Depuis la fin mai, à une vingtaine de kilomètres de Leipzig, à l’est de l’Allemagne, les touristes en goguette au parc Belantis peuvent désormais déambuler dans les allées fleuries d’un village gaulois. Le décor est léché et pas un détail ne manque pour coller à l’iconographie d’Astérix, le chef-d’œuvre du tandem Goscinny-Uderzo. Des maisonnettes aux toits en rondins, un gros chaudron magique au centre de la place du village et dans un coin, un menhir. Indispensable. Tout autour, s’éparpillent quatre attractions flambant neuves reprenant l’univers de la BD, et destinées aux tout-petits et leurs parents. La star des lieux, Idefix, le chien d’Obélix, veille gentiment sur les visiteurs. La Compagnie des Alpes, géant français des loisirs, a racheté pour près de 22 millions d’euros en avril 2025 ce parc à thème qui s’étale sur près de 80 hectares et garde précieusement dans ses cartons 41 hectares supplémentaires de réserves foncières. De quoi laisser libre cours à l’imagination. A des centaines de kilomètres alentour, aucun concurrent. Outre-Rhin, l’entreprise joue presque à domicile avec ses irréductibles Gaulois. En nombre d’albums vendus, l’Allemagne est le deuxième marché après la France et chaque nouvel opus de la série s’écoule en plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Ce village gaulois n’est que la première pierre d’une transformation totale de « Belantis » qui devrait se terminer en 2030, si tout va bien. Des travaux de près de 5 millions d’euros pour donner naissance au deuxième parc Astérix d’Europe. De quoi installer la Compagnie des Alpes dans son costume d’amuseur public européen.
L’entreprise, née il y a près de 37 ans dans la montagne, – elle est le leader en Europe de la gestion de domaines skiables – est aussi devenue en un peu plus d’une dizaine d’années un champion des parcs à thème. Dans sa corbeille tricolore, le parc Astérix à Plailly, au nord de Paris, le Futuroscope, près de Poitiers, le Musée Grévin, à Paris, le parc Walibi, en Isère ou encore France Miniature. S’ajoutent deux parcs en Belgique, un aux Pays-Bas, un autre en Autriche – le seul du pays – et désormais le Belantis en Allemagne. Un petit empire très rentable géré au sesterce près par un financier à la carrure de rugbyman, Dominique Thillaud. Ce spécialiste des fusions-acquisitions a commencé sa carrière chez JP Morgan, puis fait tourner ses fichiers Excel à la SNCF avant de présider les Aéroports de la Côte d’Azur et de rejoindre la Compagnie des Alpes en mars 2021. Dans sa langue de banquier d’affaires, il explique « piloter le groupe avec le free cash flow » – les yeux rivés sur le flux de trésorerie déduction faite des investissements en capital – précisant aussitôt « qu’il ne faut jamais mégoter avec la qualité de service ». « L’expérience client » est calculée quasiment en temps réel sur chaque parc, chaque attraction, chaque hôtel, chaque restaurant. Pas de prestataire, tout est internalisé. Une obsession de la donnée et du détail qui paye. En cinq ans, la fréquentation des parcs a grimpé de 25 % et depuis trois ans, l’activité de la branche « parc à thème  » a dépassé celle des stations de ski. Près de 678 millions de revenus l’an passé pour un chiffre d’affaires du groupe de 1,4 milliard d’euros. La crise du pouvoir d’achat ? « Moi, je ne la vois pas. J’ai l’impression que les dépenses de loisirs sont sacralisées », conclut le patron. Le financier reprenant vite le dessus, il ajoute que depuis 2023, le cours de Bourse de la Compagnie des Alpes a gagné près de 55 %, une des meilleures performances de la place parisienne.
L’entreprise revient pourtant de loin. C’est pour sauver de la faillite une poignée de stations de ski – dont Tignes, les Arcs et les Menuires – que la Caisse de Dépôts crée en 1989 la Compagnie des Alpes afin de fédérer et professionnaliser la gestion des domaines skiables. Rapidement, et avec le soutien de la Caisse, l’entreprise grandit, avale des stations, s’introduit en Bourse et découvre au tournant des années 2000 le monde des parcs de loisirs. Mais la crise financière de 2008 et des investissements pas toujours rentables laminent les comptes. En 2013, les pertes sont abyssales. C’est là qu’une jeune femme qui, à l’époque, n’a pas encore goûté aux honneurs de la politique, prend les rênes de l’entreprise : Agnès Pannier-Runacher. Elle avait découvert le dossier lorsqu’elle dirigeait la stratégie et les finances de la Caisse des Dépôts avant de se frotter à la « vraie vie » de l’entreprise chez Bourbon, une compagnie maritime marseillaise, puis au sein de l’équipementier automobile Faurecia. Hasard de sa nomination, elle adore le frisson des montagnes russes. Elle découvre vite que la branche des parcs à thème a toujours été considérée comme secondaire. « On appelait ceux qui travaillaient là -bas : les saltimbanques derrière les barbelés », raconte aujourd’hui l’ancienne ministre. Elle lance alors un grand plan stratégique, met l’expérience client au cÅ“ur de toute sa politique, réinvestit dans les parcs, thématise certains et se déleste des plus petits dont le potentiel de croissance n’est pas assuré.
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Surtout elle « structure » les équipes, sillonne la planète pour dénicher les meilleures idées et crée un bureau d’études chargé de concevoir et d’imaginer les histoires associées à chacun des parcs. Rapidement, les nouvelles attractions proposées au parc Astérix font le plein. Au Futuroscope, il s’agit de transformer un site dédié à l’image en un parc à sensation, le tout dans une ambiance de conquête spatiale. A chaque fois, les équipes de designers font des merveilles.
C’est avec une vue imprenable sur les toits vert-de-gris de l’Opéra Garnier, en plein cÅ“ur de Paris, que ces « développeurs » inventent de nouveaux mondes. Une douzaine de techniciens, ingénieurs et designers, ces derniers ayant été recrutés dans le milieu du spectacle. Leur dernière grande aventure : le super « roller coaster » Toutatis, au parc Astérix. Un circuit de montagnes russes de 51 mètres de haut, affichant des pointes de vitesse à 110 kilomètres-heure qui en font l’attraction la plus rapide de France. Un investissement de 35 millions d’euros. La redoutable machine elle-même ne représente que les trois-quarts de la mise. C’est qu’il faut thématiser l’expérience, l’inscrire dans un récit, travailler sur les abords, les boutiques environnantes, la gestion des foules, jusqu’à la largeur des files d’attente. L’histoire ? Elle tient en une ligne. « Les Gaulois organisent un grand festival en l’honneur de Toutatis », expose Julien Simon, le responsable de la cellule de développement. A partir de là , les designers ont eu carte blanche. Un univers scénarisé dans un large « story-board ». Ensuite, chaque élément, chaque objet, chaque bout de façade de l’attraction, sa taille, sa couleur, sa patine ont été scrupuleusement consignés dans un cahier scénographique. « Rien que cette étape nécessite quasiment trois mois de travail », précise Julien Simon. Ensuite, il a fallu faire travailler des dizaines de sous-traitants. L’attraction a été achetée sur catalogue à une entreprise basée au Lichtenstein, puis elle a été personnalisée. Les luminaires viennent ainsi d’Allemagne. Quant aux éléments du décor en béton sculpté, ils ont été fabriqués en France par ABB, une entreprise spécialisée, en Seine-et-Marne, qui a travaillé notamment sur la reconstitution de la grotte Cosquer. Des mois de travail et, en bout de course, un assemblage à la main.
Les designers et scénaristes travaillent déjà aux futurs projets d’agrandissement des parcs, avec notamment la zone Londinium au parc Astérix et une nouvelle montagne russe unique en France. Près de 250 millions d’euros d’investissements sont prévus d’ici 2030. « L’objectif, c’est un nouveau blockbuster tous les trois à cinq ans », assure Dominique Thillaud. Le rythme, c’est aussi la clé du succès pour la Compagnie des Alpes.
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Author : Béatrice Mathieu
Publish date : 2026-07-11 14:00:00
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