Tous les matins, elle quitte son domicile parisien et se rend à pied au ministère de la Transition écologique. Et tous les matins, sécurité oblige, une voiture de la République la suit au pas tout au long de sa petite randonnée urbaine. Le jour n’est pas levé que, déjà , la ministre démontre deux facettes de sa personnalité : primo, Monique Barbut ne compte pas changer ses habitudes ; deuzio, Monique Barbut va à son rythme. Qu’importent ses responsabilités. Les impératifs de l’époque. Les épreuves qui, depuis sa nomination, ont jonché ses journées. Seulement, ça y est, elle en a eu assez. De les affronter, les subir, ou de les éviter. Celle qui n’a jamais trouvé ni aimé sa place au gouvernement a annoncé démissionner ce mercredi au bout de neuf mois de calvaire. Est-ce possible, est-ce acceptable, d’avoir pitié d’un ministre ? Osons, oui. Durant la période historique de canicule qui touchait la France, après quatre jours et quatre nuits d’âpres débats au Sénat sur le Projet de loi d’urgence agricole, elle confessait dans un attendrissant éclat de rire aux airs de supplication : « Je n’ai aucune espèce d’ambition, je veux juste rentrer chez moi. Je veux retourner à ce que je faisais et qui m’amusait beaucoup plus. » Monique Barbut retournera donc chez elle à pied, sans voiture dans son ombre pour l’épier. C’est, à vrai dire, tout ce qu’on lui souhaitait.
C’est l’histoire d’une erreur de casting autant que d’un chemin de croix. Monique Barbut ne manque pourtant ni de connaissances techniques, au contraire, ni de volontarisme pour le poste qu’elle vient d’abandonner. Seulement, ministre est une fonction ingrate dans lequel le travail de fond ne suffit pas. Ne suffit plus. Nicolas Hulot, bien moins solide qu’elle, a craqué. Christophe Béchu, malgré son profil de politique aguerri, a souffert six longs mois avant de maîtriser la mécanique de l’État et la mobilisation médiatique que demande la besogne. Monique Barbut a pensé, dès son arrivée, que refuser les obstacles réglerait ses lacunes. Une chimère, surtout en période de crise politique… et écologique. « Si elle avait été nommée ministre en démarrage de quinquennat, elle aurait eu plus de marges de manÅ“uvre, elle aurait pu avoir davantage d’espace et on aurait pu l’amener à accepter davantage les règles du jeu », estime un ancien membre du gouvernement.
« 18 mois tout pourris »
Dommage. Un homme pourtant y avait pensé. Le plus indiqué : Emmanuel Macron. En 2022, après des élections législatives ratées (déjà ) qui ne lui donneront qu’une majorité relative, le président de la République doit remplacer Amélie de Montchalin, défaite dans sa circonscription de l’Essonne. Il songe alors à son envoyée spéciale à la préparation du « One Planet Summit » 2021, consacré à la Biodiversité, pour récupérer le ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des Territoires. Monique Barbut freine des quatre fers. Elle veut assurer ses arrières… et son futur : « J’accepte, si à chaque fois que vous dites quelque chose à l’international, vous le faites en France », lance-t-elle au chef de l’État.
Et puis la fiche de poste ne l’enchante guère. Ce n’est pas tant la première partie de l’intitulé du portefeuille qui la fait tiquer, mais la seconde. « Cohésion des territoires » ? Comment voulez-vous qu’une négociatrice internationale sur les questions climatiques, longtemps en vadrouille sur les cinq continents, s’imagine s’occuper des collectivités locales françaises ? Quelle légitimité ? Merci, mais non merci. Le maire d’Angers et lieutenant Philippiste Christophe Béchu sera finalement l’heureux élu.
Trois ans plus tard, tout a changé. L’intitulé du poste, d’abord : il n’est plus question de collectivités territoriales, mais de « Biodiversité et de Négociations internationales sur le climat et la nature ». Voilà pour les bonnes nouvelles. La mauvaise, c’est que l’Assemblée nationale aussi s’est transformée : les insoumis sont désormais plus de 70, les frontistes plus de 120, et l’hémicycle s’est mué en une foire d’empoigne dopée aux capsules TikTok et Instagram. Ce n’est pas tout à fait l’image que se faisait la présidente de WWF France de la maison du peuple : « Je n’ai jamais vu un truc aussi superficiel, là -bas les questions et les réponses n’ont aucune importance. Faire partie de la caste ne m’intéresse pas », déplore régulièrement la ministre. Elle prévient Sébastien Lecornu : pas question pour elle de se prêter au jeu des Questions au gouvernement. Telle est la condition sine qua non de sa participation au gouvernement. Le Premier ministre consent. « Ne t’inquiète pas, on s’en occupe, je te mets un chargé de mission, lui répond le locataire de Matignon selon plusieurs sources. Tu auras un chaouch, comme moi j’étais le chaouch de Nicolas Hulot à l’époque. » Et voilà le député Mathieu Lefèvre nommé ministre délégué-chaouch à la Transition écologique. Alors, Monique Barbut y va. À reculons… mais elle y va. Pour la convaincre, un ancien ministre a tenté de la rassurer. On a connu meilleur discours de motivation : « Écoute, tu as 18 mois devant toi, honnêtement je ne te cache pas que ça va être tout pourri, mais tu as une négociation européenne hyper importante ! Le reste, ça va être un long moment douloureux, mais on s’en fout ! Au mieux, tu fais quelques trucs ; au pire, tu ne fais rien d’autre… »
Monique Barbut n’a ni les codes, ni les usages. De la politique, comme du Parlement. À sa décharge, pas moins que certains de ses collègues venus de la « société civile ». Les députés s’en sont vite rendu compte. Lors de l’une de ses premières séances au Palais Bourbon, elle quitte le banc des ministres, monte les gradins pour aller saluer l’ancien Premier ministre Michel Barnier, également ex-ministre de l’Environnement au milieu des années 1990. Mais ici, il y a des choses qui ne se font pas. Les agents de l’Assemblée ouvrent grand les yeux et, rapidement, la rejoignent pour la prier de redescendre. Au centre de l’hémicycle, quelques élus Renaissance se gondolent. L’un d’eux se tourne vers Pierre Cazeneuve, député des Hauts-de-Seine et compagnon de la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon : « Eh Pierre ! Dis à ta femme de leur expliquer comment ça marche ici ! »
Monique Barbut n’était ni prête ni préparée à accepter, du moins à digérer, le niveau de violence inhérent à sa fonction. L’hémicycle de l’Assemblée nationale, qu’elle doit tout de même affronter de temps à autre, lui donne des boutons. « Maintenant, c’est hostile des deux côtés : vous avez les écologistes, pour qui vous n’en ferez jamais assez, et puis vous avez l’autre camp qui, lui, cherche à détruire tout ce que vous faites. À l’Assemblée nationale, les deux sujets sur lesquels tout le monde vous attaque, c’est l’immigration et les petits hommes verts », explique-t-elle. « Répondez ! Défendez-vous ! », a-t-on envie de lui suggérer. La (bientôt) septuagénaire ne manque pourtant pas d’humour, ni de punch : « Certains aiment s’en prendre plein la figure et s’en sortir en contre-attaquant avec des petites phrases. Moi je ne sais pas sortir les petites phrases. Je ne sais pas faire ça », fait-elle mine de se désoler. La frontière entre pouvoir et vouloir est parfois très fine. Quel gâchis.
Une ministre silencieuse
À défaut de ne rien faire, Monique Barbut préfère ne rien dire, ou presque. Notre maison brûle et la ministre de la Transition écologique reste muette. Pas discrète ; muette. Elle a attendu huit mois avant de faire sa première interview radio, le 24 juin sur France Inter, au moment où la canicule fait souffrir le pays depuis plusieurs jours. Tout le monde gagne à ce qu’elle reste silencieuse : elle, de peur d’être piégée, de s’emporter, de déraper ; mais aussi le Premier ministre et son cabinet, qui ont verrouillé la parole de l’équipe gouvernementale et ne l’ont pas franchement encouragée à se démultiplier dans les médias. « Barbut, c’est peut-être mieux qu’elle n’existe pas médiatiquement, grinçait il y a quelques mois l’un de ses collègues rompu, lui, à l’exercice. Je ne serais pas hyper-serein, et je ne suis pas sûr que Matignon le serait, si on apprenait qu’elle était en matinale demain. »
Première interview, première bévue : Monique Barbut annonce au micro d’Inter qu’une nouvelle vague de chaleur se représentera prochainement, avant d’être démentie par Météo-France… qui dépend de son ministère. Voilà le début d’un long mois de galères et de souffrances. Le lendemain, elle se déplace dans les locaux d’Airparif, l’organisme chargé de surveiller la qualité de l’air dans Paris. À la sortie, elle se rend devant les micros tendus et les caméras des chaînes d’information en continu, qui ne l’interrogent que sur la généralisation de la climatisation. Éreintée par les nuits difficiles, elle se lâche : « Je suis horrifiée par les gens qui me disent : ‘Oh, mais il y a qu’à mettre la clim partout.’ Vous croyez que ça va éviter un feu de forêt ? Vous croyez que ça va éviter une culture de ne pas exister ? Vous croyez que cela va éviter la mort des animaux que nous voyons ? Ça va éviter quoi ? Rien ! […] Ce n’est pas de l’adaptation au changement climatique. » L’agacement de la ministre est palpable.
Quelques jours plus tard, elle s’en explique : « Chez Airparif, on nous montre des choses extraordinaires, on nous explique que grâce aux politiques publiques depuis quinze ans on a évité à peu près 65 000 morts liées à l’ozone, et la première chose que tout le monde me demande c’est ‘CLIM ! CLIM !‘ J’ai même trouvé ça grossier vis-à -vis des gens qui travaillent ici. » Dans la minute, les critiques sont légion. Monique Barbut est dépeinte ici comme une « anti-clim », là comme une bourgeoise qui, bien au frais sous les dorures de ses appartements, ne veut pas la démocratiser. Passons sur les nombreux noms d’oiseaux. Passons, aussi, sur le fait que la ministre n’a pas la climatisation chez elle. Ne passons pas, en revanche, sur les deux menaces de mort que la numéro 5 du gouvernement reçoit cet après-midi-là et qui l’ont profondément affectée, au point de lui faire couler quelques larmes. Raison pour laquelle, plus que jamais, elle refuse de poster des vidéos sur Internet et de défendre son action sur les réseaux sociaux. Trop de retard à rattraper. Trop de coups à prendre. « Monique est une femme d’une très grande intégrité, mais elle a refusé de se plier aux règles du monde politique. Elle en a d’ailleurs payé le prix », glisse avec tendresse la députée Renaissance Agnès Pannier-Runacher, également ancienne ministre de la Transition écologique.
Le vase a fini par déborder, le Projet de loi d’urgence agricole en guise de dernière goutte d’eau. Au lendemain des dernières discussions au Sénat où elle a tenu le banc avec la ministre de l’Agriculture Annie Genevard, Monique Barbut est dépitée. Des jours à batailler contre la droite sénatoriale, parfois contre sa collègue du gouvernement, pour un résultat qu’elle juge catastrophique. Les prémices d’une future « guerre de l’eau », anticipe-t-elle. Le passage des agences de l’eau sous tutelle conjointe du ministère de la Transition écologique et de celui de l’Agriculture, la garantie pour les agriculteurs irrigants de ne pas se voir imposer des mesures de restriction d’eau (contrairement au reste de la population), la suppression de 50 % des zones humides du pays… Pour Monique Barbut, le résultat du match ne fait pas un pli : la FNSEA, par son lobbying constant au sein des LR, a écrabouillé le gouvernement. Au ministère, on en vient même à considérer que la réintroduction de l’acétamipride serait presque une « broutille » à côté de l’ampleur du désastre. C’est dire. L’angoisse : que la partie eau reste inchangée mais que Sébastien Lecornu obtienne, en échange, le retrait du néonicotinoïde. Un symbole en guise de trophée. Ironie du sort, c’est tout le contraire qui se produira…
La dernière ligne… rouge
Quelques jours ont passé. On la pensait alors rassurée. Presque revigorée ! Les mesures concernant la gouvernance de l’eau ont été largement adoucies par les parlementaires réunis en commission mixte paritaire, le ministère de la Transition écologie est l’un des rares à voir son budget rallongé pour l’année prochaine et Monique Barbut a obtenu son milliard d’euros pour le fond vert… La voilà « partie pour rester », comme le disent les journalistes sportifs en plein mercato. La menace de celle qui a pris l’habitude de crier au loup (dont la protection est allégée par la loi d’urgence) n’a guère inquiété ses camarades du gouvernement, habitués à ses revirements.
Seulement, cette fois, Monique Barbut n’a pas blagué. L’adoption de la loi d’urgence agricole à l’Assemblée nationale dans la nuit de lundi à mardi l’a définitivement convaincue de sortir du gouvernement. En cause : l’acétamipride, dont l’utilisation est de nouveau autorisée de manière extrêmement partielle et conditionnée à l’avis de l’Anses. Et puis, l’attitude du gouvernement, qui a refusé d’accepter l’examen d’un amendement de suppression soumis par plusieurs députés du bloc central, dont l’ex-Première ministre Élisabeth Borne. « Elle avait toujours posé l’acétamipride comme une ligne rouge, mais elle avait reçu suffisamment de garanties pour ne pas imaginer ce scénario, dit-on dans l’entourage de la ministre. Les parlementaires voulaient une discussion sur le sujet, le gouvernement l’a empêché : pour elle, ça ne passe pas, sur le fond comme sur la forme. » Début juillet, Monique Barbut anticipait son départ : « Je vous jure que si je démissionne, ce ne sera pas à cause de la climatisation. » Ce sera finalement à cause d’une « broutille ». Celle de trop.
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Author : Erwan Bruckert
Publish date : 2026-07-22 07:12:00
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