Un A400M survolant le ciel hexagonal, rejetant des tonnes d’un produit rouge vif au-dessus d’un brasier de plusieurs milliers d’hectares. La scène a des airs d’apocalypse. Elle pourrait devenir de plus en plus commune à l’avenir. Face à l’incendie incontrôlable se déchaînant dans les Landes et en Gironde en cette mi-juillet, l’appareil a été équipé d’un kit de largage de retardant. Un dispositif inédit, fruit d’une convention signée entre le ministère des Armées et de l’Intérieur ce 17 juillet, déployé pour venir en appui à la sécurité civile.
Les événements de cette année obligent à prendre des mesures d’une envergure inhabituelle. En cause, la taille de l’incendie en cours en Nouvelle-Aquitaine : 42 000 hectares ravagés, plus de 230 000 personnes évacuées, auxquels s’ajoutent plusieurs autres foyers d’incendies sur le territoire, notamment dans le Var ou en Corse. Sept des douze Canadair de la protection civile ont été mobilisés ces 25 et 26 juillet pour lutter contre les flammes, le reste étant en maintenance. Le mécanisme de protection civile de l’Union européenne est venu prêter main forte à la France : sept avions et quatre hélicoptères et des pompiers fournis par sept Etats membres.
Mais la nouveauté de cet été est bien militaire. En plus de l’A400M, d’autres équipements ont aussi été mis à contribution. Parmi eux, un drone MQ-9 Reaper et plusieurs autres modèles surveillent la progression des feux, ainsi que des hélicoptères Caracal et deux avions – un A330 MRTT Phénix et un A400 M Atlas – pour évacuer d’éventuels blessés. Dans son communiqué, le ministère des Armées insiste sur le caractère exceptionnel et « ponctuel » de cet appui. Mais face à la multiplication du risque d’incendie et des régions touchées, associées à une saison des feux de plus en plus longue, la question de l’emploi des militaires se pose. Et avec elle, celle de la tension que les incendies – et les catastrophes naturelles au sens large – feront peser à l’avenir sur les forces armées.
Protocole Héphaïstos
Certes, les armées sont depuis longtemps sollicitées sur le sujet. Le protocole Héphaïstos est une opération permanente de l’armée de terre depuis 1985. Dédiée aux zones les plus concernées par les incendies, son action a longtemps été réservée à 21 départements du sud de la France. La multiplication des feux et leur dimension a élargi sa mission à l’ensemble du pays dès 2023. Mais même Héphaïstos commence à être à l’étroit. De 50 militaires dans ses premières années, ses effectifs sont passés à 160 soldats mobilisés en 2024. L’incendie en Gironde a nécessité le déploiement d’environ 1 500 hommes, aux côtés des gendarmes et des pompiers.
A l’avenir, ces forces seront sans doute amenées à être encore plus mobilisées. Déjà, car il s’agit d’un vieux réflexe : les événements hors normes appellent souvent une réponse militaire. Les attentats de 2015 et le déploiement des 10 000 hommes du dispositif Sentinelle dans l’Hexagone en témoignent. Celui de Harpie, mettant à contribution des militaires pour empêcher l’orpaillage illégal en Guyane, aussi.
Mais surtout, le système de protection civile français souffre. En vingt ans, 2 400 casernes de pompiers ont fermé. Auditionné en octobre 2023 à l’Assemblée nationale, Marc Vermeulen, directeur du service départemental d’incendie et de secours de Gironde, soulignait déjà que le système de sécurité civile « a été malmené » à l’été 2022 et avait « peut-être atteint les limites de ses capacités ». Les trois feux « hors normes » évoqués, qui couvraient l’ensemble de la saison, représentaient 28 000 hectares. Le feu aux portes de Bordeaux est une fois et demie plus étendu.
Combien y a-t-il de pompiers en France ?
Limite capacitaire
Pour faire face, la France peut compter sur d’autres moyens, comme les formations militaires de la sécurité civile (ForMiSC), un vivier de 1 400 sapeurs-sauveteurs déployés sur le territoire et à l’étranger. Un dispositif pérenne, supposé répondre aux besoins du moment. Il est activé depuis le 30 juin en France, et ses effectifs viennent prêter main forte en ce moment aux pompiers en Gironde. Mais là aussi, les coutures craquent.
Un rapport de la Cour des comptes datant de février 2025 pointe « la très forte mobilisation de ces unités et de leurs personnels ». Engagées en 2023 en même temps en Libye, à Mayotte (après un cyclone) et dans le nord de la France (après des inondations), les forces n’ont pu répondre qu’à 50 % à la demande d’assistance de la Bolivie, confrontée à d’importants feux de forêts. Pour la première fois, les ForMiSC auraient pu se trouver fin 2023 « en limite capacitaire », pointent les magistrats. Ces unités ne sont pas extensibles. Confrontées à une multiplication des catastrophes liées au changement climatique, elles ne pourront pas toujours répondre à chacune d’entre elles en même temps. Surtout quand ces forces manquent de financement : dans son rapport, la Cour des Comptes pointait que 13,9 millions d’euros de demande de remboursement demeurent « en jachère », « à adresser à l’Union européenne pour des missions accomplies à l’étranger ».
Filière française
L’emploi des armées a aussi des limites concrètes, comme le pointait Eric Durand, secrétaire général adjoint du Syndicat national des personnels navigants de l’aviation civile, sur RMC. Si « tous les moyens pour lâcher de l’eau ou du retardant sont les bienvenus », le pilote s’est agacé ce 27 juillet d’une « efficacité du concept très limitée ». « Il faut quatre ans pour former un commandant de bord pilote bombardier d’eau, donc un équipage d’A400M en une semaine ne peut pas apprendre le métier », a-t-il remarqué. Le dispositif en est à ses balbutiements. Mais, cette critique révèle le même paradoxe que celui des ForMiSC : le recours croissant à l’outil militaire, alors que ce mécanisme n’a été ni provisionné, ni dimensionné pour les événements actuels.
Des solutions s’inspirant précisément du modèle des armées sont avancées. Dans un rapport d’information de l’Assemblée nationale publié ce 15 juillet, les parlementaires Damien Maudet (LFI) et Sophie Pantel (PS) recommandent la création d’une « programmation budgétaire pluriannuelle » pour les services départementaux d’incendie et de secours. Ce dispositif, à l’image de la loi de programmation militaire, devrait selon eux permettre d’investir sur le temps long, et de mieux adapter les moyens des pompiers aux risques.
Mais pour cela, il faudrait, d’une part, trouver d’autres sources de financements. Les rapporteurs avancent notamment une réforme de la taxe sur les conventions d’assurance, ou encore la création d’une taxe de séjour dédiée à la sécurité civile dans les territoires touristiques. D’autre part, la création d’une filière industrielle française ou européenne est aussi évoquée, le Canadair étant produit exclusivement au Canada. Des projets de temps long, qui nécessitent un consensus difficile à obtenir à quelques mois de la présidentielle. En attendant, la France devra épauler ses pompiers. En comptant sur le dispositif européen… et sur l’armée.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-07-30 06:00:00
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