauds (sic), veut-il croire. Alors on prend le risque ».
Radio Nova telle que la conçoit Matthieu Pigasse n’est pas en guerre contre le RN et ses relais, mais contre la gauche qui ne lui ressemble pas.
Un tour très militant
Les auditeurs ne s’y trompent pas : ces derniers mois, l’antenne jadis à la pointe de la « sono mondiale » a en effet pris un tour très militant. Ce, malgré ce qu’en dit la chefferie qui, entre deux anecdotes dressant le portrait d’un patron mélomane fan du rock australien d’Amyl and the Sniffers – donc bien incapable de sacrifier une double-croche sur l’autel de la politique – n’a de cesse de rappeler la part d’antenne dédiée à la musique (environ 70%). Dans les faits, pourtant, les prises de parole militantes se multiplient. Ici, une chronique signée par l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré compare les policiers et les gendarmes – bête noire de la sphère insoumise – à « Daech ». Là , une autre, du même auteur, souhaite à Sophia Aram (humoriste et chroniqueuse sur France Inter, très critique de la sphère insoumise comme de ses totems) de se faire renverser par une Kangoo. Pas de quoi choquer Matthieu Pigasse qui, auprès de L’Express, revendique, bravache mais dans un flou opportun sur les contours, une ouverture de la station à « toutes les sensibilités de gauche ». Sans doute a-t-il oublié de mentionner Jean-Luc Mélenchon, invité le mois dernier de l’émission Personnage principal, ainsi que ses lieutenants et sympathisants, de l’eurodéputée Rima Hassan à l’historien du nazisme Johann Chapoutot. Reste que parmi les convives de Personnage Principal, où se pressent tous les « premiers rôles [de gauche] de l’actualité », selon l’émission, certaines figures de premier plan manquent pour le moment à l’appel : Raphaël Glucksmann et Olivier Faure qui, comme le chuchotait récemment L’Express, en aurait pris ombrage…
Les années mythiques de Nova, celles où la chaîne appartenait à l’éclectique Jean-François Bizot semblent loin. Parmi les historiques sollicités par L’Express, tous dessinent un même portrait : celui d’un esprit punk, bordélique, impertinent, flairant l’avant-garde au kilomètre – on lui doit notamment la mise en lumière de Jamel Debbouze, Omar et Fred ou encore MC Solaar. Un homme de gauche, c’est certain, antiraciste et anti-FN jusqu’à l’os, mais pas sectaire pour un sou. « L’ambition de Bizot était précisément de décloisonner les esprits après 1968. Il était capable de faire dialoguer des anarchistes, des maoïstes, des libertaires… Aujourd’hui, le Nova de Matthieu Pigasse fait tout l’inverse : il enferme la pensée dans une cage idéologique », peste Brice Couturier, journaliste et producteur de radio ayant lui aussi fait ses classes au sein de la planète Nova.
Matthieu Pigasse est un revanchard, il veut en mettre plein la vue, c’est ça, sa priorité.
« On ne peut pas mener une bataille culturelle en accentuant les divisions au sein de son propre camp, fulmine un autre ancien de la station. Au fond, la radio telle que la conçoit Matthieu Pigasse n’est pas en guerre contre le Rassemblement national et ses relais, mais contre la gauche qui ne lui ressemble pas ». Depuis Riorges, on peinerait à lui donner tort tant, du magazine Franc-Tireur au Printemps républicain, Caroline Fourest, Sophia Aram, en passant par les médias du service public, le procès en « extrême droite » n’est jamais passé loin. « Une version branchée du bizutage », tranche Ariel Wizman, ex-animateur de Nova (il y a notamment animé l’émission « La Grosse Boule » avec Édouard Baer, de 1993 à 1997). Avant de poursuivre : « Je me fiche pas mal de défendre un quelconque ‘esprit Nova’. Beaucoup de choses méritaient d’être modernisées, et l’on pourrait tout à fait faire valoir que les temps ont changé. Mais une chose est certaine : Bizot le libertaire n’aurait jamais laissé sa radio devenir l’organe de propagande d’un parti politique. Or aujourd’hui, la recette Nova, c’est agiter l’épouvantail du facho pour faire monter LFI ».
Opportunisme politique
Clientélisme en vue d’une possible candidature présidentielle, calcul froid d’un homme d’affaires ayant flairé une manne d’audience ultra polarisée, simple ego trip ? Ou serait-ce les trois à la fois ? « A la différence d’un Vincent Bolloré, qui a un véritable projet idéologique, Matthieu Pigasse s’est payé une danseuse avec Radio Nova, analyse Thierry Keller, cofondateur d’Usbek & Rica, ancien militant à SOS Racisme et ex-chroniqueur sur Radio Nova. C’est un commercial, il est taillé pour maximiser les bénéfices. L’extrême droite, ce n’est pas son problème, voire ça l’arrange. Matthieu Pigasse mène sa bataille culturelle par opportunisme politique et personnel. C’est un revanchard, il veut en mettre plein la vue, c’est ça, sa priorité ».
Quitte à sombrer lui aussi dans la surenchère et l’ultra-polarisation… Mais est-ce bien ce qui le préoccupe ? A L’Express, le grand patron se plaît à raconter le soir où, tapis dans l’ombre d’une salle de spectacle, il eut une révélation du nom d’Akim Omiri, humoriste alors invité à chroniquer dans La Dernière. « Quand je l’ai vu sur scène, j’ai su qu’il fallait lui donner une émission ». Depuis, c’est peu dire que le désormais animateur de La Riposte a fait parler de lui : accusations d’antisémitisme après une chronique sur l’animateur Arthur, une blague sur Ruth Elkrief et le Crif. Une autre mêlait Yaël Braun-Pivet (présidente de l’Assemblée nationale), Jeffrey Epstein et le Mossad… Le tout, sans compter ses reposts de comptes complotistes sur les réseaux sociaux. Dans son équipe, le chroniqueur Richard Sabak n’est pas en reste : accusé d’avoir relayé des thèses complotistes transphobes visant Brigitte Macron, il s’est aussi illustré en avril en se grimant en Alice Cordier, présidente du collectif Némésis, pour se moquer de son physique. Qu’à cela ne tienne, côté direction, on renouvelle son soutien à l’humoriste. L’orage passera, ils passent toujours.
Dans les couloirs de la galaxie Nova, on s’inquiète cependant des instincts provocateurs du patron. Depuis quelque temps, le bruit court qu’un contact aurait été établi entre le groupe Combat (qui détient Nova) et Mehdi Meklat, ex-chroniqueur du Bondy Blog qui, en 2017, avait été épinglé pour des propos homophobes, misogynes et antisémites tenus sous pseudonyme. On parle même d’un déjeuner impliquant notamment un membre de la direction et l’intéressé, pour évoquer une possible collaboration. Interrogé sur ce point, Matthieu Pigasse ne dément pas vraiment. Il jure que Meklat ne viendra pas sur Nova mais s’agace qu’on lui rapporte ce rendez-vous, allant jusqu’à souligner que l’ancien chroniqueur n’a fait l’objet d’aucune condamnation. Signe qu’il suit l’affaire de près, il sait d’ailleurs que L’Express a tenté de joindre Meklat, lequel nous a adressé une fin de non-recevoir. Chez le nouveau Nova, la provoc fait clairement partie du plan.
*Les prénoms ont été modifiés.
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-07-08 16:00:00
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