Cet article a été publié pour la première fois dans L’Express du 5 août 1993
On attendait Philippe, ce fut Albert. Serait-ce pour mieux ménager l’arrivée d’Astrid ? Coups de théâtre et intrigues shakespeariennes ne sont d’ordinaire pas inscrits au scénario dans la famille royale de Belgique. Dimanche 1er août, pourtant, quand fut annoncé que le prince Albert de Liège succéderait à son frère Baudouin, comme roi des Belges, la surprise fut générale. Dans le monde entier, comme en Belgique, où depuis quelques années le roi semblait préparer attentivement le prince Philippe – fils d’Albert – à sa succession.
Albert II, sixième roi des Belges, qui prêtera serment le 9 août, est pourtant – en toute logique dynastique – le successeur désigné du roi Baudouin. Et il fait un monarque parfaitement acceptable. Certes, il a 59 ans – à peine quatre ans de moins que son frère – mais il porte encore avec prestance l’uniforme d’amiral. Il est, de droit, membre du Sénat, par tradition, président de la Croix-Rouge. Plus important, il est, depuis 1962, président de l’Office belge du commerce extérieur. Une fonction qui l’a apparemment passionné : il a mené nombre de missions économiques à travers le monde et s’est ainsi taillé un rôle non négligeable d’ambassadeur officieux ou – selon sa propre formule – de « commis voyageur de la Belgique ».
On dit qu’il a le sens de la conciliation et du compromis – des qualités importantes pour régner en Belgique. On l’assure féru de philosophie et de géographie. Fort bien. Il a aussi une passion plus gênante, les « gros cubes », qui lui ont déjà valu quelques désagréments : imaginons l’ahurissement d’un policier belge voulant verbaliser un motard pour excès de vitesse et découvrant, sous le casque intégral, le propre frère du roi…
La passion, c’est peut-être la faiblesse du nouveau roi des Belges. En 1958 – il est alors prince de Liège – à Rome, lors de l’élection du pape Jean XXIII, il remarque une jeune aristocrate italienne, la princesse Paola Ruffo di Calabria. Coup de foudre. Les jeunes gens envisagent de faire bénir leur union à Rome par le « bon pape Jean » lui-même. A Bruxelles, on frôle l’affaire d’Etat. Pis : la jolie – trop jolie ? – princesse Paola fait bientôt la Une des magazines. Les paparazzi la surprennent – à Rome encore – en minijupe, en scooter. On est loin de la « dianamania » qui ravagera, vingt ans plus tard, la famille royale britannique, mais, dans l’austère cour de Belgique, ce remake de Vacances romaines fait mauvais genre. Pis encore : malgré l’extraordinaire discrétion de la presse – en Belgique, selon la formule consacrée, « on ne découvre pas la Couronne » – il est rapidement évident qu’Albert et Paola ne s’entendent pas, voire qu’ils se trompent énormément. Autant de bruits insupportables, autant de raisons pour écarter Albert du trône : le roi Baudouin et la reine Fabiola sont tous deux des catholiques fervents (intégristes, disent leurs détracteurs) qui mènent dans leur château de Laeken une vie d’ascètes entièrement vouée au service de Dieu. Et du royaume.
Après quarante-deux ans de règne, il faut reconnaître que, si Baudouin a toujours paru flotter dans ses costumes, il a, en revanche, parfaitement rempli son rôle de roi. Il a su – à 21 ans – assumer la difficile succession de son père, Léopold III – obligé d’abdiquer pour avoir eu une attitude trop ambiguë pendant la guerre. Il a su aussi régler l’indépendance du Congo belge. Et, surtout, dans l’inextricable querelle entre Wallons et Flamands, rester le conciliateur au-dessus de la mêlée. Ses « colloques singuliers » (entendre : entretiens particuliers) au palais étaient devenus légendaires : les différends s’y réglaient d’autant plus aisément que rien, jamais, ne devait en filtrer. On jure, à Bruxelles, qu’un ministre a été banni des colloques singuliers pendant plusieurs années pour avoir simplement évoqué « le jus d’orange tiède » offert par le roi. Les Belges ont même pardonné à Baudouin la seule « faute politique » qu’ils lui reconnaissent : en 1990, quand le Parlement dépénalise l’avortement, Baudouin préfère se « mettre en vacance de royauté » pendant trente-six heures plutôt que de signer une loi inacceptable pour lui. Chacun sait, en Belgique, que Fabiola n’a – c’est son drame – jamais pu mener une grossesse à terme. L’affaire laisse tout de même des traces : depuis l’adoption officielle du fédéralisme, en juillet dernier, qui divise la Belgique en trois entités autonomes – Wallonie, Flandre et Bruxelles – le souverain belge ne signe plus de décrets régionaux ni communautaires. Il est, aujourd’hui, de plus en plus question de se passer de la signature royale pour toutes les lois. Et les nationalistes flamands de la Volksunie ont, dès cette semaine, réclamé un débat sur le « contenu de la fonction royale ». En clair, sur le maintien – ou non – de la monarchie.
Autant de perspectives politiques délicates qui expliquent en partie pourquoi Albert – un homme d’âge mûr – a été finalement préféré à son fils Philippe, 33 ans, qui jouait pourtant, depuis plusieurs années, le rôle de « successeur pressenti » auprès de Baudouin. Outre sa jeunesse, Philippe souffre, il est vrai, de quelques handicaps. Il n’est pas encore marié. Il a même déjà eu le mauvais goût de tomber amoureux d’une jeune fille « qui ne pouvait pas convenir. » Il a fait ses études aux Etats-Unis et parle mieux anglais que flamand… Certains le disent terne.
En 1991, Baudouin a fait abroger la loi salique en Belgique. Avec – suggère-t-on aujourd’hui à Bruxelles – une autre idée en tête : amener la princesse Astrid, soeur de Philippe, sur le trône. La princesse a aujourd’hui 31 ans. Elle est heureusement mariée au prince Lorenz d’Autriche, un descendant des Habsbourg. Elle est trilingue, charmante et très convenable. Bref, une parfaite future souveraine « de représentation ». Et elle se prénomme Astrid, un prénom qui, depuis la reine Astrid, mère de Baudouin, est vénéré en Belgique. « En désignant Albert, la monarchie a elle-même opté pour une période de transition », ont, cette semaine, déjà clamé au Parlement les élus de la Volksunie.
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Publish date : 2026-08-04 07:00:00
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