Cet article a été publié pour la première fois dans L’Express du 4 août 1975
Rien n’est plus fantaisiste et fallacieux que d’assimiler, selon le cliché devenu brusquement à la mode, l’actuelle conférence d’Helsinki au Congrès de Vienne de 1815.
A juger, sur cet exemple, la compréhension du passé chez les hommes d’Etat et les diplomates, on peut concevoir quelques alarmes sur leur intelligence de l’avenir. La substance de l’Histoire est-elle faite de relations publiques, et la salle des banquets compte-t-elle plus que la salle de conférence ? En 1815, la France était écrasée et occupée. L’argument clé de Talleyrand fut la légitimité dynastique : les alliés, plaida-t-il, avaient expulsé l’Usurpateur pour restaurer les Bourbons dans leurs droits, non pour châtier les Français.
J’ai beau chercher, je ne vois pas la plus petite ressemblance, ni dans l’objet de la négociation ni dans la position du négociateur (fort heureusement pour lui et pour nous) entre la mission de M. Valéry Giscard d’Estaing en 1975 et celle de Talleyrand en 1815, bien que le chef de l’Etat ait tenu à emporter en Finlande des livres sur le ministre de Louis XVIII. Les esprits chagrins, en revanche, inclinent à rapprocher la conférence d’Helsinki d’une autre conférence internationale, plus récente, celle qui aboutit, en 1928, au Pacte Briand-Kellog, par lequel 64 pays s’engageaient solennellement à renoncer à la guerre.
Sur quoi les adversaires d’Helsinki fondent-ils leur pessimisme ? Selon eux, les Soviétiques n’auraient fait aucune concession substantielle en échange de la concession historique de l’Ouest : reconnaître officiellement les frontières de leur empire, y compris les territoires occupés ou annexés après la Seconde Guerre mondiale et les pays maintenus par la force dans le système soviétique depuis lors. Attaquant, et faisant attaquer par les P.C occidentaux, l’Otan et tout projet de défense européenne intégrée, ils ne tolèrent aucune critique similaire contre le Pacte de Varsovie. Ils ne cessent d’accroître le nombre de leurs divisions en Europe de l’Est, et un potentiel militaire auquel ils consacrent plus d’argent que les Etats-Unis et l’Europe. Les négociations sur la réduction mutuelle et équilibrée des forces dans les deux Europes (M.b.f.r.) languissent et butent contre le refus des Soviétiques de nous consentir de leur côté des réductions significatives, et surtout le droit d’en contrôler la réalité. Or, ces pourparlers M.b.f.r. étaient justement présentés comme la concession majeure des Soviétiques en échange de la participation de tous les chefs d’Etat occidentaux aux cérémonies du couronnement de Brejnev.
Pas assez de concessions soviétiques, non plus, en matière de libertés ; l’essentiel du système répressif reste en place, avec cette clause aggravante qu’on ne peut même plus désormais le critiquer sans être accusé d’être un « ennemi de la détente ». Nous donnons notre bénédiction à l’esclavage des Européens de l’Est. C’est « l’argument Soljenitsyne ».
Enfin, en injectant dans l’économie des Soviétiques la technologie occidentale, les capitaux et même le blé quand ils en manquent, nous les aidons à surmonter le seul obstacle décisif qui pouvait les acculer à libéraliser et à démocratiser leur système : le conflit entre l’inefficacité du centralisme bureaucratique et l’appétit de bien-être des masses, avec la crise intérieure grave qui devait inéluctablement un jour en résulter. C’est « l’argument Sakharov ».
A ce tableau trop noir pour être entièrement conforme au modèle — à moins de songer que Henry Kissinger est un agent soviétique — on peut opposer que l’Occident n’a pas le choix et que les contreparties présentes et à venir sont loin d’être inexistantes.
Nous n’avons pas le choix, d’abord parce que la reconnaissance des frontières entre les deux Europes était déjà implicite dans les deux traités conclus en 1970 entre la République fédérale allemande, d’une part, et, d’autre part, l’U.R.S.S. et la Pologne. Nous n’avons pas le choix, ensuite, parce que, sur le plan militaire, l’Ouest négocie en position de faiblesse. Le Pacte atlantique souffre depuis plusieurs années de ses querelles intestines. Le Congrès américain paralyse par son isolationnisme la politique étrangère, qui se veut encore internationaliste, de l’Exécutif. La défense européenne est un sujet tabou, pour des raisons de politique intérieure propres à certains pays comme la France, et vis-à-vis de l’U.R.S.S., intraitable sur ce chapitre.
Non seulement la puissance militaire mais la cohésion interne est plus fragile à l’Ouest qu’à l’Est. La France et la Grèce peuvent quitter l’Otan, la Turquie peut fermer ses bases américaines : des gestes comparables sont inconcevables de la part de la Pologne, de la Bulgarie ou de la Hongrie.
M. Kissinger a, on le sait, déconseillé au président Ford de recevoir Soljenitsyne, ce qui a été fort mal pris aux Etats-Unis. Aux critiques, M. Kissinger a répondu, non pas que l’écrivain était une « menace pour la paix » (cette déclaration eût été inadmissible si elle avait été exacte), mais par un commentaire beaucoup plus nuancé, sur lequel l’éditorialiste du Washington Post, David Broder, a fort à propos attiré l’attention. Après avoir souligné que les souffrances endurées par Soljenitsyne l’autorisaient à parler comme il l’a fait, le secrétaire d’Etat a ajouté : « Mais je crois que si ses conceptions devenaient la base de la politique étrangère des Etats-Unis, nous serions mis en présence d’une menace terrible de conflit armé. »
Dire que les conceptions d’un individu, si courageuses et justes qu’elles soient, ne peuvent pas pour autant inspirer la diplomatie d’une moitié du globe, n’est pas l’insulter. Surtout, Kissinger y insiste, lorsque cette diplomatie porte sur une question aussi vitale que la prévention de l’apocalypse nucléaire.
Car la priorité des priorités est bien là. Pour l’Occident, la contrepartie du succès soviétique d’Helsinki, c’est l’ouverture de la seconde série des pourparlers sur la limitation des armements stratégiques (Salt II) dont la première partie a duré de 1972 à la rencontre de Vladivostok l’an dernier.
Au fond, à l’arrière-plan de la parade, l’essence du marchandage planétaire, c’est l’échange de l’aide économique et technologique à l’Est contre la sécurité de l’Ouest. Déjà, les deux traités allemands de 1970 ont amené une vraie concession soviétique : l’accord quadripartite sur Berlin, mettant fin aux tensions qui faisaient de cette ville un des points chauds les plus dangereux du monde. Un accord analogue peut intervenir aujourd’hui au Moyen-Orient, si les Occidentaux sont capables de négocier. De cette capacité dépendent aussi la future bonne foi des Soviétiques et leur volonté d’aboutir, au cours de Salt II. Il était plus sage que fou, en tout cas, d’avoir pris le parti de leur concéder Helsinki plutôt que de le leur refuser. A la réflexion, il existe, malgré tout, un point commun entre le Congrès de Vienne et les rencontres d’Helsinki : on y traite de l’Europe des Etats et non de l’Europe des peuples.
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Publish date : 2026-07-28 07:00:00
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