Cheveux bruns coupés à ras, yeux noisette… A l’image, pas de doute, c’est bien Jimmy Mohamed. Le médecin semble, comme à son habitude, présenter ses fameuses chroniques santé pleines de petits conseils dont les téléspectateurs raffolent. L’air grave, la tête légèrement inclinée dans un décor flou, le chroniqueur habitué de la matinale de RTL se lance avec une série de questions, tout ce qu’il y a de plus normal : « Tu n’as pas faim le matin au réveil ? C’est le cortisol ! Tu te réveilles à trois heures du matin pour aller aux toilettes ? Encore le cortisol. Tu ressens une douleur bizarre à l’épaule ? C’est aussi un signe de cortisol ! » Lui qui d’ordinaire se veut mesuré ne laisse étrangement aucune place au doute. En quelques secondes, les arguments pleuvent. Avec une voix bien plus grave qu’à l’accoutumée, l’animateur dresse un véritable tableau noir : le cortisol, cette hormone produite naturellement par notre organisme, serait l’ennemi numéro un de notre quotidien, coupable d’à peu près tout : stress, insomnies, cheveux plus fins, acouphènes, poignées d’amour…
Un poison diffuserait lentement dans nos entrailles sans que cela soit « de notre faute ». Mais heureusement Jimmy Mohamed a la solution : le shilajit, une obscure substance récoltée par les paysans au Tibet dans les montagnes, et que l’on associe à la médecine traditionnelle indienne. La recommandation est plus qu’étonnante. A l’écran, le chroniqueur semble bouger les lèvres bien plus lentement qu’il ne parle, comme s’il s’était désynchronisé. Qu’importe, la vidéo se poursuit. Le Jimmy Mohamed à l’image assure que cette résine noirâtre contient 23 fois plus de fer que les épinards, 15 fois plus de potassium que les bananes, et qu’il y a là un petit miracle. La voix monocorde ne dit pas en quoi cela serait vertueux mais qu’importe, coïncidence incroyable, il se trouve que le célèbre médecin de pixels en vend du shilajit, et pour un prix tout ce qu’il y a de plus raisonnable. Quelle heureuse nouvelle, non ?
Aucune étude ne montre que faire baisser le cortisol élimine les problèmes de stress
Marie-Pierre Moisan, directrice de recherche à l’Inrae
Evidemment, quelque chose cloche. Jimmy Mohamed n’a jamais vendu de produits miracles, et n’est pas spécialement attiré par les remèdes de l’Himalaya. Les bandeaux annonçant la profession du chroniqueur semblent sortis des années 1990, la vidéo est filmée de trop près, comme si quelqu’un avait téléchargé un extrait avant de le recadrer à la hâte. Et puis la voix ne colle pas exactement. Jimmy Mohamed parle bien trop bas, il prononce tous ses mots de la même manière, comme un robot qui lirait son texte. A L’Express, nous n’étions pas dupes, mais nous avons quand même vérifié : l’animateur n’a jamais prononcé un texte pareil. Le plus probable est qu’une IA ait été utilisée pour faire croire que c’était lui. Le chroniqueur s’est fait piéger et, visiblement, une entreprise qui commercialise des compléments alimentaires a utilisé sans son consentement un clone numérique de la star. Un « deep fake » en langage numérique. Une première pour l’animateur, pas si étonnante quand on connaît la prolifération de ces contenus de synthèse sur Internet, et l’engouement autour du cortisol, nouvelle obsession des chantres du bien-être.
La molécule star des réseaux sociaux
Depuis quelques mois, la molécule est devenue la star des réseaux sociaux. Comme la dopamine, ou le glucose avant elle, le cortisol est accusé de tous les maux, des milliers d’influenceurs se bousculent pour proposer leurs remèdes contre un taux anormalement élevé, de la petite routine alimentaire au véritable business de faux remèdes brassant des dizaines de milliers d’euros de chiffre d’affaires. Eté oblige, la dernière mode est au cocktail anti-cortisol. Tout le monde y va de sa recette, mais la plus populaire est celle d’une obscure internaute, Tennesseegirlx, à peine 11 000 followers sur TikTok, un avatar IA en guise de photo de profil. Un jour, elle publie un mélange de son cru : de l’eau de coco, le jus d’un demi-citron, 1/4 de tasse de jus d’orange, 200 mg de magnésium, 1/4 de cuillère à café de sel de mer, de l’eau gazeuse. La vidéo renvoie à une entreprise de compléments alimentaires. L’internaute a appelé ça un « Cortisol Mocktail ». Il y a un « M », devant, car c’est sans alcool. Comment s’est-elle assurée des effets de ses ingrédients ? Mystère. Internet ne s’embarrasse pas de preuves. Les études scientifiques, c’est quand même franchement moins drôle que des petits cubes d’oranges placés sur un joli verre : le TikTok connaît son petit succès, et la recette ne cesse de ressurgir jusque dans les médias traditionnels, Grazia il y a quelques jours, Vogue en juillet, Marie-Claire un peu avant. La presse féminine n’utilise même pas le conditionnel.
Le petit jus s’est même retrouvé dans un contenu promotionnel au style pseudo-journalistique de la Fnac, publié en novembre. On y affirme sans distance qu' »une surproduction [de cortisol] pourrait mettre à mal notre corps », et que le problème « concerne la majeure partie de la population, surtout active, puisque, en général, personne n’échappe au stress ». Raisonnement infaillible : le cortisol est associé au stress, tout le monde est stressé, donc tout le monde a un problème de cortisol. Avec une équation aussi simple, comment ne pas être tenté d’y croire ? La formule n’a rien de scientifique, mais elle fait vendre. En rayon, le libraire arbore de plus en plus de livres sur le sujet. La meilleure vente ? La reine des hormones, un livre autoédité ebook, avec un auteur dont les qualifications ne sont présentées nulle part. Juste devant La solution cortisol, 100 recettes pour réduire le stress et atteindre l’équilibre métabolique. Les contenus, qu’ils soient vidéos ou écrits, redirigent vers toute une pharmacopée alternative, faite d’ashwagandha, une plante indienne, d’éleuthérocoque, de B5 et de cassis, curcuma, magnésium. Si les noms de gammes ne laissent aucune place au doute, Cortirégul ou encore « Cortisol Stress control », aucune mention n’est faite des effets des ingrédients sur le cortisol. La raison est simple : à l’heure actuelle, l’autorité européenne (Efsa) estime que les preuves sont insuffisantes pour tenir de tels discours. Il n’existe aucune tisane, aucune décoction ou huile ayant de tels effets – en dehors de quelques médicaments très précis, qui ne sont accessibles que sur ordonnance.
L’hormone de la disponibilité
Si l’agence européenne est aussi frileuse, c’est que tout cet écosystème bien-être, aussi florissant soit-il, est bâti sur une faille béante : non seulement il n’est pas démontré que ces produits fassent baisser le taux de cortisol, mais en plus, rien n’indique qu’agir sur le cortisol aide contre les maux indiqués, et le stress en général. Le phénomène tout entier repose sur une extrapolation, un quiproquo révélateur des affres de l’époque, où la moindre affirmation est relayée dans la microseconde sans que personne ne regarde dans les interstices. Le cortisol est une hormone produite par les glandes surrénales, qui se situent dans l’abdomen, juste au-dessus des reins. Le cerveau ordonne sa production à l’aube, grâce à deux précurseurs, la CRH et l’ACTH, deux molécules qui donnent l’ordre d’écouler du cortisol. Plus le soleil se fait haut, plus la sécrétion s’amenuise, de sorte qu’en se couchant, on n’en ait quasiment plus.
L’hormone est liée au stress, c’est vrai, elle est aussi diffusée lors des moments de mise sous tension de l’organisme. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’éliminer n’aide en rien à lutter contre cette sensation qui nous agite et nous épuise. « Aucune étude ne montre que faire baisser le cortisol élimine les problèmes de stress », indique Marie-Pierre Moisan, directrice de recherche à l’Inrae et auteur de Mais est-ce vraiment le cortisol ? (Editions Vuibert).
Paradoxal ? Pas vraiment. Encore faut-il avoir des notions d’anatomie. Lors d’un épisode de stress, qu’il soit interne – une maladie, ou un dysfonctionnement de l’organisme -, ou externe – un danger, des températures trop intenses -, le corps active des mécanismes pour être en mesure de réagir. Il débride en quelque sorte la machine pour pouvoir puiser dans les réactions les plus coûteuses, sur le plan énergétique, mais aussi les plus efficaces pour survivre à la mauvaise passe. Ces modifications sont extrêmement nombreuses, et il y a probablement des centaines d’hormones différentes qui agissent, mais les scientifiques ont mis l’accent sur deux d’entre elles : l’adrénaline, et le cortisol. L’adrénaline est peut-être ce qui se rapproche le plus de ce qu’on ressent du stress. Avec elle, notre cœur bat plus vite, notre vigilance augmente, nos réactions sont plus vives. En parallèle, le corps a besoin de force, et c’est là qu’intervient le cortisol. La molécule libère le glucose stocké dans le foie, active la destruction des graisses, empêche les muscles et le système immunitaire de se servir au passage, pour rendre ce carburant disponible, notamment pour le cerveau.
Ces mécanismes permettent également le réveil, et il faut les stopper le soir pour dormir. Mais il n’est pas possible de réduire le stress en agissant uniquement sur le cortisol. Bloquer sa production déstabiliserait les réactions liées au stress, et le cycle normal de l’organisme, sans entraver le reste des processus. De fait, des personnes peuvent présenter des stress chroniques et manquer de cortisol par ailleurs. En mars, l’Inserm listait dans un billet de vulgarisation les études sur le sujet. Parmi elles, cette synthèse de la littérature publiée en 2024 dans Psychoneuroendocrinology Journal, qui montre que le cortisol est un indicateur trop variable des dérèglements liés au stress pour être pertinent. « Le stress est une notion complexe, et ses conséquences pathologiques sont difficiles à traiter, donc il est plus vendeur de trouver un coupable dans une seule hormone permettant de proposer des produits pour la cibler. Cela participe à un phénomène dit de ‘bio-hacking’ très à la mode, qui voudrait que l’on puisse détourner le fonctionnement de notre organisme à notre guise pour augmenter nos performances », résume l’endocrinologue Marie-Pierre Moisan.
Stressé d’être stressé
Il existe bien des pathologies dans lesquelles la production de cortisol est affectée, mais elles ne sont pas directement liées au stress chronique, et elles sont rares. Parmi ces pathologies, une a retenu l’attention. Le syndrome de Cushing, causé par une tumeur au niveau de l’hypophyse [NDLR : une petite glande de la taille d’un pois située à la base du cerveau], conduit à un excès de cortisol dans l’organisme. La maladie provoque des prises de poids, une peau plus fine, un visage bouffi et rougeaud, des vergetures et de la fatigue. « Sur les réseaux sociaux, on extrapole sans preuve en associant cette maladie à des gens stressés. Le raisonnement est là encore très séduisant : le stress active la production de cortisol, donc donnerait ces symptômes. Les influenceurs tirent le fil, sauf que les mécanismes sont très différents », indique Jérôme Bertherat, coordinateur du centre de référence Maladies rares de la surrénale, chef du service d’endocrinologie de l’Hôpital Cochin. Les taux repérés dans le syndrome de Cushing sont bien plus importants et continus tout au long de la journée, là où le stress n’implique pas des dynamiques aussi marquées. En 2002, le livre Adrenal Fatigue: The 21st Century Stress Syndrome d’un certain James L. Wilson faisait l’extrapolation inverse et affirmait au contraire que le stress chronique épuisait les glandes surrénales à force de les actionner.
Rien n’indique que ces théories soient vraies, et pourtant, elles sont de plus en plus prises comme des faits vérifiés. « Beaucoup de patients ne comprennent pas pourquoi leur généraliste ne leur prescrit pas un dosage de cortisol alors qu’ils pensent avoir tous les ‘signes’ d’un cortisol élevé », indique la neuroendocrinologue Marie-Pierre Moisan. Quant à ces dispositifs commercialisés sur Internet pour s’autodépister son cortisol, ils ne sont pas plus utiles. « Les patients se persuadent qu’ils ont un syndrome de Cushing, alors que leurs pics peuvent être dus à la peur de l’aiguille au moment de la prise de sang, ou à la consommation de pilule contraceptive par exemple », relate le Dr Olivier Chabre, professeur à l’Université Grenoble-Alpes.
Et oui, beaucoup de patients sont stressés d’être… stressés. Qui plus est, les taux varient du simple au centuple en fonction du moment de la journée, et ils sont très difficilement interprétables même par les spécialistes. « Se lancer dans l’autoévaluation risque d’inquiéter pour rien. Mesurer son cortisol pour connaître son niveau de relaxation, ce n’est pas réaliste. C’est illusoire ! Si on veut suivre son état, il existe des scores de stress, des auto-questionnaires, bien plus efficaces », poursuit l’endocrinologue Jérôme Bertherat. Si l’on se sent stressé, il vaut mieux agir sur le stress, et opter pour un rythme de vie plus sain, faire de l’activité physique et veiller à bien dormir. Et surtout, ne pas écouter les vidéos des faux Jimmy Mohamed qui traînent sur Internet.
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Author : Antoine Beau
Publish date : 2026-09-07 15:00:00
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