L’invasion de la Pologne par Hitler le 1er septembre 1939, puis Staline le 17 septembre, plonge l’Europe – et bientôt le monde – dans un conflit sanglant. Pris de court par l’avancée irrésistible de la Wehrmacht, les gouvernements des pays vaincus s’efforcent de sauver en urgence ce qui peut l’être : leurs réserves d’or, convoitées par le IIIe Reich pour financer sa colossale machine de guerre. Une chasse au trésor haletante où le sens du devoir de quelques hommes, servis par une bonne dose de chance, a empêché les nazis de faire main basse sur une fortune qui aurait pu changer le cours de l’Histoire.
Dans cette série de L’Express en cinq épisodes, François Valentin, consultant à London Politica, retrace l’incroyable destinée de l’or français, belge et polonais, entre le fracas des bombes et les conciliabules des chancelleries.
Résumé du premier épisode : Juin 1940, les Allemands entrent dans Paris et se ruent au siège de la Banque de France pour mettre la main sur la deuxième plus grande réserve d’or au monde. Mais les lingots sont déjà loin…
Fin mai-début juin 1940, Nord de la France
L’exode jette sur les routes et les voies ferrées des millions de réfugiés fuyant l’avancée allemande. Lucien Lamoureux, le ministre des Finances, qui a pris seul la décision d’évacuer les 2 500 tonnes d’or de la Banque de France, cherche depuis la mi-mai les moyens matériels pour faire sortir le magot du pays. Une gageure : l’armée française, qui tente encore de contenir le Blitzkrieg ennemi, continue de mobiliser véhicules et trains.
Lors de la Grande Guerre, Lamoureux a servi dans la logistique. Il retrouve ses vieux réflexes et finit par dénicher 400 camions et 160 wagons dans lesquels il fait charger les caisses de lingots entreposées à Paris et dans une cinquantaine de succursales régionales. Direction, les ports de Brest, Lorient, Toulon et du Verdon-sur-Mer, près de Bordeaux. Les divisions allemandes sont à leurs trousses.
Début juin 1940, Brest
René Gontier est un fidèle serviteur de la Banque de France. Il a mené une vie tranquille de contrôleur général. C’est ce fonctionnaire scrupuleux que Lamoureux a choisi et envoyé à Brest pour convoyer plus de 1 000 tonnes de métal précieux. Le 15 juin, les autorités navales l’informent que tous les navires devront avoir quitté le port le 18 juin à 18 heures, sans quoi ils seront sabordés. Que le trésor soit à bord ou non. La course contre la montre débute.
Sur les quais bretons règne une pagaille indescriptible. Quelque 75 navires sont entassés sous la menace des Stuka de la Luftwaffe qui bombardent régulièrement les installations. Partout, civils, soldats britanniques ou français – voire déserteurs, la différence s’amenuise de jour en jour – cherchent à embarquer vers d’autres contrées. Dans l’urgence et la cacophonie, il faut décharger les milliers de caisses d’or des trains et des camions et les hisser à bord des croiseurs Jeanne-d’Arc et Emile-Bertin. Le croiseur auxiliaire Pasteur reçoit l’ordre de rallier Brest. Mais en sortant de Saint-Nazaire, son port d’attache, il échoue sur un banc de sable. Coup de chance : la marée de midi le remet finalement à flot.
Gontier et ses hommes n’y vont pas par quatre chemins. Ils empilent leur précieuse cargaison dans des camions à bennes de la mairie pour arriver jusqu’aux quais, mobilisent les marins aux arrêts ainsi que les détenus de la prison de Pontaniou avec la promesse d’un aménagement de peine… et de quelques bouteilles de vin. Une vingtaine de camions appartenant aux troupes britanniques sont mis aussi à contribution. Les fonctionnaires de la Banque de France diront plus tard qu’ils étaient « abandonnés ». En réalité, les marins les auraient subtilisés à leurs propriétaires. Après des jours de combat contre la Wehrmacht et la perspective imminente de rentrer au Royaume-Uni, les tommies n’auraient opposé aucune résistance. L’équipe de Gontier utilisera des méthodes similaires pour dégoter du carburant.
Quand, à Paris, le 17 juin, le maréchal Pétain annonce la capitulation de la France, l’amiral Darlan n’immobilise pas immédiatement la flotte. Le 18 juin, une colonne de blindés allemands traverse Rennes et file vers Brest sans rencontrer la moindre résistance. En fin d’après-midi, la majeure partie de « l’encaisse métallique » de la France – le terme consacré pour désigner l’or – a été chargée dans les cales. Le dernier bateau quitte le port à 18h30, une demi-heure après l’horaire limite fixé par les autorités… Les navires évitent les U-Boote (les sous-marins), les raids aériens et les mines magnétiques larguées en mer par la Luftwaffe. Quand l’armée allemande arrive à Brest le 19 juin, il est trop tard. Une légende bretonne raconte que dans la précipitation, une caisse serait tombée à la mer, mais à ce jour, personne n’a jamais retrouvé le moindre lingot dans la rade.
Mi-juin, en Gironde
Plus au sud, dans le port du Verdon-sur-Mer, près de Bordeaux, la situation est tout aussi chaotique. C’est Charles Moreton, le directeur de l’Office des changes de Paris, qui dirige localement l’opération. Pas moins de 200 tonnes d’or sont censées arriver en train à Bordeaux. Mais l’homme ne sait pas si elles doivent être réceptionnées gare Saint-Jean ou gare Saint-Louis. Pire, un wagon contenant 17 tonnes a déraillé sur le trajet depuis Paris. Pris de court, Moreton mobilise une escouade de taxis pour rapatrier ce chargement égaré en rase campagne. Lorsqu’il parvient enfin à trouver le navire approprié pour sa mission – le Ville-d’Oran, un paquebot reconverti en croiseur -, il se heurte à un obstacle inattendu : la paperasse. Deux agents des douanes exigent de connaître le contenu de la cargaison. Moreton précise qu’il s’agit des lingots d’or de la Banque de France. On lui réclame alors les documents de l’Office des changes autorisant cette expédition inhabituelle. La discussion tourne à la farce. Moreton a beau répéter qu’il est le directeur dudit bureau, les agents ne veulent rien entendre et finissent par dégainer leurs pistolets. Deux solides marins parviennent à les plaquer au sol et le premier bateau quitte enfin Le Verdon.
Le banquier passe les jours suivants à en affréter d’autres, vers Halifax, au Canada, avant de recevoir un contre-ordre les sommant de se diriger… à Casablanca, au Maroc. Pourchassés par les U-Boote, les navires font des zigs et des zags dans l’Atlantique.
Le 19 juin, Moreton apprend qu’il reste encore 11 tonnes de métal précieux à évacuer, dont l’or de la Banque nationale suisse ainsi que des caisses plus exotiques de la Banque de l’Indochine contenant des pierres précieuses appartenant à l’empereur Bao Dai. Consigne est donnée au croiseur Primauguet de se rendre au Verdon. Pris plusieurs fois pour cible par la Luftwaffe, le bâtiment est dans l’impossibilité d’accoster et forcé de rester à bonne distance du rivage. Moreton improvise, avec l’aide de pêcheurs du coin. Le 23 juin, alors qu’une tempête balaie la zone, les caisses de lingots sont hissées sur un chalutier qui s’approche du Primauguet. Une manÅ“uvre périlleuse à plusieurs milles nautiques de la côte et au beau milieu des bourrasques. Après six tentatives, les deux équipages bouclent enfin le transbordement sur le croiseur, sans la moindre perte, malgré la pluie battante et les vagues qui secouent les deux navires.
Si le chargement des stocks d’or dans les ports de Brest et du Verdon est épique, l’évacuation sur le porte-avions Béarn se passe plus sereinement à Toulon. Le 23 juin, un mois seulement après que Lucien Lamoureux a décidé d’exfiltrer les réserves de la Banque de France, il ne reste plus un lingot en métropole. Pour limiter les risques, le ministre des Finances s’était fixé comme jauge 200 tonnes maximum par trajet. Une prudence qui obligera l’amirauté à jongler avec la flotte disponible et multiplier les traversées. L’exploit est logistique mais aussi militaire : sur les onze bâtiments qui prennent part à l’opération, aucun n’est envoyé par le fond. Le magot, pour autant, n’est pas encore en sécurité. Il doit désormais voguer des milliers de kilomètres sur les océans. Et les Allemands ne sont pas les seuls à s’y intéresser…
>> Découvrez l’épisode 3 de notre série d’été le dimanche 19 juillet
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Author : Béatrice Mathieu
Publish date : 2026-07-12 15:00:00
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