Déposé au Sénat le 25 juin dernier, le projet de loi de relance et de décentralisation du logement, porté par le ministre Vincent Jeanbrun, prétend accélérer la construction en simplifiant les procédures d’urbanisme. Parmi ses nombreuses dispositions, il instaure un régime dérogatoire dans lesquelles les dispositions des Plans locaux d’urbanisme (PLU) seraient paralysées, tout comme le pouvoir d’autorisation des Architectes des Bâtiments de France (ABF), remplacé par un simple avis. Derrière l’objectif affiché d’efficacité, cette réforme compromettrait la cohérence de nos villes en supprimant l’action unificatrice conjuguée des collectivités et de l’Etat.
Surfant sur la canicule, le ministre a affirmé, dans un entretien accordé au journal Le Monde, que les ABF empêcheraient les propriétaires d’installer des « volets » dans les périmètres de protection des monuments historiques, véritable légende urbaine. Car l’ABF s’oppose – au contraire – à l’enlèvement ou demande la restitution de persiennes et volets en bois, massivement présents à Paris et ailleurs au début du siècle dernier. Il peut en revanche s’opposer aux volets roulants en PVC ou en aluminium, moins efficaces, plus fragiles donc plus coûteux à moyen terme. Cet argument n’est au demeurant que l’arbre qui cache la forêt des demandes corporatistes du secteur de l’immobilier, de la construction et de la rénovation. Il conduirait à surdensifier nos centres anciens en s’attaquant aux îlots les moins bâtis et les plus verts. Ainsi, les dérogations aux plans locaux d’urbanisme permises par le projet permettraient notamment de construire au sein d’espaces verts protégés (EVP) ou à l’emplacement d’arbres remarquables. Et l’ABF ne pourrait rien y redire, lui qui défend pourtant quotidiennement la structure végétale des villes, tel ou tel jardin ou arbre grâce à son avis conforme. Paradoxalement, le texte contribuerait ainsi au recul de la nature en ville, dont les habitants ont pourtant un besoin vital. Bref, loger plus d’habitants en ville mais avec un effet négatif sur son habitabilité. Nous ne manquons pourtant pas de surfaces habitables ou à convertir en habitation au sein des villes ou de logements vacants dans des zones oubliées par l’activité et l’aménagement du territoire…
Piège thermique
La canicule de juin 2026, la plus intense jamais mesurée en France, instrumentalisée par des politiques voulant livrer nos villes aux « solutions » des promoteurs, a mis en lumière une autre de leurs erreurs tragiques : celle d’avoir réduit la question de la décence des logements au seul confort d’hiver, sans tenir compte de leur confort d’été, domaine dans lequel le bâti ancien excelle. Cette confusion s’explique par une méconnaissance de la différence fondamentale existant entre isolation et inertie thermique.
Alors que l’isolation limite les transferts de chaleur, l’inertie correspond à la capacité des matériaux à l’absorber, puis à la restituer lentement, ce qui maintient une température intérieure stable. Or, un mur ancien en pierre possède une forte inertie qui conserve la fraîcheur, là où un isolant posé par l’intérieur la détruit en piégeant la chaleur. Les architectes du patrimoine et associations alertent depuis des années sur la nécessité de ne pas traiter le bâti ancien comme une « boîte », devenant un « piège thermique » par forte chaleur. Plutôt que d’agir de façon lourde et industrielle sur l’enveloppe des bâtiments, il convient de recourir, de manière concertée avec les ABF, à des dispositifs de protection des ouvertures et de rafraîchissement harmonieux avec les paysages urbains et ruraux, notamment certains systèmes de climatisation installés en coeur d’îlot ou réseaux de froid.
La crise du logement est réelle et les blocages freinant la production, la conversion et la mise en location des logements méritent d’être sérieusement examinés, comme, plus fondamentalement, une meilleure répartition de l’activité sur le territoire national, la surdensification de quelques métropoles n’étant plus viable. Certaines réglementations doivent être levées, notamment l’interdiction de louer un logement disposant d’un bon confort d’été, paradoxe insupportable. Mais supprimer l’avis conforme des ABF serait une nouvelle erreur sacrifiant la qualité architecturale et la nature en ville à l’industrie du bâtiment, sous couvert d’urgence. Les cicatrices d’une telle brutalité urbaine, dont les décennies passées portent encore la marque, sont pourtant sous nos yeux. Le secteur de la construction et de la rénovation doit être mis au service de l’intérêt général et non l’inverse. Les PLU, comme les ABF, en sont les indispensables garants.
* Signataires :
Stéphane Bern, animateur, producteur
Dorian Bianco, docteur en histoire de l’architecture
Marie-Jeanne Jouveau, architecte du patrimoine, coprésidente de l’association des Architectes du Patrimoine
Julien Lacaze, président de Sites et monuments
Didier Ryker, journaliste et fondateur de la Tribune de l’Art
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Publish date : 2026-07-10 12:24:00
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