Christophe Rivenq n’a pas pour habitude d’annuler ses engagements en dernière minute. En ce lundi 20 juillet, le maire d’Alès, dans le Gard, s’est rendu comme prévu au séminaire organisé de longue date avec des élus du territoire, dans un hôtel de la région. « J’essaie de me concentrer sur ma mission et de continuer à vivre normalement », confie-t-il à L’Express entre deux réunions, sans rien faire paraître de la fatigue des derniers jours. Pourtant, la semaine qui vient de s’écouler n’a pas été de tout repos. Jeudi 16 juillet, son épouse a découvert deux balles de neuf millimètres dans la boîte aux lettres du domicile familial, assorties d’un courrier insultant, dont le message est on ne peut plus clair : « Dis à tes putains de flics d’arrêter de nous casser les couilles ».
Les auteurs, qui ont également tagué les murs de la clôture, s’identifient par un simple paraphe : « DZNG – CVN », pour « DZ Mafia Nouvelle Génération », du nom d’une nouvelle branche de l’organisation criminelle marseillaise, et « Cévennes », un quartier populaire du nord d’Alès gangrenné depuis des années par le trafic de stupéfiants. La lettre fait indirectement référence à la politique sécuritaire menée par le maire (Les Républicains) de la sous-préfecture gardoise. Pour tenter d’assécher le narcotrafic dans sa ville, l’élu a publiquement communiqué sur l’installation de nouvelles caméras de vidéosurveillance ou sur l’engagement des 110 agents de la Direction de la sécurité publique de la municipalité. La fermeté de cette position a suffi à faire de lui une cible de choix pour les trafiquants locaux.
Dans la nuit du lundi 20 au mardi 21 juillet, les événements ont pris une nouvelle tournure : l’élu, qui n’était jusqu’à présent pas placé sous protection policière, a été exfiltré en urgence de son domicile par des agents du Raid, à la suite d’une suspicion de voiture piégée. Le sexagénaire fait désormais l’objet de mesures de protection renforcées, tandis que les établissements communaux alésiens accueillant du public sont particulièrement surveillés. Le mercredi 22 juillet dans la soirée, un nouveau rebondissement venait encore brouiller un peu plus les pistes : cinq hommes vêtus de noir et cagoulés, se revendiquant de la DZ mafia, indiquent « n’être en rien responsable de cet acte qui nuit énormément à [leurs] affaires ». Le parquet anti-criminalité organisée (Pnaco) s’est saisi de l’enquête, et sera chargé de déterminer les circonstances exactes de ces actes, qu’il qualifie dans un communiqué « d’atteintes particulièrement graves au fonctionnement de nos institutions démocratiques ».
À Alès, cette « conférence de presse » et cette intimidation gravissime semblent être le dernier symptôme d’une montée des tensions autour du narcotrafic. Depuis un peu plus d’un an, la violence s’accentue dans cette ville de 46 000 habitants, la presse locale se faisant régulièrement l’écho de règlements de compte, d’imprévisibles « rafalages » de points de deals ou de nouvelles guerres de territoires. Avec, en toile de fond, l’ombre de la puissante DZ mafia marseillaise. « Nous sommes face à une organisation criminelle qui ne recule devant rien, avec une volonté d’installer une certaine terreur », commente le procureur de la République Abdelkrim Grini.
« Chair à canon »
En deux ans et demi d’exercice à Alès, le magistrat a pu maintes fois vérifier un dicton populaire qu’il applique désormais à la situation de certains quartiers de la ville. « La nature a horreur du vide », lâche-t-il. Au printemps 2025, après un vaste coup de filet permettant l’interpellation d’une dizaine de trafiquants locaux bien connus des services de police, des dizaines de jeunes venus de Marseille, Paris, La Rochelle, Mulhouse, ou même du Pas-de-Calais s’installent en bas des tours. Dans les quartiers populaires du Près-Saint-Jean, des Cévennes ou des Promelles, où se situent les points de deal historiques d’Alès, ils servent une source inépuisable de clients.
« Une fois arrêtés, beaucoup nous disaient avoir été recrutés sur les réseaux sociaux et notamment Snapchat par la DZ mafia », déroule le procureur. Pour le réseau criminel marseillais, l’occasion était trop belle : certains « fours » (des points de vente) rapporteraient entre 10 000 et 20 000 euros par jour. Jeunes majeurs, parfois mineurs et souvent primo-délinquants, ces petites mains recrutées sur Internet sont manipulables et corvéables à merci. Surtout, en cas d’arrestation ou de réglements de comptes, ceux qu’Abdelkrim Grini qualifie de « chair à canon » sont toujours en première ligne, remplaçables à l’infini. En parallèle, une recrudescence de la violence et des premières tentatives de meurtres ont été constatées par les autorités.
« On a commencé à voir apparaître un changement de paradigme dans le réseau, avec des tirs à la kalachnikov sur les points de deal, des homicides ou tentatives dans des quartiers d’Alès ou le bassin alésien », raconte le magistrat. Les détails consignés par les policiers locaux dans le logiciel Pégase, dont L’Express a pu consulter certains extraits, peuvent en témoigner. Ce « journal de bord » dans lequel les agents inscrivent les informations importantes concernant une intervention, regorge d’exemples sidérants.
Un individu se présentant aux urgences avec des plaies par balles et refusant de donner plus de détails sur les raisons de ses blessures ; une femme de 24 ans atteinte par trois balles en pleine nuit dans le quartier populaire des Tamaris – l’enquête, toujours en cours, suspecte un mineur de 16 ans d’être le tireur, sur fond de trafic de stupéfiants – ; ou encore, ce 30 octobre 2025, le meurtre d’un jeune de 22 ans, assassiné de trois balles dans la tête sur le parking d’un fast-food… La victime, connue des policiers pour fréquenter « quotidiennement le point de vente des Cévennes », se trouvait sur les lieux pour « une transaction de produits stupéfiants », selon sa petite amie, présente lors de la fusillade. Une enquête a été ouverte par le parquet de Nîmes.
« Fusion-acquisition »
D’autres drames ont suivi. Le dernier date du 3 juin, lorsqu’un jeune homme de 18 ans venu de Montpellier a été assassiné sur le point de deal du quartier des Près-Saint-Jean de trois balles « visiblement tirées à bout portant » dans son dos. Selon les notes des enquêteurs, l’endroit faisait l’objet d’un conflit depuis 15 jours avec le quartier des Cévennes – les Près-Saint-Jean ayant essuyé plusieurs fusillades à l’arme lourde. Des méthodes dignes de la DZ mafia, même si les enquêteurs interrogés restent prudents. « On ne peut pas être sûrs à 100 % que la DZ est impliquée dans tous ces événements. Mais c’est une hypothèse de travail sérieuse, avec un faisceau d’indices qui converge vers cette organisation », précise le procureur d’Alès. Qui n’hésite plus à comparer la situation avec une « fusion-acquisition » entre l’organisation marseillaise et les réseaux locaux. « Certains acceptent et d’autres non, ce qui entraîne ces règlements de compte », résume-t-il.
À Nîmes, la procureure Cécile Gensac – régulièrement saisie pour des affaires alésiennes relevant du pôle criminel de son tribunal judiciaire – connaît bien le phénomène. Ces dernières années, sa ville a elle aussi été le théâtre de plusieurs règlements de compte et prises de pouvoir de quartiers, potentiellement liés à des organisations marseillaises. « Ils viennent en soutien logistique, il y a des alliances, des tirs ou des menaces pour une partie estampillés DZ mafia… C’est mouvant, il y a parfois des ‘infox' », nuance-t-elle, rappelant la nécessité de « faire le point entre ceux qui en sont, ceux qui voudraient bien en être et ceux qui veulent brouiller les pistes ».
Sur le terrain, à quelques centaines de mètres à peine du marché dominical des Près-Saint-Jean, des guetteurs attendent patiemment le client à l’ombre des bâtiments situés au fond du quartier. Les résidents croisés là choisissent pour la plupart de se taire – en ce mois de juillet, ils n’ont plus grand-chose à dire et beaucoup à craindre. « Un jour il y aura une balle perdue et je vais partir à mon tour, c’est ça qui va se passer », craint une habitante. Une voisine, résignée, ne dit plus rien lorsqu’elle croise « des gamines de quinze ans » aller et venir pour se fournir en stupéfiants, ou lorsqu’elle comprend que des résidents stockent et vendent à domicile. « Il ne faut pas trop parler, sinon ça se retourne contre vous », prévient-elle. Après avoir évoqué le sujet dans le quartier, elle raconte avoir retrouvé des excréments sur sa porte d’entrée et dans son hall.
« Tu vas mourir »
« Tout a empiré depuis que la DZ est arrivée. Soit vous acceptez leur association, soit vous vous faites rafaler », résume un jeune homme croisé quelques centaines de mètres plus loin. Lui-même dit avoir été approché plusieurs fois pour intégrer « la DZ ». « J’ai toujours dit non, je veux pas me retrouver dans des galères. J’ai des collègues qui ont accepté, maintenant ils regrettent… On leur a inventé des dettes, il a fallu rembourser », raconte-t-il.
Dans le quartier voisin des Cévennes, où la direction du « drive » est indiquée aux visiteurs par de grands tags sur les murs, la carcasse noircie d’un restaurant turc témoigne de cette violence, et de ce qui pourrait arriver à ceux qui osent s’opposer au « réseau ». Le 17 février dernier, en pleine nuit, l’établissement a été incendié : dans des images de vidéosurveillance consultées par L’Express, on aperçoit distinctement deux jeunes casser les vitrines, puis vider des bidons d’essence sur le sol et y mettre le feu. L’embrasement est si rapide que l’un des auteurs est presque piégé par les flammes. « Un jour, on m’a ajouté sur Snapchat et on m’a dit que je devais 50 000 euros à la DZ parce que le commerce était à côté d’eux. J’ai refusé, et voilà ce qui s’est passé », raconte le propriétaire, qui préfère garder l’anonymat.
Excédé, il se confie dans la presse locale et porte plainte. Les menaces redoublent alors d’intensité. « Coopère pas et ça va être l’enfer, il te reste 24 heures », menacent les auteurs dans des messages que nous avons également pu consulter. Ils envoient au propriétaire l’adresse et la date de naissance de ses proches, incendient les poubelles du domicile de sa mère… Le 8 mai dernier, le restaurateur finit par recevoir deux balles dans sa propre boîte aux lettres, assorties d’un message de menaces. « Va vite enlever tous tes dépôts [de plainte, ndlr], c’est ton dernier avertissement. T’es en train de faire n’importe quoi, tu vas mourir. Signé : DZNG », relate-t-il, dépité.
Depuis, il s’est installé dans une ville voisine et a ouvert une cagnotte en ligne pour financer un nouvel établissement. « Je sais que je n’ai pas été le seul : ils ont demandé 100 000 à un salon de thé qui a aussi refusé, et 18 000 à une épicerie dont le gérant a déménagé depuis », assure-t-il. Le procureur d’Alès confirme plusieurs tentatives d’extorsion de fonds de la part des narcotrafiquants ces derniers mois, et indique qu’une enquête est en cours au sujet de ce restaurant, pour laquelle six personnes ont été placées en détention provisoire.
Selon nos informations, les commerçants ne sont d’ailleurs pas les seuls à être pris pour cible. Plusieurs sources concordantes évoquent les menaces de mort « très sérieuses » à l’encontre d’un policier de la brigade anti-criminalité (BAC), visé depuis le mois de mars. Pour faire face, des effectifs de police supplémentaires devraient être envoyés à Alès en septembre. En attendant, les habitants des quartiers se murent dans le silence. « Chacun se raccroche à sa propre vie. On n’a pas le choix », conclut l’un d’eux.
Source link : https://www.lexpress.fr/societe/comment-la-dz-mafia-installe-son-emprise-a-ales-soit-vous-acceptez-soit-vous-vous-faites-rafaler-A5EHIF4PWNBETKSPATUVERVI5Y/
Author : Céline Delbecque
Publish date : 2026-07-23 07:03:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.