Alors que la France vient de connaître son deuxième épisode caniculaire de l’été, la spécialiste des risques liés au changement climatique, Alice C. Hill, prévient : il va falloir s’habituer. Dans les prochaines années, la multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes – canicules, feux de forêt, ouragans, inondations, glissements de terrain – semble inévitable. Pour cette experte au Council on Foreign Relations, l’affrontement entre la Chine et les Etats-Unis pourrait même se jouer sur leur capacité à s’adapter à cette nouvelle donne climatique. Or, dans ce domaine, Pékin dispose selon elle d’une longueur d’avance, facilitée par son régime autoritaire et l’inaction de l’administration Trump. Entretien.
L’Express : Quels sont les principaux risques associés aux effets du changement climatique ?
Alice C. Hill : Nous allons assister à une multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes : les périodes prolongées de températures exceptionnellement élevées durent plus longtemps et battent régulièrement de nouveaux records, les tempêtes gagnent en intensité, etc. Aux Etats-Unis par exemple, la côte est et les Etats du golfe du Mexique sont particulièrement exposés aux ouragans, qui déversent davantage de pluie qu’auparavant, car une atmosphère plus chaude retient plus d’humidité. En Chine, les typhons provoquent des inondations massives.
Les répercussions économiques des événements climatiques extrêmes sont immenses.
On pourrait aussi parler des feux de forêt, qui brûlent à des températures plus élevées et génèrent leurs propres phénomènes météorologiques, comme les tourbillons de feu qui causent des destructions considérables. La Grèce a connu des incendies dévastateurs, tout comme certaines régions des Etats-Unis. S’y ajoutent des périodes de sécheresse plus longues, souvent suivies de pluies diluviennes qui provoquent à leur tour des glissements de terrain.
Les répercussions économiques de ces événements climatiques sont immenses : les récoltes sont détruites, des populations sont déplacées, les enfants doivent apprendre dans des conditions étouffantes – alors même que l’on sait que les plus jeunes sont particulièrement vulnérables à la chaleur. Enfin, d’un point de vue sanitaire, les répercussions sont tout aussi visibles, avec une hausse de la mortalité. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui est sans précédent dans l’histoire de l’humanité.
Comment nos sociétés peuvent-elles s’adapter à ces risques futurs ?
Nous savons une chose : même si l’humanité s’arrêtait d’en émettre du jour au lendemain, le dioxyde de carbone et les autres gaz à effet de serre déjà présents dans l’atmosphère continueraient à réchauffer la planète. Une partie du réchauffement climatique est donc inévitable. Les phénomènes extrêmes que nous avons évoqués vont donc se multiplier dans les prochaines années.
Si pendant dix mille ans, les sociétés humaines se sont développées dans un climat relativement stable qui leur épargnait d’avoir à se préparer aux conséquences d’une inondation, d’une sécheresse ou d’une vague de chaleur, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il faut donc repenser entièrement la façon dont nous réagissons à ces événements climatiques extrêmes. Si nous construisons des digues, elles doivent être plus hautes. Si nous voulons restaurer des forêts de mangroves, il faut les planter dès maintenant afin qu’elles aient le temps de se développer. Il faut aussi repenser les lieux où les populations s’installent en intégrant ces nouveaux critères. Prenez les Etats-Unis : de nombreuses régions sont aujourd’hui très exposées aux incendies de forêts. Si des habitants continuent d’y vivre, les bâtiments devront être conçus différemment, avec des matériaux résistants au feu notamment.
Il faut également anticiper les sécheresses. La Chine en offre une illustration particulièrement frappante avec ses transferts d’eau du sud, plus humide, vers le nord, plus sec et industrialisé. Aux Etats-Unis, nous sommes confrontés à un problème similaire avec le Colorado, dont les droits de partage de l’eau entre les Etats de l’Ouest ont été définis à une époque où l’on pensait que le climat resterait stable. Or, aujourd’hui, le fleuve est beaucoup plus pauvre en eau, et aucune solution durable n’a été trouvée sur un sujet pourtant essentiel : le partage d’une ressource qui se raréfie.
Pour toutes ces raisons, il est urgent de commencer à planifier pour que nos choix d’aujourd’hui soient adaptés aux besoins de demain. Dwight Eisenhower, commandant suprême des forces alliées en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale avant de devenir président des Etats-Unis, résumait cette idée par une formule célèbre : « Les plans sont inutiles, mais la planification est indispensable. »
Peut-on déjà mesurer les conséquences économiques du manque d’adaptation de nos sociétés ?
Aux Etats-Unis, l’exemple le plus visible est certainement le recul de l’assurance habitation. En Californie, de nombreux assureurs estiment que les risques d’incendies de forêt sont devenus trop élevés, et ne peuvent plus proposer des contrats à des tarifs acceptables pour les particuliers tout en limitant leurs propres pertes. Certains assureurs ont carrément cessé d’assurer certaines zones de l’Etat, tandis que d’autres ont réduit le niveau de couverture qu’ils proposent. Il existe bien un régime d’assurance créé par l’Etat, en forte expansion, mais il offre une protection moins complète que les contrats d’assurance habitation traditionnellement proposés par les assureurs privés. Cette crise a des répercussions directes sur les prix de l’immobilier.
La capacité des Etats-Unis à s’adapter à ces événements climatiques extrêmes pourrait décider de l’avenir de son affrontement avec la Chine.
On assiste à une situation comparable dans les Etats du golfe du Mexique, où les assureurs s’inquiètent de plus en plus des risques liés aux ouragans. Les autorités tentent de maintenir ces marchés assurables, mais le problème est en grande partie structurel : l’emplacement des habitations et des bâtiments, souvent construits dans des zones très exposées, ainsi que les méthodes de construction, qui les rendent plus vulnérables.
Le « Government Accountability Office » (l’organisme indépendant chargé de contrôler l’action publique pour le Congrès, NDLR) alerte depuis plusieurs années quant au coût économique du changement climatique. Depuis 2013, il a même inscrit ce risque dans la liste des principales menaces pesant sur les finances publiques américaines.
Enfin, si on change d’échelle, on se rend compte que la capacité des Etats-Unis à s’adapter à ces événements climatiques extrêmes pourrait carrément décider de l’avenir de son affrontement économique et technologique avec la Chine. C’est selon moi un facteur largement sous-estimé, qui pourrait être déterminant dans la course à la sécurisation de son influence à travers le monde et au développement des technologies de pointe.
Pour le moment, la Chine semble avoir une longueur d’avance en la matière…
En effet, si l’on se projette dans l’avenir, la Chine dispose d’un sérieux avantage. D’abord, car elle a pleinement intégré les connaissances scientifiques sur le changement climatique. Aux Etats-Unis à l’inverse, le gouvernement fédéral continue de réduire ses investissements dans la recherche sur le climat. Il diminue également les moyens consacrés à l’observation de l’atmosphère et à la surveillance des évolutions environnementales sur le territoire américain. Même si une partie des coupes budgétaires a été annulée, l’administration Trump avait clairement cherché à diminuer ces programmes, et nous n’avons toujours pas retrouvé le niveau d’avant l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Au moment où la Chine renforce ses capacités de connaissance, les Etats-Unis ont donc fait le choix d’affaiblir les leurs.
Mais ce qui est certain, c’est que le discours porté par l’actuelle administration et les responsables politiques nommés à la tête des agences fédérales, qui consiste à aller jusqu’à remettre en cause la réalité du changement climatique ou à le présenter comme un sujet « woke », est catastrophique. Le gouvernement fédéral doit prendre cette question au sérieux et agir en conséquence.
La responsabilité de ce retard incombe donc à Donald Trump ?
La politique climatique a toujours été un sujet très clivant et politiquement sensible aux Etats-Unis. Barack Obama avait tenté, lors de son premier mandat, d’instaurer une taxe carbone, mais le Congrès s’y était opposé. Joe Biden est allé plus loin que tous ses prédécesseurs avec le « Bipartisan Infrastructure Law » et l’ »Inflation Reduction Act », deux lois qui comportaient certaines mesures importantes pour renforcer la résilience et l’adaptation du pays au changement climatique.
Mais le retour de Donald Trump au pouvoir a interrompu cette dynamique. La création du Doge (Department of Government Efficiency) dirigé par Elon Musk s’est traduite par d’importantes réductions d’effectifs dans l’administration fédérale. De nombreux hauts fonctionnaires et experts disposant d’une grande expérience et expertise, et d’une mémoire institutionnelle très précieuse, ont été démis de leurs fonctions. Cela a considérablement affaibli les capacités d’action et de réaction de l’Etat. Il y a également eu des consignes pour éviter l’emploi de termes comme « changement climatique ».
Enfin, l’administration Trump a cherché à réduire les financements fédéraux vers les Etats et les collectivités locales, destinés à les aider à se préparer aux conséquences du réchauffement climatique. Des actions en justice ont été engagées pour contester ces décisions, et certaines mesures ont été rétablies. Ce qui est certain, c’est que les efforts ont ralenti, alors qu’il faudrait très exactement l’inverse.
N’est-ce pas finalement plus facile pour un régime autoritaire comme celui de la Chine ?
Oui, son statut de régime autoritaire lui donne un avantage certain pour parvenir à son objectif de résilience vis-à -vis du changement climatique. Au contraire, les systèmes juridiques des démocraties libérales donnent voix à une multitude d’intérêts. En tant qu’ancienne juge, j’ai vu à quel point les procédures judiciaires pouvaient ralentir certains projets d’aménagement. Il est indéniable que les réglementations environnementales peuvent parfois freiner le développement, tandis que dans un régime autoritaire, le pouvoir peut imposer des directives sans se soucier des contraintes juridiques. Mais il ne faut pas non plus idéaliser leur efficacité : il existe malgré tout en Chine des tensions entre le pouvoir central et les autorités locales, notamment lorsque les directives ne s’accompagnent pas des financements nécessaires.
Et l’Europe, dans tout ça ?
Le débat sur le changement climatique y est beaucoup plus apaisé qu’aux Etats-Unis. Le climatoscepticisme y est aussi beaucoup moins répandu. Mais surtout, l’Europe est bien plus avancée dans la mise en place de plans d’adaptation : l’Union européenne s’est dotée d’une stratégie, et la plupart des pays européens ont adopté leur propre plan national. En Allemagne, une nouvelle loi sur l’adaptation au changement climatique met l’accent sur la mise en Å“uvre concrète des mesures. L’Europe a également connu des avancées importantes sur le plan juridique. On peut citer le recours des « Aînées pour le climat » en Suisse, qui ont obtenu gain de cause contre l’Etat pour insuffisance de son action climatique, ou encore la mise en cause d’un grand fournisseur d’énergie pour sa contribution au changement climatique.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/alice-c-hill-le-duel-entre-la-chine-et-les-etats-unis-pourrait-se-jouer-sur-le-climat-KMD6HA4VD5E3VATJQ72X65CLKI/
Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-07-14 16:00:00
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