À Tourcoing, la mise en scène confine au ridicule. Édouard Philippe, vêtu d’un tablier de cuisine, sert ce 30 août des frites aux participants de la rentrée politique de Gérald Darmanin. Sous l’œil complice des caméras, le maire de Havre enchaîne les formules théâtrales avec le ministre de la Justice. Et alors ? La séquence inonde les réseaux sociaux, jusqu’aux chaînes d’information. Un député LR, guère convaincu par cette communication désuète, s’en ouvre à Bruno Retailleau : « Bruno, ne joue pas au vendeur de frites ! » Le Vendéen sourit. Cette image n’est pas vraiment son genre.
Lui n’est pas là pour faire le comédien. Dans Le Figaro mercredi, il avance une formule lourde de sens : « Nous ne sommes plus vraiment en démocratie. » Les mots ont façonné la popularité de l’ancien ministre de l’Intérieur. « La parole est clé en politique. Elle m’a servi à faire bouger les lignes », glissait Bruno Retailleau au printemps. Sans ses habits de ministre de l’Intérieur, il a perdu de sa superbe. Terminée, la magie de Beauvau conférant une autorité naturelle au premier flic de France. Le voilà redevenu simple sénateur à la conquête des Français. Le verbe n’a pas varié, mais son écho s’est évaporé.
Le candidat à l’élection présidentielle, méthodique, déroule avec application son programme. Il a dévoilé lundi ses propositions éducatives, après celles sur le logement, la famille ou l’électricité. L’exercice, un brin scolaire, se veut avant tout sérieux. « J’ai plié le match », se dit-il même en juin à l’issue d’un débat face aux « jeunes agriculteurs ». Dans ses interventions télévisées, le candidat décline son offre politique libérale-conservatrice. Pas de surprise, pas de raté non plus. « Sa campagne n’est pas ridicule », note une ministre Renaissance, qui a néanmoins sondé un fidèle du Vendéen : pourquoi ne pas étirer davantage vos séquences politiques ? Une conférence de presse sur un thème avant de passer à autre chose, c’est un peu court…
« Fillon, cela a mis 18 mois à infuser »
Les sondages aussi sont un peu courts. Bruno Retailleau espérait consolider cet été son socle de 10%, avant un croisement des courbes en octobre avec Edouard Philippe. Las, aucune dynamique n’est à l’horizon. Le Vendéen oscille entre 6% et 9% des sondages, loin derrière ses rivaux du bloc central. « Fillon, cela a mis 18 mois à infuser », se rassurait Bruno Retailleau avant l’été. Lui a moins de temps. Les partisans d’une candidature unique de droite regardent l’horloge tourner avec inquiétude… et méfiance envers sa campagne. « C’est maintenant qu’on doit gagner des points, note un intime. Mais la campagne risque de ne prendre qu’en novembre, décembre, voire janvier. »
Bruno Retailleau veut croire que son « sérieux » fera la différence, comme si la crédibilité devait être récompensée en vertu d’une justice immanente. « Je crois à une forme d’intelligence collective de l’électorat », assure le député LR du Bas-Rhin Patrick Hetzel. Il y arrivera, car il le mérite. CQFD. Autour du Vendéen, on procède parfois par élimination. Marine Le Pen ? Incompétente. Edouard Philippe et Gabriel Attal ? Héritiers d’un macronisme honni. Qui reste-t-il à droite ? Votre serviteur. CQFD, à nouveau. Encore faut-il trouver le ton juste pour se faire entendre. Le simple candidat est aujourd’hui travaillé par des injonctions contradictoires. Les conseils d’amis se fracassent. Il faudrait être percutant, sans verser dans le « gros rouge qui tache ». Faire émerger des propositions fortes, sans sombrer dans la démagogie. « C’est dur d’ajuster la mire quand on n’est pas un sniper », note un lieutenant.
Mais quand on porte une offre radicale, un simple haussement de sourcils vous fait basculer dans l’outrance. Quand Bruno Retailleau qualifie sur BFMTV La France insoumise d’être « un parti de collabos », un cadre LR soupire : « Cela fait surjoué. » Son appel à mettre l’Espagne au « ban des nations » en raison de sa politique migratoire a désarçonné jusqu’à François-Xavier Bellamy, qui n’a accessoirement pas un profil de centriste. Un parlementaire s’en ouvre à l’époque au candidat. « Il faut des positions radicales pour être entendues », répond le Vendéen. Un lieutenant d’Edouard Philippe s’amuse alors auprès de son champion : « Dès qu’on lui donne le volant, on a l’impression qu’une flaque d’huile apparaît. » Le Havrais acquiesce.
« Traite Philippe de candidat sortant »
D’ailleurs, comment parler d’Edouard Philippe ? Les deux hommes sont des concurrents que le destin semble condamner à travailler ensemble. C’est le privilège du favori : le président d’Horizons la joue grand seigneur. Il a récemment confié à une élue LR qu’il ne critiquerait jamais son rival, dont il espère le ralliement. Bruno Retailleau est abreuvé de conseils. « Traite-le de candidat sortant », lui a glissé un confident.
Et pourquoi ne pas qualifier son rival de » centriste » et s’arroger le monopole de la droite ? La suggestion, lancée dans une récente réunion stratégique, a été suivie par le candidat ce mercredi dans son entretien au Figaro. Mais le plus souvent, l’ancien ministre se contente de dire que les Français seront rétifs à une « troisième saison du macronisme ». Le candidat se réfugie derrière la volonté supposée des Français, sans se risquer à décrire son adversaire. Il se fait ventriloque du peuple pour ne pas insulter l’avenir. « Je ne dirai pas de mal d’Edouard Philippe », a récemment glissé un cadre LR à Bruno Retailleau. Le candidat LR l’a accepté. Il jouit d’une liberté d’expression entravée, tant une grande partie de sa famille aspire au grand rassemblement.
« J’irai jusqu’au bout »
L’ancien ministre doit aussi trouver les mots pour rassurer les siens. Notamment cette cohorte de soutiens sincères, qui n’a toutefois guère envie d’accompagner un corbillard jusqu’au 18 avril, date du premier tour de l’élection présidentielle. Un fidèle du sénateur l’a invité à entrebâiller une porte de sortie si les sondages ne décollent pas. Réplique du Vendéen : « Cela signifierait que je ne suis pas décidé. On m’accuserait de complicité avec le macronisme. » Un candidat ne devrait pas dire ça. A une sénatrice, Bruno Retailleau a assuré cet été : « J’irai jusqu’au bout. »
Rassurer par les mots, et cajoler. Bruno Retailleau ne fait guère d’efforts avec les ministres LR suspendus, toujours au ban du parti. Y compris la loyale Annie Genevard, en pointe dans la guerre fratricide contre Eric Ciotti en 2024. « Me traiter ainsi est objectivement une faute. Pas à moi, pas après tout ce que j’ai donné à ce parti », confiait-elle à un proche avant l’été. Avec Nicolas Sarkozy, Bruno Retailleau manie la langue avec plus de précaution. Un jour, Valérie Pécresse l’avertit : Nicolas Sarkozy ne le soutiendra pas. Et c’est une experte qui parle. « C’est un affectif, il faut le traiter comme tel », répond le sénateur. La présidente d’Ile-de-France est restée sceptique. Les mots ne peuvent pas tout.
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Author : Paul Chaulet
Publish date : 2026-09-03 05:15:00
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