À la manière dont L’Assommoir, d’Émile Zola, fait comprendre l’alcoolisme et la prostitution de misère sous le Second Empire en France, GraceLand, de Chris Abani, témoigne des débuts de la grande migration subsaharienne à la fin du XXe siècle. L’écrivain nigérian s’inspire de son vécu pour raconter la fuite en avant d’un jeune pour qui la vraie vie est une promesse à tenir, plus loin.
Publié en 2004, le roman relate la vie d’Elvis Oke, depuis son village natal dans le sud-est du Nigeria jusqu’à son départ aux États-Unis en passant par un bidonville de Lagos. GraceLand désigne l’espérance d’une vie meilleure, idéalement dans la résidence éponyme d’Elvis Presley, l’idole absolue du protagoniste. Mais il pointe aussi — sur le mode sarcastique, donc plutôt comme Disgraceland — le Nigeria, le pays le plus peuplé au sud du Sahara.
Au moment de ces faits, à la fin des années 1970, le Nigeria comptait près de 80 millions d’habitants. Il en compte aujourd’hui trois fois plus, environ 240 millions, dont la moitié a moins de dix-huit ans. C’est une république d’enfants et d’adolescents. L’espérance de vie y est de 55 ans, la même qu’en France en 1930. Le rouleau compresseur de la croissance démographique — la population nigériane a été multipliée par 13 depuis un siècle, par rapport à un facteur multiplicatif de 1,7 pour la France ou de 5 pour l’Inde — lamine la fameuse « tradition africaine », désormais plus vivante dans l’imaginaire occidental que sur un continent où les « vieux sages » se perdent dans une profusion de jeunesse.
C’est un quotidien de rude rivalité entre jeunes — une version locale de La Guerre des boutons— qu’Elvis, après la mort de sa mère, vit dans le bidonville de Lagos, « mi-taudis, mi-paradis, moche et violent mais beau en même temps ». Le magnétisme des grandes villes est la face brillante de l’exode rural. Dans la mégapole lagunaire qu’est Lagos (près de 3 millions d’habitants en 1980, plus de 15 millions aujourd’hui), Elvis ne survit que grâce à « Rédemption », le chef d’un gang qui l’entraîne dans une martingale de crimes : vol, trafic de drogues, prostitution, rapt, extorsion de rançon, torture et, enfin, meurtre. Finalement, c’est partir ou périr. Miraculeusement, « Rédemption » procure un visa à Elvis, qui prend l’avion pour les États-Unis. Ce happy end doit beaucoup à la licence poétique. En réalité, après plusieurs séjours en prison pour des raisons politiques, Chris Abani a pu s’enfuir, en 1991, au Royaume-Uni. Huit ans plus tard, un gobelet devant lui en guise de sébile, il joue du saxo sur la plage de Santa Monica, en Californie. Aujourd’hui, il enseigne dans une grande université américaine.
L’Afrique, dernier grand réservoir d’émigration sur la planète
Contrairement à Elvis Oke, la plupart des migrants africains quittent leur pays pour s’installer dans un autre pays africain, mieux loti. Deux pôles d’attraction — la Côte d’Ivoire et l’Afrique du Sud postapartheid — illustrent les fortunes changeantes de cette migration à l’intérieur du continent. En Côte d’Ivoire, grand producteur de café et, surtout, de cacao, les immigrés, notamment sahéliens, ont contribué au « miracle économique » au lendemain de l’indépendance. Puis leur présence massive — un quart de la population — a été au cœur d’une décennie de guerre civile autour de « l’ivoirité », avant de se solder par la victoire des cosmopolites ou des traîtres à la nation, c’est selon. Depuis 2010, une nouvelle phase de croissance forte s’est ensuivie (avec un taux autour de 7 %, en moyenne annuelle).
Géant économique à la pointe du continent, historiquement grâce à l’extraction minière, l’Afrique du Sud représentait à elle seule 40 % du PIB subsaharien à la fin de l’apartheid et le cap de Bonne-Espérance d’une « nation arc-en-ciel ». Aujourd’hui, elle ne compte plus que pour 20 % de tout ce qui est produit au sud du Sahara et subit régulièrement, depuis une dizaine d’années, des convulsions « xénophobes » ou de « ras-le-bol », c’est à nouveau une question de point de vue. Pour les uns, 5 % d’immigrés légaux au sein de la population (soit moitié moins qu’en France) ne devraient poser aucun problème. Pour d’autres, compte tenu d’un taux de chômage de plus de 30 %, le « dumping social » du fait de l’immigration viole la solidarité nationale. Pour tous, le nombre inconnu d’immigrés illégaux sert de variable d’ajustement, soit pour minimiser soit pour exagérer le défi que représente l’afflux depuis l’intérieur du continent.
Pareillement, l’ampleur de la migration interne à l’Afrique est soit passée sous silence soit utilisée comme défausse dans la controverse sur l’immigration en Europe. Les Cassandres de « l’invasion » escamotent facilement le fait que la plupart des migrants africains restent sur leur continent. Les partisans d’une libre circulation mettent volontiers en exergue que l’Afrique assume l’essentiel du poids migratoire en oubliant (outre que cela implique que l’arrivée massive d’étrangers puisse être un fardeau) que la proportion des migrants quittant l’Afrique ne cesse d’augmenter. En 1960, l’année des indépendances africaines, elle était de 5 %, soit un migrant sur vingt. Aujourd’hui, elle est de 40 %, soit huit migrants sur vingt. Dans l’intervalle, la population africaine est passée de 300 millions d’habitants à 1,5 milliard. Selon la projection médiane de l’ONU, elle atteindra 2,5 milliards d’habitants en 2050.
L’Afrique, dernier reservoir de l’émigration
Si la pression migratoire n’était qu’une fonction de la taille d’une population, les Américains migreraient au Mexique, et non pas l’inverse. Mais l’Afrique n’est pas seulement un géant démographique en pleine croissance (à la fin du siècle, 4 habitants sur dix sur la Terre seront Africains, à l’égal des Asiatiques). Le continent voisin de l’Europe remplit aussi toutes les conditions pour constituer le dernier grand réservoir d’émigration sur la planète. Le profil d’âge de sa population, très jeune, est propice à la quête d’un meilleur sort ailleurs, comme c’était le cas du Vieux Continent au XIXe siècle quand des dizaines de millions d’Européens partaient pour de nouveaux mondes. Ils partaient d’autant plus facilement dès lors qu’une communauté de compatriotes était déjà installée sur leur terre d’élection et pouvait servir, comme aujourd’hui la diaspora africaine, de guichet d’accueil. Enfin, il faut avoir les moyens de partir loin, plusieurs milliers d’euros en fonction du point de départ. C’est d’ailleurs le barrage que nombre de pays subsahariens n’ont pas encore franchi, même si les familles se cotisent pour le surmonter. Ils demeurent trop pauvres — avec un PIB annuel par habitant inférieur à 2 000 dollars — pour permettre à la grande masse des candidats au départ d’atteindre l’Europe (jusqu’à présent, la destination des deux tiers des partants).
Le dilemme du voisinage entre l’Afrique et l’Europe
Le Niger est l’exemple extrême du pays trop pauvre pour l’exode. En moyenne, une femme y donne naissance à six enfants, la moitié de la population a moins de seize ans et le nombre d’habitants est passé de 3,4 millions en 1960 à 30 millions aujourd’hui (et doublera d’ici 2050). Si l’on retient comme population active la fourchette d’âge des 15 à 64 ans, chaque année environ un demi-million de primo-entrants arrivent sur le marché du travail, les deux tiers d’entre eux sans diplôme scolaire de quelque niveau que ce soit. Or, le nombre d’emplois dans le secteur formel de l’économie nigérienne — fonction publique et privé confondus — ne comprend qu’environ 200 000 postes en tout et pour tout. S’il y a donc bien un pays qu’on quitterait volontiers en l’absence d’une lueur de prospérité à l’horizon d’une vie, c’est le Niger. Mais ses habitants, dont 80 % survivent seulement grâce à l’agriculture de subsistance, n’en ont pas les moyens (comme, il y a deux générations, toute l’Afrique subsaharienne).
Un jeune homme exilé ramasse une bouée après avoir rejoint Ceuta par la mer, sur la plage d’El Tarajal, alors que des migrants traversent en masse la frontière depuis le Maroc vers le territoire espagnol, à Ceuta (Espagne), le 31 juillet 2026.
C’est le dilemme du voisinage entre l’Afrique et l’Europe : en attendant que les conditions de vie se rapprochent suffisamment, une échéance lointaine, le développement de l’Afrique va gonfler les rangs des partants. Selon Eurostat, entre 2010 et 2020, autour de 500 000 Africains par an ont obtenu un titre de séjour au sein de l’UE (ce qui exclut, donc, l’immigration clandestine). Entre 2020 et 2025, cette moyenne annuelle était d’environ 750 000. À l’avenir, ce nombre sera de plus en plus important, que les conditions d’accueil en Europe s’y prêtent ou non.
Lentement mais inexorablement, la « jeune Afrique », de plus en plus d’origine subsaharienne, va continuer à changer la donne démographique sur le Vieux Continent, comme elle l’a fait depuis un demi-siècle. En 1960, les immigrés africains en France — près de 450 000, alors en grande partie des Algériens — représentaient un peu moins de 1 % de la population (45 millions). En 2023, selon l’Insee, 3,5 millions des habitants en France étaient nés en Afrique, soit un peu plus de 5 % de la population totale. La deuxième génération incluse, ce pourcentage double.
Est-ce peu ? Beaucoup ? Trop ? Ces questions sont aujourd’hui confisquées politiquement. Or, elles ne se résument pas à un clivage entre, d’un côté, des « racistes » et, de l’autre, des « rêveurs sans frontières ». Dans son numéro du 25 juin 1964, L’Express titrait un dossier « Immigration : la France manque de bras » tout en qualifiant, dans le corps du texte, l’arrivée de travailleurs africains d’ »invasion pacifique ». Et en 1987, l’inventeur du terme « tiers-monde », Alfred Sauvy, père de la démographie moderne en France, fondateur et, pendant dix-sept ans, premier président de l’Ined, publiait un livre qui se projetait à l’horizon 2010 — L’Europe submergée — avec cette alerte en quatrième de couverture : « N’ayez pas peur de la bombe [atomique], le péril vient d’ailleurs : bientôt, le contraste entre un jeune Sud et une Europe vieillissante sera insupportable ». Dans sa conclusion, Sauvy reprochait aux Européens leur peur d’une « question troublante », à savoir : « Viendront-ils, ces jeunes, pour fermer les yeux de ces hommes qui ‘ont fait leur temps’, ou bien insuffleront-ils une nouvelle vie ? ». Que cette interrogation de fond soit restée sans réponse n’a rien d’étonnant. La grande « politique de population » que Sauvy appelait de ses vœux — une politique d’immigration en accord avec le marché du travail, le système de retraite, l’assurance maladie, la politique de logement, l’Éducation nationale… — n’a pas vu le jour depuis quarante ans.
Stephen Smith est professeur émérite d’études africaines à l’université de Duke (Etats-Unis) et chroniqueur pour L’Express. Il est notamment l’auteur de La Ruée vers l’Europe (Grasset, 2018).
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Author : Stephen Smith
Publish date : 2026-08-13 15:00:00
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