La tache est apparue d’un coup, semblable à une petite brume. Un léger trouble qui vite s’est transformé en voile blanc. Jusqu’à ce matin de juin, Anna*, 24 ans, étudiante en journalisme, n’avait jamais connu de tels symptômes. L’ombre s’en est d’abord pris aux mots sur son téléphone avant de faire disparaître une partie des objets de sa salle de bains. Un œil fermé, le regard en coin, la jeune femme a dû courir à la pharmacie : « Vous pensez que je dois aller aux urgences ? Je viens de perdre une partie de la vision », demande-t-elle alors, prise d’infernaux maux de tête.
A l’hôpital, les ambulances s’enchaînent. Les admissions n’ont cessé de grimper depuis la première vague de chaleur, fin mai – 650 par jour depuis le 22 juin, 10 % de plus qu’à la normale. Face à Anna, les médecins s’inquiètent. Se pourrait-il que la jeune femme fasse un accident ischémique transitoire, une sorte de petit accident vasculaire cérébral, comme les patients qui affluent sur des brancards à cause de la hausse du mercure ? Les températures extrêmes affectent surtout les personnes âgées, mais les patients en surchauffe peuvent aussi être jeunes et bien portants surtout face à des canicules de plus en plus dures, alors les médecins emmènent Anna en salle d’examen.
Une IRM puis un électroencéphalogramme plus tard, les résultats tombent : il ne s’agit que d’une méchante migraine ophtalmique, une première pour la jeune femme. L’incident, survenu quelques jours après la première vague de chaleur, n’a pas été expliqué. Ce type d’affection est très courant, et pourrait tout à fait être lié à la fatigue ou aux aléas des mauvais jours. Mais le calendrier laisse aussi le champ libre à une autre piste : à mesure que le mercure grimpe, le risque de faire des migraines est bien plus important. Les chaleurs du printemps pourraient avoir fatigué son corps, au point d’en déclencher une.
Mise à l’épreuve
L’incident est tout sauf anodin. Troubles de la vision, intenses coups de chaud, malaises, diarrhées, nausées… Pas besoin d’être médecin pour se rendre compte que les fortes chaleurs affectent durement les organismes. A cause du manque de sommeil et des efforts supplémentaires que les cellules et les organes doivent fournir pour se maintenir à température, le corps puise dans ses réserves. Une mise à l’épreuve qui peut s’avérer mortelle chez les plus fragiles. Le 3 juillet dernier, la ministre de la santé Stéphanie Rist annonçait déjà 2000 décès supplémentaires liés à la canicule, et l’été ne fait que commencer.
Le phénomène touche principalement les personnes âgées ou en mauvaise santé, c’est vrai, mais que se passera-t-il chez les plus jeunes, promis à un climat bien plus brutal ? Quelles traces vont laisser ces périodes de suffocation d’années en années, de nuits « tropicales » en records de températures ? Alors que l’été 2026 s’annonce comme l’un des plus chauds jamais enregistrés, de plus en plus de scientifiques s’interrogent sur les conséquences à long terme de telles périodes de stress pour l’organisme. Une science balbutiante, mais qui présente déjà quelques premiers résultats.
L’année dernière, plusieurs études scientifiques ont ainsi attiré l’attention sur une possible « accélération du vieillissement » à cause des canicules. Publiés respectivement en février et en août 2025 dans Science Advances et Nature Climate Change, ces travaux semblent montrer une dégradation plus forte de certaines horloges biologiques en fonction de l’exposition à la chaleur. Désorganisé et contraint de sortir le grand jeu pour éviter la catastrophe, l’organisme présente une fatigue supplémentaire, et celle-ci semble visible au niveau des « marqueurs du métabolisme » – des indicateurs utilisés par les chercheurs pour estimer la vitesse à laquelle on périclite. Un effet « comparable » à la consommation d’alcool ou au tabagisme, avançait même la revue scientifique Nature, dans un article journalistique.
Onze jours de vie en moins
Un rapprochement osé, voire quelque peu sensationnaliste, car pour le moment, ces résultats sont loin de faire consensus. Dans la seconde étude, la plus solide – car menée sur plus de 24 000 personnes de 2008 à 2022 à Taïwan, et de manière longitudinale, c’est-à-dire répétée dans le temps – les scientifiques ont bien estimé ce vieillissement à 11 jours pour chaque 1,3°C supplémentaire. Tout en indiquant que les biais restaient nombreux. Surtout, les conséquences de telles dégradations ne sont pas connues, pour le moment. Il n’est pas exclu que ces « symptômes » soient aussi le signe d’une réaction positive de l’organisme, les indices de contre-mesures, en quelque sorte.
Qui plus est, les chercheurs peinent à comprendre les mécanismes impliqués. Des températures élevées peuvent contribuer à réduire la longueur des télomères, ces pointes aux extrémités des chromosomes, intimement liés au vieillissement. Les chaleurs peuvent également perturber l’équilibre cellulaire, entraînant des lésions durables dans l’ADN. Des effets durables, démontrés sur l’animal, et ce, dès le premier épisode, mais moins démontrés chez l’Homme. Bien que préliminaires, ces résultats sont toutefois pris au sérieux par les spécialistes. Avec de tels effets, les épisodes caniculaires pourraient au moins aggraver des phases de crise chez les personnes atteintes de maladies chroniques, et accélérer la progression de ces pathologies. Plusieurs équipes de l’Inserm travaillent sur ce sujet dans l’Hexagone.
La littérature scientifique plaide également pour de véritables affections de long terme. Des travaux menés en Asie et en Amérique latine tendent par exemple à montrer que ces épisodes de canicule pourraient contribuer à déclencher les maladies chroniques. « Les travailleurs agricoles exposés tout l’été et plusieurs années commencent à développer des complications rénales et chroniques qui paraissent plus fréquentes qu’avant. C’est une question qui est en train d’émerger, mais qui est très importante. Je crois qu’il nous faut sortir du paradigme de l’événement extrême, de l’exceptionnel, car ce type de chaleur, c’est désormais la nouvelle normalité et cela va avoir des conséquences sur la santé », indique Tarik Benmarhnia, épidémiologiste à l’Inserm.
De plus en plus d’études pointent par exemple des risques pour les femmes enceintes et leurs enfants. « La répétition des périodes de fortes chaleurs augmente de deux à trois fois le risque de grossesses prématurées. Et des données émergentes indiquent un potentiel impact sur le poids de naissance, les fonctions pulmonaires, le développement du langage de l’enfant », indique Johanna Lepeule, épidémiologiste à l’Inserm, et engagée dans plusieurs études sur les mécanismes à l’œuvre et de potentielles conséquences à long terme de tels effets sur le développement des nourrissons.
Une érosion de l’espérance de vie ?
Autant de signaux qui émergent, faisant craindre une potentielle érosion de l’espérance de vie dans quelques décennies. « Il semble que l’on assiste à un véritable changement de paradigme dans notre compréhension de l’ampleur et de la gravité des effets de la chaleur sur notre santé. Ces effets peuvent se manifester à tout âge et perdurer tout au long de la vie », écrivait Paul J. Beggs, professeur de science environnementale dans un article éditorial de Nature Climate Change, publié en août 2025. « On peut effectivement craindre un impact, notamment sur des pays plutôt au sud de l’Europe. Le changement climatique pourrait légèrement diminuer l’espérance de vie”, indique Rémy Slama, professeur à l’Ecole normale supérieure.
De combien de temps en moins parle-t-on exactement ? Mystère. L’évaluation est difficile. Et les scénarios se multiplient. Etonnamment, les études épidémiologiques les plus vastes relèvent un moindre impact des vagues de chaleur sur les chiffres des décès à partir de 2003, signe d’une prise de conscience des pouvoirs publics, et de l’émergence de contre-mesures. De quoi faire dire à certains chercheurs, comme Robert Barouki, directeur du département Santé publique à l’Inserm, que la mortalité ne devrait pas exploser dans les années à venir, du moins si la France poursuit ses efforts d’adaptation au changement climatique, et surtout si l’on prend en compte une éventuelle baisse de la mortalité hivernale liée aux hausses des températures.
Face à une science balbutiante et complexe, les scientifiques préfèrent pour le moment souligner ce qu’il est possible de faire, plutôt que de s’avancer dans des estimations du fardeau. « Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on peut agir. Quand des systèmes d’alertes sont couplés à des systèmes d’actions, comme l’ouverture de centres communautaires climatisés, ou la mise à disposition de ressources à destination des plus démunis, les études montrent une réduction de la morbidité de plus de 50 %. On peut limiter les effets de ces situations », abonde Tarik Benmarhnia. Selon ces travaux, la climatisation semble en mesure de limiter fortement les effets de long terme. Encore faut-il pouvoir s’en acheter une.
*le prénom a été modifié
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Author : Antoine Beau
Publish date : 2026-07-10 14:00:00
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